Une société d’abondance se met en
place par la transformation de son système de production. Elle doit
faire face au défi de produire des services plutôt que des biens et de
rendre à la Machine tout ce qui est à la Machine : l’exécution de
toutes les taches répétitives, de tout ce qui ne demande ni créativité,
ni initiative, ni empathie. Rien de ça n’est négociable. Elle doit affronter
aussi,
cependant, un nouveau rapport de forces entre le capital et les
travailleurs devenus décideurs. Sur ce front, il y a un choix à faire,
qui dépend de la position du curseur sur l’axe
capitalisme-entrepeneuiat.
La société peut poursuivre dans
la voie du capitalisme. L’augmentation de productivité qu’apporte le
progrès se solde alors par une réduction des acteurs actifs en
production et c'est une toute petite élite financière, allant en
s'amenuisant, qui va gouverner la société avec le support tacite d’une
majorité de la population qui va rester passive
C’est le modèle du « pain et des
jeux », lequel repose sur le travail salarié et n’exige qu’un minimum
d'entreprise personnelle. Le capitalisme s’appuie sur une distribution
de revenu complémentaire au travail par l'assistanat. Il
récompense ses supporters par le paiement de pensions et de rentes et
il les motive par l’actionnariat, qui est un capitalisme à rabais pour
les gagne-petit.
Si la société choisit d’aller
plutôt vers l’entrepreneuriat, c'est aussi une minorité qui fait
fonctionner la société, mais elle est établie selon la
compétence. Au contraire de l’élite
financière, dont les effectifs diminuent avec la concentration
de la richesse, ceux de cette « aristocratie » - au sens étymologique
du terme – de la compétence sont en croissance. On peut dire «
compétents » ceux qui contribuent à
l’enrichissement collectif et à l'évolution de la
société; leur nombre augmente
nécessairement avec la complexité de celle-ci et la
complémentarité des tâches qu’elle requiert.
Il est évident que la deuxième
alternative est plus dynamique que la première. Faut-il en
déduire qu’elle est la meilleure ? Faut-il croire, surtout, que c’est
celle que choisira spontanément une population démocratique si on lui
en donne le choix ? Ce serait une grave erreur. Le choix
n'est pas du tout évident.
Gardant plus de pouvoir s’il
encourage la
prolifération de ceux à qui il donne que de ceux qui ont la
force d’exiger de lui ce qu’ils veulent, le capitalisme ne voit pas
d’un mauvais œil l’assistanat. La complaisance d’une majorité passive
peut être est acquise au capitalisme par une politique maternaliste. Or
l’abondance rend plus facile
à
ccux qui possèdent de satisfaire à leur discrétion les besoins
essentiels et mêmes les caprices de ceux qui n’ont rien. Sont-il
vraiment une majorité dans la population à en vouloir davantage
?
Le capitalisme dans sa résistance
à l’entrepreneuriat à aussi deux (2) types d’alliés inattendus.
D'abord, ceux qui capitalisent la connaissance. Le pouvoir de la
connaissance est encadré par la possession de titres reconnus.
Quiconque a un diplôme a un intérêt acquis à ce que les choses ne
changent pas.
C’est le
cas de tous les corps constitués. Ils sont du côté des droits acquis,
dans le camp du passé et donc les alliés de l'inertie.
Il y a évidemment des
escarmouches
entre le vieux capitalisme par la
possession des équipements et un nouveau capitalisme par la possession
de la connaissance,
mais ce sont
des guerres intestines. Au moment de vérité, celui qui s’est
approprié une connaissance qui est source de pouvoir et la « possède »
est du côté de la stabilité et donc du statu quo. Il est
l'allié
circonstanciel du capitalisme.
Le deuxième groupe d’alliés
circonstanciels du capitalisme, ce sont tous les assistés. Normal,
puisque l'assistanat est toujours aux dépens de ceux qui travaillent et
au profit de quelqu’un qui ne travaille pas. Les assisté peuvent, par
réflexion ou conviction, prendre fait et cause pour un changement
éventuel possible de leur condition
d’assisté, mais leur INTERET immédiat est du côté d’un système qui leur
donne plus pour moins : le capitalisme actuel, avec l’obligation de «
générosité » que lui impose le maintien de la demande effective.
Il y a des degrés dans
le soutien des assistés divers. Ainsi, les rentiers, qui sont de vrais
micro
capitalistes, sont des alliés plus fidèles que les pensionnés
- qui peuvent en vouloir plus et changer de clan- et surtout que les
bénéficiaires d’une aide périodique qui
attendent une prestation immédiate et peuvent basculer du côté
du chargement sur le champ si on ne la leur donne pas.
Sans en avoir toutes les tares,
les assistés jouent aujourd’hui le role du lumpenproletariat
de
Marx. Leur appui au capitalisme est plus ou moins solide,
mais, quand les jeux sont faits, ils sont pour la stabilité.
Ils le
sont, en particulier, les jours d’élections.
Le choix entre capitalisme et
entrepreneuriat n’est donc pas encore final. Le capital pourrait ouvrir
tout
grand la porte à la mise en place en pays développés d’un système
complémentaire entrepreneurial, sous contrôle des travailleurs
eux-mêmes, pour produire ce qui exige initiative et
créativité. Il pourrait quitter sans coups férir la
production au sens strict, sans rien perdre de sa richesse ni de son
pouvoir sur la société, en utilisant simlement deux approches
complémentaires :
l’extorsion par le contrôle des matières premières et une connivence
avec l’État pour spéculer sur les variables monétaires.
Il a amorcé ce retrait de la
production, mais avec beaucoup trop de réticence. Lentement.
Trop lentement. À chaque délai qu'il s'accorde, il fait le choix
maternaliste de satisfaire
tout le monde par le crédit et l’assistanat plutôt que par
l’entreprise. Or, il est devenu clair que cette fuite en
avant
ne permettra pas de gagner la course contre la
décadence.
Devant nous, il y a un trou noir. Il y a le moment de vérité
où l’on verra avec consternation que l’argent ne vaut plus rien.
La crise viendra et il faudra
reconstruire une société en prenant cette
nouvelle variable en compte. On devra faire en catastrophe ce
qu’on aurait pu faire en toute sérénité : mettre en place les nouvelles
façons de produire, de gouverner et de satisfaire la population d’une
Nouvelle Société.
Même en ce lendemain de
fin du
monde, d’ailleurs, il n’est pas sûr qu’on ne retombera pas pour un
temps dans le piège du maternalisme avant d’accepter un système
entrepreneurial de production, avec ce que cette diffusion de
l’autorité comme de la responsabilité aura pour effet sur la
distribution de la richesse et surtout du pouvoir.
Mais on y viendra.
L’interdépendance croissante montrera même au plus obtus qu’un égoïsme
bien compris passe par la collaboration et que la solidarité est
essentielle. Le défi est de hâter cette prise de conscience.
Pierre
JC Allard
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