L'hyperespace financier est bien
précaire, car
tout autour, il y a le vide sidéral... On sait que la
décadence est
là. Le danger le plus grave n'est
donc pas une fausse manoeuvre; c'est qu'on ne cherche même
plus à
piloter le vaisseau. On a accepté
l'inévitabilité du
désastre. On danse sur le Titanic.
Le Capital a
si bien réussi sa
conversion vers l'extorsion par les matières premières et la
spéculation en connivence avec l'État, qu'on ne se préoccupe même plus
de cette structure de production complémentaire
entrepreneuriale sous contrôle des travailleurs qui devait faire
pendant à l'exportaion des emplois industriels vers l'Asie.
La
grande reconversion des travailleurs vers les
services n'a pas eu lieu. Elle n'a même pas été entreprise. Tout
s'est tant déplacé vers le miroir, qu'on ne s'intéresse plus à la
production. La valeur monétaire, évolue toujours de plus en
plus loin de sa base. A l'origine, avait une
valeur ce qui pouvait satisfaire
un besoin. Avec l'abondance, pour assurer la pérennité du
pouvoir en place, la finalité est devenue de produire pour produire
et n'a plus eu de valeur que ce à quoi le consensus accordait
une valeur. L'argent a pris une valeur
énorme, parce que le consensus était qu'il en soit
ainsi.
Or ce consensus reposait sur la
foi qu'à toute valeur
monétaire correspondait une valeur réelle contre laquelle cet argent
povait être échangé. Être riche signifiait avoir le pouvoir d'exiger
cette transmutation de la valeur monétaire en valeur réelle. Toute la
structure des échanges dans la société reposait sur un
non-dit, à l'effet que ce pouvoir de la richesse devait aller de paire
avec la bienséance de ne pas le faire si brutalement qu'on mettrait la
société dans l'embarras.
La politique monétaire
reposait sur l'art, puis la science, de prévoir dans quelle mesure ce
non-dit serait respecté. Tout pouvoir étai bâti sur le contrôle de
cette richesse monétaire excédentaire qui n'existait que par consensus,
qui n'équivalait à aucune valeur réelle... et qui pouvait donc être
totalement manipulée. Dans la sécurité qu'a apporté
le Postulat des Deux Richesses, la richesse a augmenté, s'est diffusée,
s'est multipliée. La magie financière s'est raffinée et l'on a pu s'en
remettre de plus en plus au contrôle du comportement par la propagande
pour augmenter le rapport de la richesse virtuelle à la richesse
réelle. On a pu augmenter ainsi la discrétion de ceux qui contrôlent
cette richesse virtuelle.
Quand on a
voulu contenter tout le monde, on a voulu tirer une dernière
traite sur l'imaginaire.
On a investi dans des actions de pacotille, on a vendu des maisons à
des insolvables, on s'est payé des guerres ruineuses pour faires des
profits sur la destruction et une éventuelle reconstruction de pays
entiers, des
compagnies qui ne vendaient que du rêve ont acquis des entreprises qui
avaient une vraie valeur et ont transformé cette valeur en de plus
grands
rêves... On est allé trop loin du nid.
Le Capital a
compris que la valeur de la richesse monétaire qui s'était
constituée par pur consensus et qui n'équivalait a aucune réalité ne
durerait pas une instant de plus
que ce consensus lui-même. La simple énormité de l'écart
croissant entre richesse monétaire et richesse réelle taxait la
crédulité même de l'individu moyen
et suffisait à créer les conditions d'une fatale remise en question.
La menace serait donc toujours présente,
désormais, d'une crise de confiance qui ferait disparaître
toute cette richesse virtuelle, non pas peu à peu, mais instantanément,
entraînant un chaos qu'on avait peine à imaginer.
Cette
compréhension a porté a un paroxysme l'instinct
prédateur des shylocks. Leur contrôle étant total, ils ont choisi
de
faire main basse sur TOUTE la richesse additionnelle qu'apporte les
gains de productivité. On s'est retrouvé loin de l'accord débonnaire au
partage qui avait permis
les Trente Glorieuses. Pendant que le Système poursuivait sa course
dans l'hyperespace financier, c'est la stagnation qui s'est imposée
pour les autres. Certaines classes sociales et certains
pays se sont même
retrouvés en voie de paupérisation constante.
Les
shylocks
ont décidé de se conduire comme si demain
n'existait pas. Ils ont laissé le navire à la dérive et fait jouer
l'orchestre. Ils ont ainsi commis une grave erreur, car des décennies
sans
enrichissement réel ont permis à la population, de
prendre conscience de cette stagnation, mais surtout, cette stagnation
s'accompagnant d'une augmentation ostentatoire de la richesse
monétaire, de constater ce fait qu'on lui avait soigneusement dissimulé
que le lien n'existe pas entre richesse réelle et richesse
monétaire. On a donné une réalité à la peur dont on voulait se prémunir.
La
population a SENTI qu'elle ne s'enrichissait plus et que son pouvoir
d'achat réel pourrait continuer à
stagner, même
si les marchés boursiers prétendaient que les trillions s'accumulaient
et
si le Dow-Jones s'envolait à 20 000 ou à 100 000. Elle A
VU
que
l'économie était construite pour stagner dans la production de gadgets
ridicules, pendant que les vrais besoins demeuraient insatisfaits et
que
la richesse imaginaire grandissait toujours. Elle A COMPRIS
qu'il
y aurait de plus
en plus d'exclus et que les inégalités "virtuelles" continueraient de
se
transformer une à une en inégalités bien concrètes, de plus en plus
intolérables.
La crédibilité du système
s'est effritée, diminuant en fonction du nombre croissant de ceux
envers
lesquels il ne remplissait pas ses promesses. Combien de temps,
maintenant, avant
que la
Bourse ne détrompe brutalement un capitalisme qui croyait
qu'en se
"virtualisant", il pouvait échapper non seulement à son hérédité
industrielle, mais même à l'exigence naturelle de lier à une valeur
sous-jacente réelle les symboles de richesse qu'il s'inventait?
Les shylocks nous font virevolter dans l'hyperespace du
crédit au bord
d'un trou noir. Un jour ou l'autre, ceux qui croient savoir quand
quitter gagnants les vaisseaux en péril jouerontt la baisse plutôt que
la hausse une heure de trop. On prendra conscience que le vrai
"plancher" du Dow-Jones n'est pas à 10 000 ou à 5 000, mais qu'il n'a
jamais existé ailleurs que dans la tête des vrais croyants qui ce
matin-là n'y croient plus. On choira dans ce trou noir de
l'incrédulité et tout le système implosera.
Pierre
JC Allard
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