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Un nouveau rapport des forces


 




Le système de production a changé. Aujourd’hui le rapport des forces est complètement bouleversé entre les facteurs par l’avènement de l’abondance. Au commencement, la terre était la matière première et le seul capital important. Le propriétaire, s’arrogeait sa rente, un entrepreneur y mettait son initiative, prenait des décisions et en retirait le profit d’exploitation, moins cette rente imposée par le propriétaire. Il en retirait plus ou moins, selon les années et selon la gourmandise du proprio.  Le travailleur apportait son travail  - l’énergie - et en retirait…. ce qu’on lui donnait.

On exploitait la nature, mais en exploitant la nature, on y a trouvé aussi l’énergie. Tirer l’énergie de la nature a été un grand bond en avant, car en faisant de l’énergie une nouvelle matière première on changeait radicalement le rôle d’un autre facteur :  le travail.  Quand on a découvert de nouvelles sources d’énergie, utiliser un être humain comme un chameau à la noria pour tenter d’en tirer un cheval-vapeur a cessé d’être une bonne affaire.  Avec l’industrialisation, tout geste qui exigeait une dépense significative d’énergie a progressivement été confié à une machine.

Les gestes répétitifs ont aussi été confiés à la machine, en séquences de plus en plus complexes, de sorte que seule est restée, comme composante valable du travail, une chaîne de décisions. Les décisions que les machines ne peuvent pas prendre, quand on ne peut pas encore associer une seule bonne réponse au problème posé et qu’on ne peut donc pas en confier la résolution à des algorithmes et à des automates.  Ce sont, la plupart du temps, des décisions à prendre quand des facteurs humains  entrent en jeu.

Tout travail est donc devenu essentiellement une prise de décision. La  distinction initiale entre le « travailleur » qui apporte l’énergie et l’ « entrepreneur » qui apporte l’initiative est donc devenue désuète.  Il ne reste plus que des « travailleurs de l’initiative », puisque  prendre une décision est bien le premier palier de l’initiative, la première expression de la créativité. 

On attend désormais de chaque travailleur qu’il ait l’initiative d’un entrepreneur et une part croissante de créativité. S’il en est complètement dépourvu, il est inutile. Le travail est devenu pure  initiative et la « compétence » est ce qui permet de prendre les  bonnes initiatives et les bonnes décisions…  ou au moins d’en prendre de meilleures plus souvent.   On pourrait définir la compétence comme une aptitude acquise à prendre les bonnes décisions.  Le facteur travail a bien changé.

On voit donc tout à coup le travailleur comme un entrepreneur et on découvre simultanément que l’entrepreneur est et a toujours été un travailleur.  Le voir bras dessus, bras dessous avec le capitaliste est une fausse perception.  Une image véhiculée par le capitaliste  se cherchant un  bouc émissaire.  L’entrepreneur est un travailleur, le travailleur de l’initiative.

Son originalité - s’il est un véritable entrepreneur et non un simple salarié « chargé de décisions » - est d’être payé selon le résultat de son initiative.  Il prend donc un risque.  Il doit faire un « profit » qui rémunère son initiative et son risque.  Décider et prendre un risque sont des contributions valables è la production : un travail.  Le capitaliste, lui, ne travaille pas : il possède. On peut dire que son capital travaille pour lui, mais on comprend que ce n’est pas la même chose…  Le capitaliste  ne fait pas un profit : il touche  un intérêt sur son capital, ce qui est  bien différent.

Totalement différent, car l’entente est qu’il touche cet intérêt, quel que soit le résultat de la production à laquelle sert son capital. Son seul risque est donc que l’entente ne soit pas respectée. Comme le seul risque du proprio, aux temps anciens, était qu’il cesse d’avoir  la force d’aller quérir manu militari la rente qu’il exigeait pour consentir l’accès à la ressource rare qu’il s’était appropriée

Le capital, a aussi évolué.  Au départ, il était assimilé à la terre et en tirait une image de pérennité. De droit divin, il ne dissimulait pas que la rente versée au propriétaire était une simple extorsion.   Avec  l’industrialisation, le capital est devenu aussi outils, équipements, infrastructures ; dit « fixe », il n’en jouait pas moins un rôle plus actif. Avec la monétarisation, le capital a pu devenir scriptural, puis enfin virtuel…. comme tout le reste.

Sa valeur du capital ne repose alors plus que sur la crédibilité de l’État. Il est invulnérable aux aléas de la production et à toutes les vicissitudes matérielles, mais  il est à la merci d’une simple décision politique.  Comment  les rapports de force entre les facteurs sont-il modifiés par leur transformation au sein d’un nouveau système de production ? 

D’abord, la matière première. Le travail requis pour rendre disponibles les ressources naturelles va diminuer au rythme de l’amélioration de nos procédés de culture, d’extraction et de captage.  Le profit au sens strict à tirer de l’exploitation des ressources naturelles diminuera donc également, leur valeur devenantplus que jamais une rente liée à leur  rareté.  La matière première, incluant l’énergie, ne peut que devenir plus rare, mais cette rareté peut être « interprétée » par les parties..  on revient à un pur rapport de forces.

Le rapport de forces entre ceux qui veulent tirer une rente des ressources naturelles et ceux qui ont intérêt à ce que les résultats de la production soient repartis autrement varie constamment au détriment de ceux qui se les sont appropriées. On s’en fera gloire ou l’on en fera mystère, mais c’est la « collectivité » - nous voyons ailleurs comment la définir – qui prendra bientôt charge de l’exploitation des ressources naturelles et deviendra  le seul acteur  responsable du facteur « matières premières ». Ses fournisseurs mis sous tutelle, la matière première jouera un rôle plus discret.

C’est le travail - pur apport de compétence - qui devient le facteur principal de la production.  Le travailleur devient l’acteur principal  de la production, car la demande pour les services est insatiable, la croissance des expertises requises est exponentielle et sa compétence la ressource rare.  Pour assurer le dynamisme de l’économie, il faut donc reconnaître au travailleur son rôle d’entrepreneur. La société doit garantir la sécurité matérielle de base du travailleur puis l’inviter à entreprendre, mais tout en  protégeant la collectivité des abus que son indispensabilité inciterait le travailleur-entrepreneur à commettre.

Le capital. Comme facteur de production, son rôle va sembler s’estomper, car produire ce sera d’abord penser et créer .  Ce ne sera qu’une illusion, cependant, car l’enrichissement sociétal  ne peut venir que d’une capitalisation ininterrompue. Cela dit, la richesse sera moins « active » -un outil de production -et davantage, comme avant l’industrie, « passive » , le symbole d’un résultat acquis dont on peut jouir.

Ce changement de rôle du capital n’est que la reconnaissance du fait que tout change si vite que la valeur relative du passé par rapport au présent diminue. On peut dire que la désuétude s’accelère ou, en termes financiers, que le taux de dépréciation doit augmenter.   Il s’ensuit un rapport de force différent. On sera bien plus attentif aux vœux du travailleur-entrepreneur.




Pierre JC Allard



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