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L'Eldorado du tiers-monde
D'abord optimiser la consommation locale des travailleurs et non travailleurs, mais
serait-ce suffisant ? Il semble que toutes les sociétés ont le mythe
d'une terre lointaine d'où peut venir la richesse ou la solution des problèmes.
Il y a eu l'Atlantide, le Klondike, Shangri-la, l'Eldorado. Après la décolonisation,
les pays dits « en voie en développement » ont été
perçus par les pays développés (WINS) comme un Eldorado. La
trève entre le capital et le travail qui a permis les Trente Glorieuses,
a été en partie conclue pour permettre l'exploitation du tiers-monde.
On était encore dans une vision du monde d'avant l'abondance et l'on voyait
des galions rapportant l'or de Cipango
Une vision bien naïve, car ce n'est plus de produits qu'on avait besoin, désormais,
mais d'excuses pour produire. Des incursions au tiers-monde auraient lieu, pour
s'en approprier les matières premières, mais, dans la mesure où
cette razzia pourrait donner lieu à une importation de TRAVAIL , cette démarche
pouvait devenir contreproductive. Le système de production n'avait besoin
de rien, moins que d'une main-d'uvre à bon marché ! Rendre accessible
la main-d'uvre du tiers-monde aux industriels des WINS qui, individuellement, y
verraient leur avantage immédiat et ne résisteraient pas à
la tentation de l'utiliser de préférence à la leur, c'était
inviter la catastrophe.
Un catastrophe, car on risquait de « gaspiller » sur des non-consommateurs
en pays païens, les occasions de travail qui devenaient bien rares dans les
pays développés. On risquait de rompre un équilibre entre production
et consommation qui avait été minutieusement bâti et de revenir
à cette opposition entre les intérêts particuliers de chaque
producteur et les intérêts la classe des producteurs dans son ensemble
qui avait mené à bien des crises.
Il fallait modifier la tendance naturelle des entreprises à voir le tiers-monde
comme une source de main-d'uvre et le leur faire apparaître comme un marché
: un endroit où l'on vend. Il faudrait donc en faire une collection d'espaces
où serait maintenue l'équation de la consommation effective. Cet objectif
allait exiger du système de nouveaux prodiges d'illusionnisme, puisque, quoi
qu'on puisse vendre au tiers-monde - et quelles que soient les arabesques subtiles
qu'on puisse introduire à l'équation - les seules valeurs REELLES
que celui-ci pouvait offrir en échange de ce qu'on lui apporterait seraient
des ressources naturelles que les WINS s'étaient déjà appropriées
et une main-d'uvre dont ces derniers n'avaient aucun besoin et qui serait un grave
facteur de déséquilibre !
Pour soulager à court terme son problème de consommation effective,
le système a présenté le développement des marchés
du tiers-monde comme une panacée capable de prolonger la croissance des marchés
industriels. C'était une absurdité, car il n'y avait que deux (2)
scénarios d'évolution possibles pour les pays du tiers-monde et, pour
les pays développés, ces scénarios étaient tous deux
mauvais.
Le premier scénario était que les pays en voie de développement
s'industrialisent, comme hier le Japon, comme le faisait la Corée, comme
le ferait sans doute demain la Chine. Ces pays deviendraient alors, évidemment,
une partie du problème de la surproduction systémique du secteur industriel
global plutôt qu'une solution. Non seulement ils exporteraient leurs produits
vers les pays développés à des prix défiant toute concurrence,
mais cet avantage concurrentiel inciterait les industriels des WINS à délocaliser
leurs usines vers le tiers-monde, aggravant les problèmes de l'emploi dans
les pays développés et détruisant l'équilibre entre
production et consommation qu'on y maintenait a grand peine.
Le deuxième scénario était que ces pays continuent à
n'offrir, en contrepartie des produits industriels que les pays développés
leur exporteraient, que les seuls biens dont la fabrication repose sur l'utilisation
intensive du facteur travail. En ce cas, on garderait pauvres les pays pauvre, mais
les WINS perdraient à jamais ces occasions de travail non-mécanisé
qui subsistaient et dont on se servait pour justifier la distribution de revenus.
Un inconvénient sérieux, mais, même en payant ce prix, ce scénario
ne pourrait durer indéfiniment.
Dans un contexte d'automation croissante, en effet, la part du travail dans la production
globale ne pouvait être que dégressive et il y aurait de moins en moins
de produits que des travailleurs sans formation des pays du tiers-monde pourraient
produire et vendre à meilleur prix qu'une exploitation industrielle de pointe
de pays développé. La balance des comptes et les termes d'échange
entre les pays développés industrialisés et ces pays du tiers-monde
évolueraient donc de plus en plus au désavantage de ces derniers.
Une évolution sans avantage pour les pays industrialisés, puisque
balance des comptes et termes d'échange étaient déjà
été établis pour permettre toute l'exploitation possible des
pays pauvres par les pays riches . Promouvoir davantage la vente de produits industriels
dans les pays sous-développés ne serait alors possible qu'en leur
prêtant sans cesse davantage, sans espoir de profit ou même une chance
crédible de remboursement.
On vendrait au tiers-monde tous nos surplus. Il nous les payerait avec l'argent
qu'on lui prêterait On prêterait au tiers-monde tout ce qu'on pourrait.
On annulerait périodiquement cette dette ,ou on ne l'annulerait pas, simple
jeu de relations publiques, mais, de toute façon, il ne nous rembourserait
jamais, puisqu'il ne dégagerait jamais un profit pour le faire. On toucherait
donc indéfiniment un intérêt sur l'argent prêté,
ce qui ferait un profit virtuel sur un écran, mais il ne sortirait jamais
un seul grain de riz réel du tiers-monde en remboursement des sommes prêtés
. Pendant qu'on jouerait au Monopoly sur les ordinateurs, on lui aurait prêté
plus que l'équivalent de ce profit virtuel et sa dette se serait encore alourdie..!
Vendre dans le tiers-monde conduirait à l'hérésie contre le
dogme capitaliste de donner quelque chose pour rien. Exactement ce que les efforts
pour créer du travail illusoire cherchaient à occulter On le ferait
quand même, bien sûr - chaque jour de sursis pour le système
industriel était autant de gagner - mais on ne faisait que repousser l'échéance
d'un retour à la réalité.
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