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La santé et l'État


 

Primo vivere ! La première priorité de l'individu, c'est sa vie et sa santé. Quand on vit en société, celle-ci permet qu'on y trouve gîte et couvert, la sécurité et une structure de production et d'échange. La division du travail permet aussi que certains sociétaires, mages et shamans, apparaissent qui vont faire du maintien et du rétablissement de la santé leur contribution à l'effort collectif. À l'origine, ce qui tient lieu d'État ne s'en mêle pas trop. La compétence de ces proto-médecins étant limitée, sinon totalement illusoire, l'État n'a rien à gagner à leur donner sa caution et à porter l'odieux de leurs échecs.

L'État primitif va pourtant vite s'assurer qu'il y a bien, pas trop loin de son citoyen malade, un prêtre ou un « hommes de médecine » qui viendra au besoin lui offrir sympathie et réconfort, car de ça l'individu lui saura gré ; à défaut de la guérison, l'individu cherche l'espoir et accepte la compassion : il aime bien qu'on s'occupe de lui. Pour le reste, sauf en périodes de pestilence ou pour traiter au mieux ses soldats blessés au combat, l'État, ne s'immisce pas davantage dans la santé.

Peu à peu, cependant, les Hippocrate et les Galien de l'histoire vont faire que la médecine va cesser de n'être qu'une superstition parmi tant d'autres, pour devenir un outil efficace qui conserve la vie. La vie : le bien pour lequel la demande est toujours supérieure à l'offre. Cet intérêt pour la médecine a pour résultat de créer une responsabilité à la collectivité, car la santé dépend de moyens que l'individu seul ne peut pas mettre en place. Il faut des hôpitaux, des hospices, des médecins, surtout, qu'il faut du temps pour former. La charité - et donc les autorités religieuses ­ seront les premières à se charger de cette responsabilité collective, mais elles vont vite tendre la main aux pouvoirs publics.

Dès Saint-Louis, l'État intervient donc bien ostensiblement, en rendant disponibles des lieux de santé et en donnant parfois une aide ponctuelle aux malades et aux blessés. C'est toujours la sainteté plutôt que le bien être, toutefois, qui est en bout de piste. Le rôle de l'État, dans le domaine de la santé, va donc demeurer modeste jusque vers la fin du XVIII ème siècle, alors que deux (2) faits nouveaux vont se produire simultanément qui vont modifier du tout au tout l'attitude de l'État et son l'implication dans le domaine de la santé.

Le premier de ces faits, c'est la soudaine importance de l'individu. la révolution industrielle bouleverse le rapport de force entre l'individu et l'État, car avec la complexité qu'apporte l'industrialisation vient la complémentarité des acteurs économiques et il se crée entre eux une interdépendance croissante. La solidarité devient un prérequis au fonctionnement de la société et le pouvoir de chaque travailleur augmente donc, ainsi que le respect qu'il peut exiger. Une forme de consensus devient indispensable à la gouvernance et la démocratie tend à se développer.

Pour gouverner les citoyens devenus ses commettants, l'État doit désormais les séduire. Non plus seulement les protéger, mais aussi les enrichir. Les enrichir de tous les biens que peut produire une société industrielle, bien sûr, mais ceci, pour beaucoup, peut vite devenir trivial; le véritable défi de l'État industriel sera de les enrichir en SERVICES. L'État qui veut satisfaire ses citoyens va leur offrir des services.

Or, de tous les services que la société peut lui offrir, il n'en est pas que l'individu apprécie davantage que celui de lui conserver et au besoin de lui rendre la santé. Pour l'État qui veut séduire la population, la médecine est le bijou qui fait craquer les plus rebelles. Dans la mesure où une société cherche à satisfaire l'individu, son citoyen, elle ne peut donc plus se désintéresser de sa santé.

La médecine séduit d'autant plus ­ c'est le deuxième fait nouveau - que ce bijou n'est plus toujours du toc. Jusque-là, les progrès de la médecine avaient été lents et il était encore, la plupart du temps, aussi utile - et bien moins dangereux ! - de faire brûler un cierge que de voir un médecin. L'industrialisation, en apportant l'abondance, a libéré plus de ressources pour que l'avènement encore récent d'une pensée rationaliste puisse donner ses fruits. Dès la fin du XVIII ème siècle, cette richesse croissante de la société et le cumul dès connaissances scientifiques acquises conduisent au développement d'une médecine scientifique.

Tout au long du XIX ème siècle, la médecine va se développer comme un véritable science. La pacotille devient un vrai diamant. Avoir ou ne pas avoir accès à des ressources médicales a un impact encore tenu, mais désormais évident, sur la durée et la qualité de la vie. Cette émergence d'une médecine qui en vaut vraiment la peine, au moment où les gouvernements, devenant démocratiques, ont des cadeaux à faire à la population, crée une conjoncture favorable à l'intervention de l'État dans le domaine de la santé et celui-ci va donc faire sienne cette première priorité des individus. La santé devient une chose à promettre.

Une entité est créé au sein de l'État à qui l'on confère responsabilité et autorité. L'État devient formellement un intervenant en santé.

Le premier défi sera de créer des infrastructures de recherche et d'enseignement, d'intervenir en cas d'épidémies, d'assurer la salubrité, ce qui sert à tout le monde. Pour le reste, c'est déjà un fait d'armes, même de rendre accessibles à quelques-uns des traitements spécifiques. A qui ? Aux plus offrant ; on est en économie libérale. On aimerait bien les donner, mais la santé gratuite pour tous exigerait une abondance de ressources qui est encore du domaine du rêve. Pour offrir des soins gratuits, il faudrait un désir de partage et une grande bonne volonté. On y pense, Bismarck en posera même les premiers jalons, mais ce n'est qu'au XX ème siècle que ce rêve se réalisera vraiment.


Pierre JC Allard


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