Le
consommateur qui arrive dans une économie tertiaire en rêvant d’une
satisfaction sur mesure dont l’a privé une structure de production
industrielle ne renoncera pas facilement à gérer ses propres
demandes. Il ne s’adressera à des équipes que dans les cas où il
n’aura pas d’autre choix. Dans toute la mesure du possible, Aladin –
devenu Ali Baba – entrera seul, témérairement, dans la caverne
aux trésors d’une économie de services. Il y trouvera bien plus
de quarante voleurs…
Nous n’en sommes encore qu’au tout début de
la fragmentation annoncée des compétences et la complexité d’une
économie de services commence à peine à se manifester. La caverne
est profonde et nous n’en sommes qu’au seuil, mais le consommateur peut
déjà désirer ardemment que quelqu’un le prenne par la main et le
guide. Entre lui et chaque trésor d’un désir satisfait, il
y a bien des dangers qui le guettent.
Vous voulez acheter
une maison ? Il vous faudra certainement traiter avec un notaire
pour les titres et peut-être aussi avec un avocat, pour que tout soit
parfaitement clair…. Avec une institution financière, aussi, pour
l’hypothèque dont les taux comme les conditions sont variés,
représentant parfois bien plus que le prix d’achat. Avec un
arpenteur, qui confirmera que le terrain est bien ce qu’on en
dit. Avec un ingénieur ou expert assimilé, qui pourra
vous garantir la bonne condition de l’immeuble. Avec un agent ou
courtier, qui identifiera le bassin des maisons qui correspondent
à votre demande et dans lequel vous devez chercher. Avec le
même agent – ou parfois un autre – qui vous conseillera sur le
prix correct à payer et sur l’art de négocier en semblables
matières.
L’expertise dont vous avez besoin est déjà fragmentée,
il faut faire une synthèse. En pratique, souvent, vous choisissez un
agent d’immeuble et c’est lui qui devient votre « maître d’œuvre »,
identifiant, mettant en mouvement et surveillant les autres
spécialistes intervenants. Bravo. Le problème, c’est qu’il n’est pas
VOTRE maître d’œuvre. Il travaille pour SES intérêts. Il travaille pour
une commission qui varie selon le prix que vous allez payer au vendeur.
Ses intérêts sont donc à l’opposé des vôtres.
Il peut travailler
pour vous de bonne foi, en respectant toutes les règles de l’éthique,
mais il demeure qu’en définitive vous ne l’utilisez pas ; c’est
lui qui vous utilise. Considérant la nature humaine, un système qui repose sur un conflit d’intérêt
permanent entre le mandant et le mandataire - et dont on compte
uniquement sur l’honnêteté de ce dernier pour qu’il n’en sorte aucun
mal pour le premier - n’est pas un système raisonnable.
Mais
laissons de côté les agents d’immeuble. Vous avez un différend
avec votre voisin et vous pensez en obtenir la solution en
intentant une action en justice ? Il y a bien des
avenues qui s’ouvrent à vous et il n’y a que l’embarras du choix, mais
c’est un gros embarras. Vous consultez votre avocat, c’est lui
qui vous conseillera. L’une de ces avenues consiste à ester en
justice, une autre à demander un arbitrage, une autre à négocier un
accord à l’amiable, une autre de renoncer à un droit qui n’est pas
clair et où vous risquez de perdre plus que vous ne pourriez y
gagner en le faisant valoir, une autre a simplement oublier toute cette affaire qui n’en
vaut pas la chandelle … Toutes ces voies ont leur mérite et
leur coût, lequel varie de bien peu à beaucoup trop…
Mais votre intérêt est de limiter vos coûts et et vos démarches, celui de votre avocat de
les augmenter. Il peut être impeccablement honnête et ne
penser qu’à vous, mais il demeure qu’un système qui repose sur un
conflit d’intérêt permanent entre le mandant et le mandataire …
Faut-il continuer ?
Vous
ne vous sentez pas bien ?
Que vous recommandera un médecin... qui est payé à l’acte médical.
Ne supposons même pas l’horreur des interventions
inutiles ou bâclées, mais est-ce qu’une visite de plus peut vous faire
du mal ? Quand c’est l’État qui assume le coût des
services, le problème du conflit d’intérêt demeure entier, mais il
vient
s’y ajouter celui de la connivence. Le patient ET le
médecin
ont tous deux intérêt à une visite supplémentaire, mais il y a quelque
part un tiers qui doit faire les frais des visites inutiles, Le tiers,
c'est
l’État. La collectivité. VOUS. Un système qui repose uniquement
sur une grande délicatesse des parties pour que la société ne sorte pas
lésée de chaque demande satisfaite n’est pas un système raisonnable.
Faire
réparer votre vieille bagnole ? Vous avez le choix du « maître
d’œuvre ». Qui peut vous conseiller ? Celui qui vous
vend les pièces - pièces dont vous ne savez ni les noms, ni a quoi elles
servent ! - et qui vous vend aussi le travail, dont vous savez encore
moins s’il est utile ou même s’il a été exécuté ? Ou
préférez-vous consulter celui qui veut vous vendre une autre bagnole et
dont vous savez qu’il ne voit pas du tout les choses sous le même angle que
le premier, mais qu’il ne les voit pas non plus du tout en ne pensant
qu’à vous ?
À qui vous fier ? Tout le monde a son
objectif à lui, qui n’est pas le vôtre... et vous n’y connaissez
rien. Un système qui repose sur la totale ignorance de
l’une des parties à une transaction - alors que l’autre partie en
connaît tous les aspects – et qui compte uniquement sur l’honnêteté de
celui qui sait pour qu’il n’en sorte aucun mal pour celui qui ne sait
pas n’est pas un système raisonnable.
Enlevez « bagnole » et
mettez téléviseur, cellulaire, ordinateur…. Vous ne savez pas
gérer votre demande et personne aujourd’hui ne peut gérer vos
projets de consommation qui n’ait ses intérêts bien a lui
qui ne sont pas les vôtres. Or, en médecine comme en droit, en
mécanique, en informatique – (où « Hardware » et « Software » se
renvoient la balle… et l’ascenseur !) - vous ne savez même plus quel
spécialiste est idoine pour un problème donné. Le cauchemar
est commencé et ce sera pire. Bien pire.
Dans les cas où la
synthèse des spécialités requises pour satisfaire les
demandes du consommateur est faite par des équipes,
celles-ci lui assurent une certaine protection. Cette approche ne
permet pas, toutefois, les regroupements ad hoc nécessaires pour
optimiser une demande sur mesure. Or le consommateur, quand il le peut,
préfère choisir ses spécialistes un à un. À une grande surface qui vend
de tout, il préfère des boutiques. Il veut faire son propre
shopping auprès des entrepreneurs indépendants. Il veut un Grand
Souk des services. Il y a droit.
La demande doit
s’imposer à l’offre et non l’inverse. Mais le consommateur n’y connaît
rien…. Pour que son contrôle ne soit pas un vœu pieu, il
doit pouvoir gérer lui-même sa demande de consommation sans être
filouté. Il faudrait que quelqu’un aide le consommateur à gérer
ses projets. Idéalement,
ce serait un « généraliste » qui travaillerait POUR le
consommateur, qui agirait comme son super Figaro et serait le
maître-d’oeuvre de tous ses projets. Mais il n'y a plus de généralistes.
Ce
qui est encore possible, c'est d'obtenir les services d'experts divers
pouvant, chacun en son domaine identifier impartialement les bons fournisseurs et faire aussi l’aiguillage vers les divers spécialistes des tâches qui peuvent être
confiées à chacun d’entre eux. Ali Baba a besoin de conseillers.
Pierre
JC Allard
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