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Jules ou Jim


 

C'est toujours l'État qui décide. Quand le médecin choisit entre Jules et Jim, il y a deux cas de figures, selon que ceux-ci souffrent de maux similaires ou différents, mais, quelle que soit la décision que le médecin doive prendre dans le feu de l'action, elle le sera toujours dans le contexte d'une décision antérieure de l'État qui aura déterminé la disponibilité des ressources.

Le premier cas de figure, c'est quand Jules et Jim ont une même affliction. C'est la même ressource technique ou humaine qui pourrait servir à l'un comme à l'autre, mais il n'y a qu'une. Une seule pièce d'équipement quand il en faudrait deux, ou l'on a atteint la limite du nombre d'interventions qu'un chirurgien peut faire, il est seul et il est humainement impossible qu'il en fasse plus. Sauver Jules ou Jim ? Évidemment, la discrétion du médecin ici est énorme : c'est lui qui doit jouer à Dieu. Mais la décision de ne pas les sauver tous deux à été prise en fait par l'État, il y a bien longtemps.

Elle l'a été quand l'État a choisi de transformer en ressources médicales une part des ressources d'abord indifférenciées de la collectivité. Cette part et pas une autre. Pas plus, pas moins. Ce choix de l'État n'a pas été fait à la légère. Il a consisté en une séquence de décisions prise par étapes, 5, 10, 20 ans avant que Jules et Jim ne soient en cause. Ces décisions ont permis d'affecter des ressources de la société à la recherche médicale, à la formation du personnel médical, aux infrastructures et aux équipements de la santé.

Chaque décision était irrévocable, car le temps, par la suite n'était plus là pour en changer. On peut toujours ajouter, mais le temps ne revient pas. Quand l'État a décidé, vingt ans auparavant, des ressources à affecter à la santé, il était conscient que ces ressources ne pourraient plus servir à construire des autoroutes, ni se transformer en manioc pour nourrir les Burkinabés. Il savait aussi que l'inverse étai vrai et qu'il n'y en aurait pas à la fois pour Jules et Jim.

Quand l'État investit pour mettre en place des ressources médicales et fournir à la société les services correspondants, c'est de cet investissement que va dépendre, des années, plus tard, leur rareté et donc leur disponibilité. C'est ce qui va tracer le cadre dans lequel va évoluer la santé et déterminer les limites de ce que la médecine « gratuite et universelle » peut offrir.

Le cadre ainsi fixé l'est pour longtemps, car leur période d'amortissement est l'un des éléments-clefs pour justifier le choix des ressources qui sont affectées et, jusqu'à l'horizon prévu pour cet amortissement, ce sont celles-ci et pas d'autres que l'on va chercher à utiliser au mieux. C'est une donnée et c'est dans ce cadre que devront se situer les choix ponctuels

Le choix cornélien entre Jules et Jim peut donc être rarissime ou se poser tous les jours : tout dépend des ressources disponibles. Si le personnel spécialisé et les équipements sont là pour le faire, les deux, seront pris en charge. S'ils ne le sont pas, il ne le seront pas. S'il y a un choix à faire entre Jules et Jim, ce choix appartiendra au médecin, c'est vrai, mais sa discrétion se limitera à tirer à la courte paille ; l'option de les sauver tous deux ne lui appartient pas. Le choix de ne PAS les sauver tous deux a déjà été fait par l'État, quand celui-ci a choisi qu'il y en ait pour un et pas pour deux.

Non seulement il n'y en a pas pour deux, mais il n'y en a pas pour n'importe qui, car les ressources médicales ne sont pas toujours interchangeables. Dans le deuxième cas de figure, quand les problèmes de santé de Jules et de Jim sont différents, la responsabilité du médecin devient tout à fait illusoire et c'est celle de l'État qui est totale.

Le sort de Jules et celui de Jim ne dépendent alors en rien du médecin ; c'est l'État qui en a décidé, loin en amont, au moment de l'affectation des ressources, quand il a décidé de la priorité à accorder à un type de recherche, puis à la formation de certains spécialistes et enfin de l'achat des équipements pour traiter certaines maladies plutôt que certaines autres .

Cette décision d'accorder plus de ressources à ceci ou à cela, dans le domaine de la santé, ne peut plus être modifiée. Pas plus qu'on ne peut, dans le secteur industriel, changer une laminerie en four à pain, si la demande évolue. Jules, aujourd'hui, sera traité si le personnel spécialisé et les équipements sont là pour traiter le mal dont il souffre. S'ils ne le sont pas, il ne le sera pas. C'est l'État qui a déjà choisi entre Jules et Jim, il y a dix ou vingt ans. Il l'a fait de façon impersonnelle, il est vrai, mais c'est bien lui qui l'a fait.

Pas de mauvaise volonté, pas de favoritisme. Ce n'est pas un scandale, ni une situation à corriger en courant acheter un autre respirateur ou en déplaçant des ressources, car tout ce qu'on a jugé possible a été fait et les ressources dont on a ainsi décidé sont pleinement affectées. Ceux qui ne prennent pas Jules en charge ne sont pas oisifs : ils s'occupent de Jim. De Jim, parce que c'est à s'occuper de Jim que les habilitent les compétences qu'ils ont acquises

Globalement, tout n'est pas possible, il fallait faire des choix. La priorité a été mise sur ceci plutôt que cela et doit être maintenue. Si des faits nouveaux suggèrent que la planification globale de l'affectation des ressources soit modifiée, elle le sera, mais il faudra du temps. Au moment du choix personnel émotif entre Jules et Jim, les jeux sont déjà faits. C'est l'État qui a choisi. Il y a longtemps.

 

Pierre JC Allard

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