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Les deux axes de l'évolution


 


Comment le système de production va-t-il évoluer ?  Presque tout va changer, mais une chose, toutefois, ne changera pas : la quête de l’optimum.  Le désir d’avoir plus pour moins sera toujours là dans une structure de production postindustrielle, comme dans celles qui l'ont précédée et l’on continuera de privilégier l'efficacité.
On voudra encore investir au mieux les efforts pour en tirer le meilleur résultat. C’est ce critère qui détermine tous les autres.

Cette recherche de l’efficacité, dans le contexte d’une augmentation indéfinie des connaissances, impose un processus lui aussi indéfini de fragmentation des activités de production en unités sans cesse plus fines. Nous allons donc vers une plus grande spécialisation et une maquette des tâches beaucoup plus complexe. C'est l'application du même principe au niveau du poste de travail qui conduit aussi à la mécanisation. Les changements auxquels on peut s'attendre sont donc ceux qui découlent logiquement de la prolifétation des  machines et de l'amélioration continue de leurs performances. Cette évolution est inévitable. 

Spécialisation et mécanisation font que nous a
llons devoir produire autre chose – des services plutôt que des biens - et travailler autrement, réduisant le travail humain à ce qu’une machine ne peut pas faire. On peut suivre plus facilement l'évolution de la production au rythme de l'industrialisation, quand on voit clairement qu'elle se fait selon ces deux grands (2) axes "produit" et "travail", dessinant deux lignes de clivages sur la maquette des activités de production.

Le premier clivage tient à la nature des produits.  C'est celui entre biens matériels (tangibles) et intangibles.
  À mesure que la production de biens "tangibles" peut être automatisée, les besoins matériels sont de mieux en mieux satisfaits et le centre de gravité  de la production se déplace  inéluctablement vers la fourniture de services.  Produire du tangible devient progressivement plus facile et requiert moins de soins. De moins en moins de gens s'y emploient ou même s’en préoccupent.  Produire des "choses" apparaît de plus en plus trivial.  
 
C'est donc  l'intangible qui semble le plus important.
..  Cette valorisation relative continue de l’intangible peut conduire à tenir le tangible pour acquis, ce qui serait une dangereuse illusion.  Le matériel n’a évidement rien perdu de son importance, car l’homme n’est pas pur esprit et, sans biens tangibles, il meurt.  Ajouter des rouages à la roue arrière d'une bicyclette ne rend pas la roue avant superflue…  Il faut donc être prudent dans la réaffectation des ressources, de la production de biens concrets vers celle des services et des idées.   Prudent, surtout, dans les écarts de rémunération qu'on permet entre ceux qui produisent les uns ou les autres.
 
Cela dit, la distinction traditionnelle entre secteurs primaire, secondaire et tertiaire de l'économie est encore utile - nous y reviendrons pour préciser les rôles des acteurs et distinguer entre "rente" et "profit - mais la dichotomie significative sur le plan des produits est entre biens tangibles et intangibles et l'évolution vers la production de l'intangible est claire. Elle ne cessera pas; il faut en tenir compte.

Le deuxième axe d'évolution en production ne tient pas à la nature des produits eux-mêmes, mais à celle du travail pour les obtenir.  Tout travail est programmable ou inprogrammable: c'est une autre dichotomie.  Il y a des activités de production qui sont programmables sans être programmées, bien sûr, mais elles le seront alors tôt ou tard, puisque le rapport de la valeur relative du travail humain à celle du travail-machine est fonction de la richesse collective qu’apporte la mécanisation elle-même.

Le passage de la main-d’œuvre, du travail programmable vers l’inprogrammable, est synchrone de l’enrichissement collectif dont il est à la fois la cause et l'effet, dans une boucle parfaite de feedback positif, car  le revenu du consommateur doit augmenter pour acquérir tour surplus produit alors que le coût des machines n'est que partiellement lié à cette contrainte.  il cesse  donc progressivement d’être « rentable » d’utiliser un humain pour faire quoi que ce soit qu’une machine peut faire. 

La machine se substitue au travailleur chaque fois  que faire se peut et le travail humain se concentre sur les activités inprogrammables. Il faut suivre de près ce passage vers l’inprogrammable, car si économiquement cette boucle est tout à fait vertueuse, socialement
elle crée des distorsions dans une société axée sur le travail.   il y a des balises à poser…

À quoi peut nous servir cette notion des deux axes d’évolution de la production, vers l'intangible pour ce qui est produit, vers l'inprogrmmable pour le travail travail qu'elle requiert ?  Elle va nous aider à  instaurer une nouvelle structure de production, en nous permettant d’identifier les activités  et d’en optimiser l’agencement.  Ce que l’on devra faire et  refaire sans arrêt, car les postes de travail réels sont des agrégats opportunistes de tâches; dans un système en évolution, ces agrégats qui se mettent spontanément en place n’optimisent pas l’efficacité pour bien longtemps. 

Or, le désir d’avoir plus pour moins ne disparaîtra d'une société postindustrielle.  Il y aura donc des corrections incessantes à apporter à l’agencement des activités et des tâches et ce sont les critères « tangibles vs intangibles » pour les produits, « programmable vs inprogrammable » pour le travail, qui vont permettre l’identification des activités et des tâches nouvelles, puis leur répartition optimale par fonctions et leur regroupement en postes de travail.

A-t-on bien ici deux dimensions de l'évolution ? Ne peut-on pas penser que les deux variables sont dépendantes, puisque la production de biens tangibles exige un apport plus important en matières premières et en capital fixe, alors que le travail inprogrammable, semble plus présent dans la production de l'intangible ? Vrai, mais
la corrélation est bien imparfaite; ne confondons pas la forme de la matrice avec les paramètres qu’on y inscrit. Le biais reflète souvent des habitudes plutôt qu’une nécessité. 

Ainsi, on peut très bien programmer la production de services intangibles, alors que celle des biens tangibles, pour sa part, repose aussi finalement, en haut de la pyramide, sur les activités inprogrammables qui sont le propre de l'être humain : créativité, initiative et relations humaines.
 Les « deux axes d’évolution » des activités de production se coupent bien à angle droit; toutes les combinaisons ne sont pas équiprobables, mais elles sont toutes possibles.

C
e sont les combinaisons selon ces deux axes qui, pour chaque activité de production, indiquent l'importance relative qu'y occupent les trois facteurs matière, capital, travail... et c'est la variation de importance relative de ces facteurs qui modifie le rapport de forces entre eux et transforme la structure de production. Il est donc important de rester réceptif aux combinaisons inusitées; ce sont celles qui nous éclairent le plus, étant parfois prémonitoires de grands changements.

Il faut être réceptif et vigilant, car pour chaque facteur de production il y a des acteurs et donc des intérêts qui peuvent chercher à ralentir l’évolution vers un nouveau système de production. Un nouveau système plus efficace, mais qui, pour ceux qui tirent leur pouvoir de l'ancien, a le démérite de transformer la structure sociétale elle-même et de mettre ce pouvoir
en péril.


 

Pierre JC Allard



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