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La marche vers l’autonomie


 




C’est par l’autonomie que vient l’entrepreneuriat. Le travailleur hyper spécialisé d’une structure de production finement fragmentée devient quasi unique : il constitue à lui seul une « offre de service» que la demande tend toujours à excéder. L’interdépendance entre les acteurs d’une société complexe les rend tous indispensables et augmente donc le pouvoir de chacun. Le travailleur est en position de force.  Il l’est d’autant plus que sa compétence devient plus pointue et que le seuil est vite atteint au-delà duquel nul ne sait mieux que lui ce qu’il doit faire. Travailler, désormais, c’est décider. Le travailleur doit avoir un pouvoir de décision, car s’il n’a pas à décider il est inutile et une machine le remplace.

On peut dès lors contrôler les résultats de son travail, mais non plus son travail lui-même. On le peut d’autant moins que, indépendamment de sa  compétence technique, les facteurs-clefs de la qualité de son travail que sont sa créativité, son initiative et son entregent sont conditionnés par sa motivation.   Quand le travailleur est ainsi en position de force, les seuls motivateurs auxquels l’on peut vraiment se fier  pour qu’il optimise son travail sont ceux qu’il a internalisés, lesquels ne peuvent se développer parfaitement qu’en l’absence de contraintes externes, quand  le travailleur  est autonome.

En parallèle à une évolution vers la spécialisation et la complémentarité, un nouveau modèle d’encadrement des activités économiques doit donc aussi gérer une évolution vers l’autonomie. C’est  la seconde caractéristique que doit privilégier une économie complexe. Le travailleur qui est autonome et décide doit aussi devenir un « entrepreneur », ce qui ne signifie rien d’autre que de lier à la justesse de ses décisions les avantages qu’il retire de son travail. L’autonomie est simplement le premier palier de l’entreprenariat.

La motivation du travailleur et donc l’efficacité du système passe par l’autonomie. Dans le sens étymologique le plus strict, le travailleur autonome est celui qui établit lui-même ses propres règles. Un travailleur autonome est celui qui peut définir les paramètres et les conditions de son travail, à partir de ses objectifs, de sa propre vision des circonstances et de ses obligations. Autonomie, on l’a compris, ne signifie pas le rejet de toute directive, mais simplement la libre acceptation de celles auxquelles l’on choisit de se soumettre.

L’autonomie tend à s’imposer  dès que le travail apparaît comme une séquence de décisions.  Cette évolution découle assurément au départ des exigences d’une économie de services, mais  il ne faut pas penser qu’elle sera circonscrite au secteur tertiaire.  Parce que le tertiaire tend à englober presque toute l’économie, les normes qu’on y applique conditionnent irrésistiblement le reste de la production et l’espace restructuré par l’autonomie du travail s’étend, recouvrant aussi les secteurs primaire et secondaire. 

C’est le modèle de production du tertiaire qui s’impose et tout travail en vient à être perçu comme un service. Lorsque l’on met en place une nouvelle structure d’encadrement pour le système de production, il faut tenir compte de cette pollinisation de toute l’économie par les concepts du secteur tertiaire. L’autonomie du travail reflète bien la transformation en cours d’une société industrielle mature en une société postindustrielle, laquelle deviendra elle aussi mature quand, justement, l’autonomie s’y sera généralisée. L’autonomie fleurira partout. Deux forces concourent à transformer les salariés en travailleurs autonomes.

La première est une démarche proactive vers l’autonomie qui conduit les travailleurs a réclamer une indépendance qui leur paraît indispensable pour accomplir au mieux les tâches d’une économie de services qui exigent créativité, initiative et empathie. Cette première force engendre l’autonomie au rythme des avancées technologiques… et du désir des travailleurs d’y accéder, lequel dépend, de la sécurité de revenu que le système leur consenti.

La deuxième force est réactive et moins souvent revendiquée. C’est la volonté plus ou moins explicite des employeurs de ne plus s’embarrasser, au-dela d’une stricte relation donnant-donnant, de ces travailleurs salariés qui, dans une économie de services, détiennent de plus en plus de pouvoir et sont donc de moins en moins facilement gérables.  Il devient plus efficace de concéder l’autonomie au travailleur que de supporter son indocilité latente, d’où le désir chez bien des employeurs de se défaire au plus tôt de leurs employés

Le désir du travailleur de quitter son emploi et celui du patron de l’en chasser sont deux forces qui agissent dans la même direction. Il n’y a guère pour s’y opposer de quelques corps constitués, tels les syndicats et corporations professionnelles.  Ces institutions font un baroud d’honneur pour le maintien d’un statu quo qui ne sert que leurs seuls intérêts, mais c’est un combat d’arrière-garde.  Elles ont un effet dilatoire, mais ne peuvent pas faire barrage.  Ces regroupements traditionnels d’auto-défense de leurs seuls intérêts, d’ailleurs, ne pourront subsister dans une économie essentiellement tertiaire que si leurs objectifs et leurs moyens d’action sont complètement  repensés.

Répondant au  désir de tous les agents économiques de tirer les avantages qui découlent d’une motivation accrue dont travailleurs et utilisateurs vont ensemble bénéficier, la marche vers l’autonomie se fait donc en consensus. au pas des efforts conjoints que font les entreprises pour la promouvoir et les travailleurs pour en profiter.  Le travailleur d’une économie complexe devient un entrepreneur, non seulement parce qu’il veut l’être, mais aussi parce que presque tout le monde veut qu’il le soit, ce qui contribue pour beaucoup à accélérer la transformation progressive des salariés en travailleurs autonomes.

Nous allons  déjà  vers plus d’autonomie. Dès que l’on aura mis en place un régime de travail/revenu garanti, ce qui  est une décision strictement politique et d’application relativement facile, l’autonomie deviendra le statut normal des travailleurs. Nous avons vu ailleurs que la structure d'une société tend à s'adapter à un nouveau paradigme, bien avant que l'État ne lui donne son satisfecit et ne promulgue les nouvelles règles du jeu.  Dans les limites de sa tolérance, la structure d'encadrement de la société industrielle s'adapte spontanément aux exigences d’une économie tertiaire et encourage déjà l’autonomie. Le système lui-même agit comme s’il souhaitait cette transformation.




Pierre JC Allard



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