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Stakhanov et rafistolage


 



Dès que le revenu garanti aura fait disparaître la hantise du pain quotidien, l’autonomie va se répandre par contagion au sein du salariat.  On verra vite que l’autonomie est le statut privilégié, non seulement pour ceux dont la « compétence olympienne » ne permet pas qu’il ne soient pas autonomes, mais pour presque tout le monde, dont deux (2) groupes de travailleurs aujourd’hui souvent salariés et qui ne devraient pas être privés de l'autonomie.

Le premier de ces groupes consiste en ceux  dont le travail est purement orienté vers l’atteinte de  résultats quantifiables.  On pense aux activités où les moyens ne sont rien et où le résultat est tout.  Les activités de pure performance, dont ce sont le talent et la détermination du travailleur, une foule de qualités indéfinissables et surtout sa motivation qui  garantissent  le succès.   Ici travaillent les stakhanovistes.

Dans l’ex-URSS, quand  la faim justifiait les moyens et qu’en faire plus était une nécessité récurrente, on encourageait la performance dans le travail plutôt que les normes syndicales et l’on avait donné pour héros à une génération Stakhanov : l’ouvrier exemplaire qui produisait plus et plus vite que n’importe qui. Stakhanov aurait dû être un travailleur autonome.

La vente, sous toutes ses formes, en est l’exemple emblématique, mais il y a bien plus d’activités de ce type qu’on veut bien nous le laisser croire. Il n’est pas mauvais de se souvenir que ce n’est pas par charité chrétienne qu’on a abandonné le travail à la pièce dans l’industrie, mais parce qu’il était incompatible avec le travail à la chaîne, globalement plus productif, mais qui  interdisait des performances individuelles. Les travailleurs de tous les types d’activités où l’on peut efficacement produire à la pièce semblent nécessairement destinés à un statut d’autonomie.

C’est le statut qu’ils réclameront, dès que le revenu garanti deviendra une réalité, puisque ceux dont la performance sera insuffisante seront recyclés sans heurts et sans perte financière vers  des tâches plus conformes à leurs habiletés. Comme les avocats et médecins égarés dans le monde corporatif, les travailleurs dont la performance est LA variable significative du travail vont  devenir eux aussi autonomes.  Ces travailleurs y gagneront à travailler à leur rythme ; l’employeur qui deviendra ainsi leur client y gagnera aussi, de sorte que, dans une situation où le revenu garanti  assure la sécurité de base, toute activité de vente sera vite rémunérée uniquement sur la base de la performance.

Tout ce pan de la main-d’oeuvre qui s’occupe de vente et de commercialisation basculera dans l’autonomie et l’entrepreneuriat le plus pur, de même que toutes les autres activités où la performance est la variable-clef.   Retour à l’horreur  des débuts de la révolution industrielle ? Pas dans une économie de type tertiaire, où c’est la qualité qui est importante, que la satisfaction du client est le premier objectif et que le client a sa pleine liberté de choix sur un marché concurrentiel. On est loin des enfants tuberculeux travaillant 12 heures par jour dans les mines. C’est la compétence, désormais, la ressource rare. C’est le travailleur qui est en position de force.

Qu’on ne s’inquiète donc pas des travailleurs s’éreintant pour performer et gagnant des salaires de famine.  C'est le système actuel qui les exploite déjà autant qu’il est possible de le faire, en leur faisant miroiter des promesses !  Il n’est pas mauvais que celui qui veut en faire plus, le faire mieux et le faire plus vite puisse le faire : on permet simplement ainsi que certains des mirages soient transformés en réalité.  N’y a-t-il pas un danger que le travailleur ambitieux ne s’auto-exploite ?   Bien sûr, mais c’est son libre choix. Ce ne sont pas  les critères de la justice commutative qu’il faut mettre au rebut, ce sont les « termes d’échange »  biaisés  par le système qu’il faut changer.

L’autonomie restera toujours discrétionnaire.  Ce sera toujours à chaque employeur de décider s’il veut embaucher un vendeur en lui offrant un salaire, une commission ou un mélange des deux… ou le remplacer par un message téléphonique proactif et un mailing sur Internet.  Affaire d’intuition et de rentabilités comparées.  Ce sera toujours au travailleur ependant,, maintenant rassuré par un revenu garanti, d’accepter ou de refuser le statut qu’on lui propose. Parions que pour les travailleurs de la performance ce sera l’autonomie qui s’imposera....

Le deuxième groupe ds travailleurs qui vont choisir avec enthousiasme l’autonomie, c’est celui des spécialistes d’un métier traditionnel de la maintenance et de la réparation en tout genre - électricité,  mécanique, électronique, plomberie,  informatique, etc,  qui oeuvrent aujourd’hui comme techniciens salariés dans une échoppe qui ne leur appartient pas.

La protection que leur offrira le travail/revenu garanti, de même que la disponibilité accrue du financement qui résultera de la nouvelle gestion du crédit par l’État dans une nouvelle société, permettront à ces travailleurs de lancer leur propre entreprise ou de devenir partenaires dans celle où ils sont déjà employés. L’occasion s’en présentant, ils deviendront autonomes et l’immense majorité d’entre eux se transformeront ainsi en entrepreneurs.

Seront-ils nombreux ? On peut penser que la demande pour  ce type de travail de réparation diminuera, au rythme où augmentera la valeur realative du travail, la mécanisation réduisant les coûts de fabrication initiale et abaissant donc le seuil où il vaut mieux acheter du neuf que réparer.  Le système actuel méprise le rafistolage. La masse est déjà énorme des composantes modulaires qui vont au recyclage parce qu’un élément minuscule en est brisé. 

Cette tendance peut se poursuivre et le jour viendra peut-être où chacun, seul ou avec son voisin, sans compétence particulière et sans autre outils que ceux qu'on lui aura fournis pour l'occasion,  pourra  enlever et mettre au rebut le vieux moteur de sa bagnole et le remplacer par un neuf, acheté sur Internet et livré à sa porte.  Peut-être. Peut-être, au contraire, les considérations environnementales s’imposant, verra-t-on la récupération et la réparation reprendre une importance perdue depuis longtemps. Le rafistolage peut devenir une mission.  Une dignité. Une mystique.  Le jury social délibère…

Peut-être cette classe de travailleurs autonomes deviendra-t-elle plus importante qu’en tout temps depuis la révolution industrielle. Ce qui est sûr, c’est que là ou il y aura  entretien, réparation et rafistolage, l’entrepreneuriat sera la règle. On sera au cœur de l’artisanat.  La qualité du service s’en améliorera de beaucoup, car chacun a déjà pu constater que le patron artisan-entrepreneur est normalement plus disponible et courtois que même le meilleur de ses employés.

Le jury social délibère, mais il y a un non-dit qui pèse lourd dans ce dossier: l'avantage  social à cette évolution vers l'entrepreneuriat. Chaque employé devenu entrepreneur devient partie prenante de la structure sociale et la défend au lieu de la contester.




Pierre JC Allard



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