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Vouloir produire


 




C’est le travailleur entrepreneur qui est devenu le maître du jeu.  On va produire autre chose et produire autrement. On va produire ce qu’il veut.  Produire quoi ? Ce que sera une Nouvelle Société dépendra de la réponse à cette question.  
Mais y a-t-il vraiment une décision a prendre ?  L’État, comme toujours, ne répondra-t-il pas simplement à la demande de la majorité effective de ses citoyens ?   Bien sûr, mais, dans une société d'abondance deux (2) conditions préalables apparaissent et il ne faut pas chercher à en faire pudiquement des non-dits : on le regretterait.

La première, c'est l’appétit. L'inappétence est un péché mortel. L'humanité produira ce qu'elle voudra - c'est le privilège qu'elle s'est mérité en devenant papillon - mais elle DOIT vouloir produire. Même dans l'abondance, il est vital qu'une société cherche encore à produire et qu'elle favorise cette ambition chez tous ses sociétaires. Si l’on perd cette ambition d'avoir plus - et cette foi que la société nous apporte davantage, quand on participe à l'effort commun - il n'y a plus d'alternative réaliste à la contrainte pour convaincre les sociétaires de travailler et de vivre ensemble.

On peut imaginer une société où le désir d'aider et de bien faire deviendrait une motivation suffisante et c'est bien vers ça que conduit la métamorphose: nous grimperons tous à l'échelle de Maslow.  Mais avant qu'on n'en soit là, pendant la montée, on peut peiner à définir des objectifs, alors que chacun fixe son propre agenda selon ses propres critères subjectifs et ne peut plus être incité par des promesses à s'en écarter pour le bien commun.

Dans les pays sous-développés, une courte réflexion montre que produire pour les démunis ne requiert rien d'autre que la décision de le faire.   Mais quel nouveau but motivant proposerait-on aux populations,  si  l’objectif hérité du temps de la pénurie de garantir leur survie n’était plus là ?   En attendant qu’on ait trouvé un nouveau but raisonnable, on garde bien discrète la nouvelle de l'avènement de l'abondance. Une certaine pauvreté n'est pas seulement tolérée, mais soigneusement planifiée et maintenue par omission. C’est le « sous-développement assisté».

Cette manipulation pour appauvrir ne vise pas à prendre quoi que ce soit des défavorisés du tiers-monde : ils n'ont rien dont les riches aient besoin.  On craint seulement que le désoeuvrement ne donne le loisir de la violence à ces cohortes d’improbables gagnants du tiercé et l’on attend avant de rendre la richesse effective. Un attentisme aberrant, car on ne triche pas avec la technique. Le désoeuvrement est venu de toute façon avec les machines, mais sans l’abondance, exacerbant la colère et menant droit à la violence qu'on voulait éviter.

Produire quoi, dans les pays développés, quand la surabondance programmée de gadgets pourrait déjà donner la nausée aux consommateurs ?  Seul un partage biaisé de la richesse retarde la dérive vers l’inappétence, mais cette inégalité "salvatrice" est sérieusement battue en brèche par la deuxième condition préalable à la détermination des objectifs dans une société d’abondance : le consensus. 

Pourquoi le consensus ? Parce que l'abondance n'est venue que grâce à une complexité croissante de la production reposant sur une  spécialisation de plus en plus fine des fonctions et des tâches, nous rendant tous  de plus en plus dépendant les uns des autres et de nos compétences respectives.  Chacun, dans une société complexe, devient peu à peu indispensable à tous et le pouvoir que lui confère son indispensabilité est son billet d’admission à la majorité effective.

La majorité effective s'est donc élargie; il ne peut rien se faire dans une société d’abondance, sans un très large consensus.  Au contraire du tiers-monde, ou l’abondance a été jugulée avant qu’elle ne s’installe et ne rende le consensus incontournable, les pays riches doivent composer avec cette majorité effective élargie et donner à leurs citoyens ce qu'ils veulent.   N’est-ce pas une bénédiction que désormais l’on doive produire ce que tout le monde veut ?

Oui, mais attention, car un difficile consensus est requis pour la détermination des objectifs de production eux-mêmes et, en l’absence d’une volonté collective, le choix de l’individu qui n’est pas poussé par  une impérieuse nécessité est souvent de ne PAS produire. Quiconque contrôle un élément indispensable de la production peut faire  chanter toute la société, exigeant qu’on le paye non seulement pour son apport utile réel, mais pour un ajout  énorme de pseudo-travail gratifiant, mais inutile, pour lequel il présente sa facture.

Sa rémunération ne reflète plus alors sa véritable contribution, seulement son pouvoir de négociation…. qui  lui tend vers l’infini.  Le travail utile, celui qui souvent demanderait un véritable effort est escamoté dans toute la mesure du possible,  Voyez autour de vous.  Quelle part du travail des autres comme du vôtre correspond à la satisfaction d’un besoin et quelle  part ne sert qu’à meubler les heures par une activité de pure convenance ?

Le travail, sous son avatar compétence, est maintenant le facteur dominant de la production.  En l’absence d’un contrôle patronal, sa valeur doit être objectivée  par un arbitrage consensuel, sans quoi chaque travailleur indispensable devient un exploiteur en puissance.  Si cet arbitrage n’a pas lieu, la tentation est donc grande, pour éviter la rupture de toute cohésion sociale, que  la contrainte ne se substitue à la promesse comme outil de gouvernance.

Si cette contrainte est mise en place, la société d’abondance ne devient pas alors un bagne - car, en l'absence de besoins matériels, l’on n’est pas envoyé aux mines de sel ou mis à casser des cailloux ! - mais il peut se dessiner au palier de l’État et de ses créatures un certain autoritarisme un peu déplaisant.  Une impatience arrogante chez ceux qui ont encore une volonté d'action et qu'énervent le laxisme et la nonchalance de ceux qui ne l’ont plus. 

Sous le couvert d’un autoritarisme sans véritable objet, c’est le maternalisme qui s’installe. La dérive est même possible de combler le mal d’être de la société « nouveau riche » en la faisant partir en croisade, donnant un exutoire à ses émotions les plus négatives, sans même le prétexte de s’approprier une richesse !

Une société doit VOULOIR produire.  C’est le plus trivial, le populaire, le plus essentiel des projets d’une société






Pierre JC Allard



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