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Le rapport de forces


 


On dit traditionnellement que la production repose sur trois (3) facteurs :  matières premières, travail, capital. Ces trois facteurs ne changent pas; ils sont toujours tous les trois nécessaire. L’importance qu’on accorde à chacun, toutefois, varie selon leur rareté relative.  Avec elle varie aussi le statut des acteurs dont ce facteur constitue l'apport, ce qui transforme la hiérarchie sociale et conduit à une nouvelle société.

Le rapport de forces entre les facteurs est complètement bouleversé par l’avènement de l’abondance. Au commencement, la terre était la matière première et le seul capital important. Le propriétaire, s’arrogeait sa rente, un entrepreneur y mettait son initiative, prenait des décisions et en retirait le profit d’exploitation, moins cette rente imposée par le propriétaire. Il en retirait plus ou moins, selon les années et selon la gourmandise du proprio.  Le travailleur apportait son travail  - l’énergie - et en retirait…. ce qu’on lui donnait.

On exploitait la nature, mais en exploitant la nature, on y a trouvé aussi l’énergie. Tirer l’énergie de la nature a été un grand bond en avant, car en faisant de l’énergie une nouvelle matière première on changeait radicalement le rôle d’un autre facteur :  le travail.  Quand on a découvert de nouvelles sources d’énergie, utiliser un être humain comme un chameau à la noria pour tenter d’en tirer un cheval-vapeur a cessé d’être une bonne affaire.  Avec l’industrialisation, tout geste qui exigeait une dépense significative d’énergie a progressivement été confié à une machine.

Les gestes répétitifs ont aussi été confiés à la machine, en séquences de plus en plus complexes, de sorte que seule est restée, comme composante valable du travail, une chaîne de décisions. Les décisions que les machines ne peuvent pas prendre, quand on ne peut pas encore associer une seule bonne réponse au problème posé et qu’on ne peut donc pas en confier la résolution à des algorithmes et à des automates.

Tout travail est donc devenu essentiellement une prise de décision. La  distinction initiale entre le « travailleur » qui apporte l’énergie et l’ « entrepreneur » qui apporte l’initiative est donc devenue désuète.  Il ne reste plus que des « travailleurs de l’initiative »,  car on attend désormais de chaque travailleur qu’il ait l’initiative d’un entrepreneur et une part croissante de créativité. S’il en est complètement dépourvu, il est inutile.

 Le travail est devenu pure initiative et la « compétence » est ce qui permet de prendre les  bonnes initiatives et les bonnes décisions…  ou au moins d’en prendre de meilleures plus souvent.   On pourrait définir la compétence comme une aptitude acquise à prendre les bonnes décisions.  Or il n'y a pas "la compétence", mais DES compétences.

La production  en marche vers l’abondance tend à se complexifier. Une complémentarité des tâches s’impose qui mène à une division de plus en plus fine du travail, forçant le parcellement de la main-d'oeuvre en une myriade de compétences complémentaires, toutes essentielles. Il se crée une multitude de petites niches dont chacune exige des compétences distinctes.  Or, c’est parce que le travail-energie était indifférencié que l’industrialisation l’avait rendu surabondant. Différencié en compétences spécifiques à l'intérieur de ces niches, le travail redevient une ressource rare.

La rareté des compétences croît inexorablement avec la complexification de la production, alors que l’équipement n’est toujours qu’une application reproductible – et sujette à désuétude - d’un produit lui-même résultat d'une démarche de production où la compétence joue un rôle croissant.  Cette primauté de la compétence est même de plus en plus manifeste,  à mesure que l’on remonte dans la structure de production, vers les paliers en amont où l’on produit « les outils »,  jusqu'au palier de la conceptions et de la recherche.

Quand  la main-d’œuvre n'est plus une masse de travailleurs interchangeables, mais une mosaïque de compétences complémentaires, chacune indispensable, la rareté du travail sous ses multiples avatars le rend plus précieux que le capital fixe.   On voit tout à coup le travailleur comme un entrepreneur et on découvre que l’entrepreneur est et a toujours été un travailleur. 

Peindre  l'entrepreneur bras dessus, bras dessous avec le capitaliste est une fausse perception.  Une image véhiculée par le capitaliste  se cherchant un  bouc émissaire.  L’entrepreneur est un travailleur: le travailleur de l’initiative.  Quand le travailleur décide, le rapport des forces entre capital et travail change; il devient une facette du rapport du capital à l'entrepreneuriat.

Le travailleur touche un salaire, résultat d'une négociation avec le propriétaire dont les termes ne dépendent que de la force respective de parties. L'entrepreneur, lui, décide; il est donc juste qu'il supporte le risque de sa décision et soit payé selon le résultat de son initiative.  Il doit faire un « profit » qui rémunère son initiative et son risque.  Décider et prendre un risque sont des contributions valables à la production. L'entrepreneur est un travailleur.

Le capitaliste, lui, ne travaille pas : il possède. On peut dire que son capital travaille pour lui, mais on comprend que ce n’est pas la même chose…  Le capitaliste  ne fait pas un profit : il touche  un intérêt sur son capital, ce qui est  bien différent. Totalement différent, car l’entente est qu’il touche cet intérêt, quel que soit le résultat de la production à laquelle sert son capital. Son seul risque est donc que l’entente ne soit pas respectée. Comme le seul risque du proprio, aux temps anciens, était qu’il cesse d’avoir la force d’aller quérir manu militari la rente qu’il exigeait pour consentir l’accès à la ressource rare qu’il s’était appropriée.

Mais le facteur capital, comme équipement, est devenu plus vulnérable à la désuétude et est  désormais toujours tenu en otage des exigences du travailleur.

Le rôle du capital, comme facteur de production, va donc sembler s’estomper, car produire, ce sera d’abord penser et créer. Ce changement de rôle du capital n’est que la reconnaissance du fait que tout change si vite que la valeur relative du passé par rapport au présent diminue. On peut dire que la désuétude s’accelère ou, en termes financiers, que le taux de dépréciation du capital doit augmenter.  


Il s’ensuit un rapport de force différent entre les facteurs, car non seulement la demande pour les services est-elle étant insatiable et la croissance des expertises requises exponentielle, mais c’est la compétence du travailleur qui est  désormais la ressource rare même en industrie. Le travailleur est devenu l’acteur principal de la production.

Pour assurer le dynamisme de l’économie, il faut reconnaître au travailleur son rôle d’entrepreneur.  La société doit garantir la sécurité matérielle de base du travailleur, puis l’inviter à entreprendre, mais tout en  protégeant la collectivité des abus que son indispensabilité inciterait le travailleur-entrepreneur à commettre.  Le rapport des forces a changé.  C’est lui, désormais le meneur du jeu.



 

Pierre JC Allard



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