« Briser le cocon », c'est
déconstruire notre structure actuelle de production. C'est
vraiment une mutation, car l'individu voit sa vie comme une séquence de
désirs à satisfaire - quand il y tient vraiment, il les appellent ses «
besoins » - et c’est en produisant qu’il y parvient. Pour l'individu, c'est produire qui
importe ; la société n'est qu'un adjuvant, parce qu'ensemble on peut
produire mieux.
La
nature nous donne tout, mais encore faut-il savoir et pouvoir le
prendre. Cueillir les baies, tailler des silex, chasser le bison. À la
ressource dite « naturelle » - la matière dite « première » et
intrinsèquement gratuite - doit s'ajouter, pour qu'elle acquière une
utilité et donc une valeur, un travail pour la mouvoir, l'aménager ou
la transformer. Produire, c'est créer cette valeur ajoutée. Dès que
l'humanité dépasse le stade de la cueillette et du poisson cru, elle
veut transporter, façonner, transformer, stocker, distribuer. Elle veut
PRODUIRE.
Produire, c'est « rendre utile »,
c'est « tirer profit de ». C'est rendre une chose plus conforme aux
désirs, en augmenter l'utilité et donc la valeur. Produire est au coeur
de la vie et, pour beaucoup, c'est ce lui donne presque tout son sens
: c'est le faire qui vient témoigner de l'être et trouve sa conclusion
dans l'avoir. Changer les attitudes face à la production est donc un énorme
défi. Que notre système soit néo-libéral
n'est qu'un épiphénomène ; serait-il collectiviste, qu'il n'est pas
certain qu'on le transformerait plus aisément. C’est accepter de produire autre chose et de travailler autrement qui est le défi.
Les sociétés naissent pour assurer la protection de
leurs sociétaires, mais, dès qu'elles existent, on découvre qu'elles
ont aussi l'extraordinaire avantage de permettre la division du
travail. Chacun peut développer une compétence et en faire bénéficier
les autres, profitant en échange de la leur. Cette
spécialisation permet de chercher et de trouver de meilleures façons de
produire.
Simultanément, la vie en groupe permet la production en masse
que cette recherche rend possible et les économies d'échelle qui
résultent de cette production en masse en rendent possible la
consommation en masse. Tous ensemble, on travaille mieux et l'on
produit plus. La société s'enrichit. C'est le travail qui crée la
richesse et le produit EST la richesse.
Parce que
la production est la source de la richesse, augmenter la production de biens et
services tend à devenir le premier but implicite de toute société. On
peut imaginer et même faire fonctionner pour un temps des sociétés dont
le but sera l'honneur, la gloire, la sagesse ou le salut éternel, mais
la nature humaine, dans sa quête de sécurité et de pouvoir, tend
toujours à refermer ces parenthèses et à ramener l'effort collectif
vers l'enrichissement : la production.
C'est cette
priorité accordée à la fonction de produire qui permet que, tôt ou
tard, prédomine dans une société une gouvernance qui repose sur la
promesse et la récompense - et donc sur l'efficacité des fonctions de
gérance de l'État - plutôt que sur la menace et le châtiment. Pour que
perdure cette mansuétude, toutefois, une certaine pauvreté est
nécessaire qui rend souhaitable un enrichissement. Une conscience
d'être « pauvre », la pauvreté, étant le désir insatisfait et la
richesse sa satisfaction.
Maintenant que l'industrie
a permis que nos besoins matériels soient satisfaits, il faut que
l'enrichissement prenne une nouvelle forme. Rien ne devrait être plus
facile, car libérée du cocon du besoin, une société postindustrielle
peut produire ce qu'elle veut. Des activités inédites apparaissent pour
répondre à la demande que suscitent les nouvelles techniques et l'État
modifie son rôle et sa structure de gérance, pour mieux encadrer les
nouveaux rapports que doivent développer entre eux les citoyens comme
consommateurs et producteurs.
Divers aspects de la
relation quotidienne de l'État aux citoyens sont ainsi changés un à un et il en
découle finalement une modification radicale de la production et donc
de la fonction de gérance de l'État. Les institutions de la société
sont elles-mêmes alors adaptées au nouveau paradigme et l'on constate
que l'État, en transformant sa fonction de gérance et en créant cette
nouvelle relation avec ses citoyens, est amené à transformer aussi sa
fonction de gouvernance. Un autre environnement sociétal est créé
Un
environnement qui, aujourd'hui, peut de définir par l'abondance. On peut satisfaire
facilement les besoins matériels de tous. Il y en a pour tout le monde
: la guerre est inutile. Toute rivalité qui n'est pas seulement une
émulation et un jeu est une erreur, car il y en a encore plus pour
tous quand l'on reconnaît que chacun DOIT être complémentaire et que
nous devenons tous indispensables. La métamorphose a fait que l'homme
nouveau n'a plus à se battre pour satisfaire ses besoins : il doit
COLLABORER.
L'homme nouveau qui sort du cocon n'a
pas perdu sa violence - la nature humaine est coriace - mais, pour
vivre dans ce nouvel environnement d'abondance, il doit manifester son aggresivité autrement.
Comment est un autre débat, mais, pour vivre en société, il doit
collaborer. Le problème est que les vieilles habitudes sont bien
tenaces ; combien de temps avant que l'homme de la société d'abondance
apprenne à se conduire comme un papillon ?
Le temps
qu'il apprenne voler, c'est-à-dire à travailler autrement, ce qu'il
apprendra en le faisant. Les façons de produire ne sont pas innocentes.
C'est la structure de production mise en place qui va achever la
transformation vers l'homme nouveau. Cette mise en place est une tâche subtile, car rien ne peut être imposé. Une nouvelle société ne s'épanouit
que si, plutôt que de la construire pour orienter
l'évolution humaine en obéissant à une idéologie, on le fait en répondant aux exigences de cette
évolution même, lesquelles se reflètent justement dans le système de
production qui s’installe en suivant la ligne de moindre résistance.
Tout
va changer
dans une Nouvelle
Société, mais d'abord sa structure de production. Tout va changer dans
une Nouvelle Société, mais pour comprendre et prévoir ce changement, il
faut suivre l’évolution spontanée de son système de production,
lequel n'est plus seulement sa corne d'abondance, mais aussi la boule
de cristal où se profile son avenir.
Il faut produire
autre chose et le produire autrement. Comprendre, surtout, que le cocon qui limite
notre évolution est la structure essentiellement capitaliste de notre systeme de production. Nous devons passer à une structure entrepreneuriale de production.
Pierre
JC Allard
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