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Les mal-aimés du salariat


 


La main-d’oeuvre est en marche vers l’autonomie. Elle s’avance en deux (2) colonnes.  Il y a d’un côté la colonne qu’on pourrait dire des « volontaires » , celle des professionnels de haut niveau et autres spécialistes à compétence olympienne. Celle de ceux que leur ambition pousse à se doter de leurs propres règles et à suivre leur propre agenda, de ceux qui se savent des « gagnants » et ne demandent qu’à le démontrer, avec d’autant plus d’empressement que le revenu garanti met désormais un filet sous le trapèze de l’entrepreneuriat.

Dans cette colonne marchent allégrement les travailleurs qui veulent obtenir une plus grande liberté d’action et une plus grande gratification pour leurs efforts. Ceux dont la motivation est exacerbée et qui ont vraiment tout à  y gagner et rien à perdre au changement. Ils entreront les premiers  au pays du travail autonome. Il n’y a qu’à les laisser partir. Les entreprises acquiescent volontiers à cette migration, parce qu’elles tirent avantage de la motivation accrue des salariés qui deviennent autonomes ainsi que de la réduction des coûts de supervision et d’administration qui en résulte, mais elles ne prennent pas souvent l’initiative de la promouvoir. Elles applaudissent au défilé.

Cette colonne où l’on chante est suivie d’une autre cependant, où l’on va d’un pas moins guilleret.   Il y a  un aspect moins  agréable à la migration vers l’autonomie, où il ne s’agit pas tant d’avoir un travailleur autonome en plus que d’avoir un travailleur salarié en moins.   Aux volontaires pour qui l’autonomie est nécessaire afin d’optimiser leur travail, il faut ajouter les « conscrits », ceux  à qui on l’imposera, simplement parce que les entreprises ne demandent qu’à être délivrées au plus tôt de leurs salariés, pour trois (3) raisons dont les effets se cumulent.

D’abord, pour une première raison technique bien objective.  Les exigences de la production changent et vont changer de plus en plus vite. Tout ce qui pose obstacle a une adaptation  instantanée  aux circonstances est un  grave handicap pour la production.  Si demain l’on n’a plus besoin de la compétence, ni donc des services, du travailleur « A »  il ne faut plus devoir s’en embarrasser,  ni surtout, bien sûr, le rémunérer. Ce qui ne signifie pas que l’individu n’ait pas droit à un revenu garanti ; seulement qu’il y a droit comme citoyen et non comme employé.

Chaque jour où c'est l’entreprise qui doit le prendre en charge met à mal sa profitabilité et sa position concurrentielle.
Sur un marché comme celui qui existe aujourd’hui, fragmenté, mais libre-échangiste et où les entreprises sont soumises à des règles différentes, mais visent une même clientèle, seules peuvent survivre les entreprises qui ne sont soumises qu’aux règles les plus permissives : les regles les plus néfastes pour les travailleurs.

Sur un marché fermé - global où parfaitement protectionniste et où on leur impose à toutes les mêmes obligations – le problème de l'entreprise est moins dramatique, mais elle reste avec un rôle bancal, car elle doit introduire à sa mission, qui devrait être un calcul d’optimisation de ses ressources pour produire mieux, la contrainte d'une interaction constante avec l’État et ses agents.

Interaction, d’abord, pour s’assurer  qu’elle est VRAIMENT soumise aux mêmes obligations que ses concurrentes, ce qui n’est déjà pas une tâche simple, mais une interaction obligée constante, aussi, sur de multiples  autres plans, ce qui devient une opération lourde et  un irritant sevère et constitue
La deuxième raison pour laquelle les entreprises ne veulent plus de salariés, c'est qu'elles ne veulent plus être les commissionnaires de l’État. 

L’État a mis à profit la relation entre l’employeur et ses employés, relation qui implique des rapports assidus, des contrôles divers et des échanges financiers, pour se décharger sur l’entreprise d’une foule de responsabilités  dont le fardeau pour celle-ci devient intolérable. L’entreprise qui a des employés se voit imposer par l’État une responsabilité fiscale, des charges sociales et un rôle-clef dans l’administration des régimes d’assurances, de retraites et de santé.  Ce n’est pas son rôle.  Sans ses salariés, l’entreprise est libérée de ces pensums.   

La troisième raison, c’est que la relation employeur-employé est devenue souvent odieuse et qu’on veut lui substituer autre chose. Dans une économie de services, il se glisse partout une composante relationnelle.  Il n’est donc pas nécessaire que sa compétence pointue  l’exempte par défaut de toute supervision pour que le travailleur apparaisse ingérable ; le travailleur peut le devenir à volonté. Même si ses tâches sont connues et bien communes, à défaut de vraie compétence olympienne il peut s’en inventer une.

C’est le travail/compétence, maintenant, la ressources rare. Les salariés sont donc désormais  difficiles à motiver et impossibles à contrôler.  Quand la sécurité financière d’un régime universel de revenu garanti  permettra au travailleur  de prendre ou de laisser tout emploi sur un coup de tête,  la menace constante d’un choc entre  la morgue de l’employeur et l’arrogance qui est naturelle à l’homme - cet « animal à la nuque raide » dont parle la Bible – sera une raison suffisante pour qu’on ne souhaite plus gérer des salariés.

Pour l’employeur, il est préférable de contrôler la plus grande part possible de ses travailleurs au niveau de leurs résultats.  Il veut donc croire – la plupart du temps à raison - que l’employé pourra travailler mieux si on reconnaît formellement son autonomie et qu’on lui consent l’accès à l’entreprenariat que cette reconnaissance rend possible. Or cette option ne présente pas souvent de difficultés insurmontables.  La quasi-totalité des postes de travail du secteur privé et la majorités de ceux du secteur public pourraient être confiés à des travailleurs autonomes.

Même avec la protection d’un revenu garanti,
le passage du statut de salarié à celui d’autonome peut créer des injustices. car les résultats obtenus dépendent souvent largement des circonstances ou de facteurs liés à l’entreprise, plutôt que de la performance même du travailleur qui servira de base à sa rémunération… mais  l’autonomie rend tout tellement  plus facile....

On aborde  donc le passage à l’autonomie avec le même pragmatisme et la même désinvolture qui, jadis, ont permis que le servage devenu plus efficace remplace l’esclavage.  Apres les volontaires de l’autonomie,  les conscrits….  Les salariés ne seront plus bien longtemps une majorité des travailleurs. On ne les aime pas assez…
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Pierre JC Allard



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