09

La complémentarité


 



Il y a des milliers d’années que nous cherchons à atteindre l’optimum de l’efficacité, à connaître mieux et à faire plus   Collectivement, nous connaissons la réponse à de plus en plus de questions et nous disposons désormais d’un énorme coffre à outils de compétences, ce qui nous facilite la satisfaction de nos désirs et nous promet un avenir meilleur.   À condition, naturellement, que nous sachions utiliser ces connaissances.  

On ne les utilisera correctement que si on pousse la division des tâches à un nouveau sommet qui reste à inventer. On ne peut pas mettre une infinité de connaissances dans un cerveau humain. Il ne faut pas consacrer des décennies à apprendre et quelques années à faire. On ne doit pas confier tout le travail à une petite élite de surdoués.  La quête de l’optimum, au stade où nous en sommes, passe nécessairement par le partage du travail et par l’exploitation de toutes les possibilités de la complémentarité.

Cela est d’autant plus  d’autant plus évident que, depuis  l’industrialisation et l’automation qui a suivi, tout travail humain répétitif apparaît  bien inutile.   Pourquoi répéter et refaire, puisque la machine répète et multiplie sans autre limite que celle des ressources disponibles ?    Il ne s’agit plus de faire, mais de créer, de décider et de communiquer.  Dites « Sésame », une seule fois, et la caverne s’ouvre : tous les trésors sont là.  Ce qui rend encore plus incontournable la complémentarité.

La conclusion ultime à tirer de l’industrialisation, en effet, paraît bien être que l’on optimiserait la production  - et donc la richesse - SI CHAQUE TRAVAILLEUR  SE DIFFÉRENCIAIT PAR SA COMPÉTENCE ET DEVENAIT PARFAITEMENT COMPLÉMENTAIRE À TOUS LES AUTRES.  C’est ainsi que non seulement tous ensemble on en ferait le plus, mais aussi que chacun, étant unique et donc irremplaçable, disposerait d’un pouvoir égal. 

Non seulement serions-nous tous riches, mais l’égalité  et l’équité règneraient sur le monde…  Dans une société postindustrielle, quand le défi de l’industrialisation a été relevé, que la production en masse est devenue triviale et que seuls importent dorénavant les facteurs humains de créativité, d’initiative et d’interaction, la quête de l’optimum devient la recherche de la parfaite complémentarité.

Bien sûr, c’est une vue de l’esprit.  Un optimum irréalisable, puisque l’adéquation de chacun a une fonction et une seule exigerait un ensemble statique, ou du moins parfaitement prévisible, alors que la réalité est dynamique, que les compétences requises sont en changement constant avec les progrès de la technologie et que c’est bien sous l’égide de ce constant progrès que nous concevons notre avenir.

La parfaite complémentarité est une vue de l’esprit qui a des airs de cauchemar, d’ailleurs, puisque si cette complémentarité parfaite entre les travailleurs était par miracle réalisée, si chaque élément de la production était unique et qu’aucun n’était superflu, la défaillance d’un seul élément signifierait l’arrêt de la production tout entière.

Intéressant parallèle avec l’URSS qui, se présumant pérenne et indivisible, avait optimisé ses économies d’échelle en  éparpillant sur tout son  territoire des usines dont  chacune détenait parfois le monopole d’un produit, faisant ainsi souvent dépendre une production dans l’Oural de composantes fabriquées uniquement en Lettonie ou en Moldavie…  et vice-versa.  La rupture des chaînes approvisionnements qui a suivi sa dissolution politique a ramené l’économie de la zone ex-URSS en arrière, du temps requis pour rebâtir toutes ces chaînes d’approvisionnement.

La parfaite complémentarité est un mirage, mais c’est un mirage utile car, si elle est inaccessible et n’est même pas souhaitable, elle n’en constitue pas moins le meilleur but à fixer pour l’établissement d’une nouvelle structure de production.  Une cible qui n’est pas là pour être atteinte, mais pour montrer la direction,  comme on vise l’horizon au lancer du javelot.  Le premier défi  d’une économie tertiaire doit être de poursuivre la marche vers une totale complémentarité.

Pas pour y parvenir, c’est une dystopie, mais parce que c’est la direction qui nous conduit à l’abondance que nous cherchons. La montée en puissance des travailleurs qui accompagne leur spécialisation constitue un danger bien réel, et il faut se prémunir contre les effets pervers qui peuvent déjà s’en faire sentir, mais ne s’agit donc spas de reculer devant certains aspects négatifs d’une division plus fine du travail et de freiner  cette évolution.  La richesse est par là.

Nous sommes encore bien loin de cette parfaite complémentarité, d’ailleurs.  Pour l’avenir prévisible, chaque pas vers la complémentarité est un gain, puisque  le  consommateur a appris du secteur industriel les délices de l’abondance et ne sera satisfait que si une économie tertiaire peut lui offrir une abondance en services comparable à l’abondance en produits que lui a donnée l’industrie.

Un objectif qui paraît  impossible à réaliser, puisque, la machine ne pouvant les multiplier, il faut produire les services un à un et il n’y en aura jamais assez.    Mais qui aurait dit, il y a cent ans, quand les cuisinières portaient des coiffes, que chaque foyer aurait une jour sa « cuisinière » portant sa hotte et rougissant encore plus vite que les filles de Camaret ?    Il n’y aura  sans doute jamais assez de services, mais c’est en scindant et en recombinant les compétences dont nous disposons que nous apprendrons à programmer une plus large part des services et à en disposer en abondance. 

C’est aussi en  poussant la division du travail -  et en faisant usage de toutes les astuces organisationnelles qui permettent de tirer le meilleur parti des ressources que nous avons -  que nous retirerons de celles-ci le plus de services et de satisfaction, en attendant que  leur  programmation  progressive nous les offre avec la même munificence que le secteur industriel ses produits.

Cette quête de la complémentarité doit être poursuivie.    La compétence doit nécessairement être d’abord fragmentée, puis reconstituée comme ces outils fragiles que l’on n’assemble qu’au moment de s’en servir. Ensuite, nous verrons qu’il y a un précédent à cette quête pour la complémentarité et qu’il ne faudrait pas négliger les leçons du passé, même si on a fait une bien mauvaise réputation à la parcellarisation du travail.





Pierre JC Allard



Vous pouvez maintenant commenter cet article au BLOG Nouvelle Société ! (Cliquer ici).



SUITE

Index Section PR

Accueil

Index général

Mesurez votre audience

1