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Le cerveau Cro-magnon


 



Nous avons dit que la complementarité était necessaire, ce qui est une évidence, mais nous avons ajouté qu’une division plus fine des tâches l’était aussi.  Pourquoi ? Pour des raisons économiques et sociales que nous voyons ailleurs, mais d’abord pour la raison  tout bête que le cerveau humain est limité.
 
Les amateurs d’Asimov connaissent bien les contraintes d’un cerveau positronique, lesquelles le maintiennent commodément dans l’obéissance et l’abnégation.  Pour celui des humains, c’est moins clair, mais il ne semble pas que ses contraintes aient changé depuis quelques millénaires. Le cerveau humain est limité. Il y a des cerveaux où l’on peut en mettre plus, mais c’est là une variable sur laquelle, pour l’instant du moins, la science ne peut pas agir et dont la manipulation, même si elle était possible, soulèverait des questions et des débats dans lesquels je ne voudrais sous aucun prétexte m’immiscer.  Disons seulement qu’aucun cerveau humain n’est illimité, ce qui ne prête pas à controverse.

Il est évident que le pourcentage de ceux, au sein d’une population, qui sont capables de faire la synthèse d’un nombre quelconque d’éléments est une variable qu’il faut connaître et dont il faut tenir compte.  Il le faut bien, même si on souhaiterait ne pas avoir à le savoir, puisque c’est cette capacité de stockage et de synthèse des connaissances qui nous permet d’acquérir  les uns et les autres les compétences requises pour que nous puissions nous répartir les tâches, produire ce que nous voulons produire et faire fonctionner la société.

Cette capacité de stockage et de synthèse des connaissances est une donnée technique, une contrainte regrettable avec laquelle il faut composer, car on ne peut pas faire dépendre la disponibilité des services dont la société a besoin, d’apprentissages que leur complexité rend inaccessibles à une partie si importante de la population qu’on ne puisse espérer trouver en nombre suffisant ceux capables de les assimiler et de rendre ces services.

Dans l’état actuel de la science, cette capacité du cerveau humaine ne peut pas être augmentée, mais elle peut être mieux utilisée.  Si on acceptait, par exemple, que le système d’éducation n’exige plus que les étudiants mémorisent toutes les données nécessaires pour résoudre un problème, mais seulement les procédures permettant d’avoir accès en mémoire externe à ces données, sur Internet, par exemple.

N’augmenterait-on pas le nombre de  ceux qui peuvent faire ce qui doit être fait, si on se bornait à la mémorisation des algorithmes - ou même, à la limite, d’un index des algorithmes - permettant de combiner efficacement les données techniques et scientifiques nécessaires pour agir ?  Ce changement de l’objet même des apprentissages est indispensable et il est clair que, tôt ou tard, on franchira ce pas.

L’éducation doit viser à externaliser ainsi la mémoire, mais même ce grand bond en avant au palier de l’apprentissage ne fera que retarder l’échéance d’une inévitable saturation de la capacité de stockage du cerveau des experts de toute nature sur lesquels nous comptons.  Il va devenir progressivement plus difficile d’apprendre et de retenir  toutes  ces connaissances qui se multiplient et donc chacune devient indispensable.   Il va donc falloir externaliser aussi  la synthèse des compétences, au palier de leur application.  Faire à plusieurs ce qu’auparavant l’on faisait seul.

Quand les petits protozoaires grossissent, le rapport de leur surface à leur volume devient insuffisant pour qu’ils puissent se nourrir par osmose. Ils comprennent que leur  interface avec le milieu ambiant n’est optimisée que s’ils restent raisonnablement petits et ils se scindent en deux.  De la même façon, mais en inversant le flux, quand la masse des connaissances d’un individu augmente, non seulement atteint-il un seuil où il ne peut en absorber davantage, mais sa bonne volonté à en faire bénéficier la société reste limitée par sa capacité de communiquer, laquelle n’augmente même pas au rythme de ses connaissances. 

C’est l’heure de s’inspirer des amibes et de recourir à la  scissiparité. On ne peut pas mettre une infinité de connaissances dans un cerveau humain. Il ne faut pas consacrer des décennies à apprendre et quelques années seulement à utiliser ce que l’on a appris. On ne peut ni ne doit confier tout le travail à une petite élite de surdoués.   Il faut partager le travail autrement et mieux se répartir les tâches

Il y a un avantage évident à fragmenter les connaissances. Pour compétent qu’il soit, un spécialiste ne pourra toujours, au contraire d’un ordinateur, que traiter en séquence les problèmes auxquels il est confronté.  La question, toutefois,  n’est pas là. Avantageux ou non, il n’est simplement pas possible de ne pas se répartir les compétences. Il y a en a trop.    Ce n’est qu’en réunissant des spécialistes dont chacun en possèdera une parcelle qu’on peut encore espérer qu’ensemble ils posséderont toute les compétences disponibles pour obtenir au mieux le résultat cherché.  Ce n’est que par cette scissiparité qui est l’aboutissement de la division du travail  que l’on peut espérer gérer la complexité de l’avenir.

Quelle serait la taille idéale des spécialités dans une économie qui accepterait d’optimiser la division du travail ?  Je n’ai pas de réponse à cette question, puisque pour chaque type de services à rendre il existe un partage  optimal des connaissances. La seule façon correcte de le déterminer est de façon empirique et il faudra du temps pour obtenir cette validation empirique des hypothèses de division du travail que l’on posera.

En attendant cette validation empirique, toutefois, il n’en faut pas moins, à partir des données dont nous disposons, procéder à une scission IMMÉDIATE des professions existantes en spécialités moins complexes. On peut, sur le plan pédagogique, regrouper les connaissances à acquérir en modules qui en permettront un meilleur assemblage pour satisfaire la demande. Sous réserve d’améliorer ce découpage pas la suite, il faut se hâter de le faire

Se hâter, car  la capacité d’apprentissage a des limites inconnues que l’on pourrait et devrait connaître et dont il faut tenir compte, mais il y a deux (2) autres arguments qui doivent aussi nous convaincre d’aller rapidement vers une spécialisation plus pointue. Un argument  économique et l’autre social.  Et le monde n’attendra  pas.



Pierre JC Allard



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