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La compétence « maison »


 



Le système de formation actuel  propose des programmes de formation qui correspondent à sa vision des besoins des entreprises. Parfois, une analyse des tâches est faite qui permet de définir la compétence qu’exigent les divers postes de travail, mais, le plus souvent, surtout pour les petites  entreprises, leurs besoins sont assimilée à ceux d’autres postes semblables dans des entreprises dont les effectifs plus nombreux ont justifié qu’on fasse cette l’analyse.  C'est ainsi qu'on définit les  modules de formation aptes a à enseigner les compétence  qu’exigent les activités du système de production.

Ce faisant, on accepte de ne PAS former  pour les besoins des petites entreprises, lesquels sont fondamentalement différents, puisque leur taille rend toujours nécessaire que certaines fonctions soient regroupées. Pour cette raison et pour les exigences de la demande, ces petites entreprises, surtout dans les services, ont été amenées  à se doter de structures qui ne correspondent pas à celles des manuels d’organisation et dans lesquelles les tâches sont dévolues de manière tout à fait pragmatique.  Certains aspects de leur organisation nous échappent, et les modes d’apprentissage  qui permettraient l’acquisition formelle des compétences qui répondent  aux besoins particuliers de chacune d’elles nous échappent évidemment tout autant.

Dans une société où la formation détermine un palier  de qualification  par aptitudes voulues polyvalentes, sans faire la plupart du temps référence  à  une capacité  précise  vérifiée pour accomplir des tâches clairement identifiées, c’est sur le marché du travail, dans les cadres de l’emploi, que le travailleur acquiert ce qui le rend vraiment utile. 

Il s’est donc développé, au sein du système de production,  des apprentissages menant à des compétences qui apportent les réponses adéquates aux problèmes bien particuliers des petites entreprises,  mais ces compétences sui generis  ne découlent  pas de l’assemblage méthodiques de connaissances reliées à un tronc commun.  Elles reflètent seulement la façon de produire spécifique à une entreprise, une manière de faire conditionnée par la taille de cette entreprise, ses conditions d’approvisionnement, la concurrence à laquelle elle fait face, voire les idiosyncrasies de ses dirigeants.


La capacité de répondre à ces situations particulières à une entreprise a été, la plupart du temps, acquise par des travailleurs qui se sont joints jeunes à cette entreprise, avec une formation de base succincte et y ont développé ensuite sur le tas cette compétence maison, unique et sur mesure. Les conditions de cet apprentissage ne nous sont pas parfaitement connues et, parfois, il n'est même pas certain que cette compétence pourrait faire l’objet d'un apprentissage formel.
Cette compétence du travailleur est bien réelle, mais la plupart du temps ne lui est pas formellement reconnue.  Elle demeure un non-dit.

Acquérir cette compétence sui generis a pu demander  bien des efforts, mais elle n'est pas aisément exportable…. Ceux qui l'ont acquise se sont dotés d'une compétence bien pointue, mais tranchée, si l’on peut dire, dans le mauvais sens du gâteau. Parce qu’elle n’a été qu’un agencement opportuniste de connaissances disparates, la formation qu’ont reçue ces travailleurs ne vaut qu'à la maison et n’a pas d'application universelle. Ils sont donc à la merci de leur employeur qui, bien sûr, ne les en aime pas davantage.

L’utilité de leur compétence ne se manifeste pleinement que dans le seul contexte de l’entreprise où elle leur a été transmise et n’est de nature à  intéresser qu’un seul « client » …  qui est justement leur employeur.  C’est le flou même de leur compétence composite, en fait, qui leur sert aujourd’hui de seule protection, impliquant souvent une multitude de décisions qui dépendent chacune de facteurs dont l’appréciation  est si subtile que l’on ne sait pas vraiment si la  programmation en est possible ni surtout rentable.

Dans une structure du travail en rapide transformation, cette compétence-maison basée sur une connaissance de procédés empiriques peut vite cesser d’être un atout pour devenir un simple obstacle au changement. L’employeur peut chercher à profiter du moindre prétexte pour  mettre fin au statut de salariés de ceux qio ont ce type de compétence  et les transformer en  travailleurs autonomes, afin de ne plus les payer qu’en fonction du travail effectué.

La porte de l’autonomie est donc grand ouverte pour ces travailleurs, mais, en l’absence d’autres débouchés pour leur compétence, on comprend que cette «autonomie » dont ils jouiront, quand elle leur échoira, ne leur ouvrira que des perspectives bien limitées. Si on en fait des travailleurs autonomes, il leur sera bien difficile d’offrir leur compétence sur le marché ;  ils constituent donc, en quelque sorte, une main-d’œuvre captive. Quand la sécurité du revenu remplace la sécurité d’emploi et qu’est enlevée toute contrainte au licenciement, c
e sont surtout ces travailleurs qui sont en position difficile,

Le travailleutrs a compétence-maison sont bien nombreux. Tant qu’une Nouvelle Société n’aura pas établi une procédure de reconaissance universelle des acquis professionnels dans un système de formation professionnel collant au marché du travail, ils représenteront la majorité des travailleurs sans statut professionnel.  Ils  ne sont pas seulement mal-aimés, ils sont bien mal fichus…

À quel point le sont-ils ?  Si ces travailleurs étaient « rendus à l’autonomie » dans le système que nous connaissons aujourd’hui,  les conditions seraient ici réunies pour le plus noir des scénarios.  On commencerait par la mise à pied sans compensation ou avec une compensation dérisoire du travailleur à compétence maison.  On continuerait avec la révision de sa qualification à la baisse - puisqu’elle ne correspond pas à des critères reconnus  - et  le drame se poursuivrait avec son arrivée comme « artisan » autonome sur un marché du travail où, suite au licenciement des travailleurs comme lui et à  la rationalisation des activités qui leur incombaient, la demande pour cette « expérience »  mal définie qu’il pourrait offrir aurait fléchi ou serait peut-être complètement disparue.

Scénario de l’exploitation crasse du travailleur, victime de  s’être  entièrement développé en fonctions des besoins d’une l’entreprise dont maintenant on le chasse.  Dans le système qui prévaut aujourd’hui, le « passage à l’autonomie »  que lui imposerait son employeur aurait des airs de tragédie grecque. Mais qu’en sera-t-il dans le contexte d’une Nouvelle Société ?

 


Pierre JC Allard



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