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Le passage à l'acte






Il semblait bien, au début des années 80, que l’ouverture des marchés du tiers-monde et la globalisation concomitante de la main-d’œuvre, qui étaient d'abord apparues comme des catastrophes, allaient au contraire résoudre bien des problèmes.  

Cette démarche audacieuse allait permettre au Capital de trouver son Eldorado où implanter une structure de production a son goût et aux travailleurs des pays développés de sortir de l’impasse où la monde irréaliste les avaient conduits en devenant des entrepreneurs et en contrôlant un système de production de services et de production industrielle haut de gamme.    On aurait ainsi apporté une heureuse fin à la crise perverse, le tiers-monde rejoignant le monde de l’abondance et ce dernier  évoluant sans entrave vers une société tertiaire.  

Évidemment, tout ce qui devenait possible n’en était pas pour autant réalisé. Il  fallait aussi le faire et la création de la nouvelle structure de production en pays développés n’était pas le genre de transformation simpliste dont on pourrait tirer des slogans et espérer que c’est la ferveur populaire qui la conduirait a bon port.   Il y aurait bien des intervenants, chacun avec son propre agenda.

Le Capital, c’était les shylocks, mais c’était aussi des millions de petits rentiers, disposant d’un pouvoir politique considérable dans une démocratie vieillissante.  Le Travail, c’était des millions de travailleurs avec chacun ses conditions de travail âprement négociées, encadrés par des syndicats aguerris et disposant eux aussi d’un pouvoir non négligeable.

Laissée a elle-même, la « main invisible » ne fait pas que des miracles ; elle a aussi une propension à la délectation morose.  Changer le système prendrait du temps.  Or les conséquences des gestes posés en globalisant les marchés étaient immédiates.  En Europe comme aux USA, les immigrants légaux et illégaux se multipliaient, pendant que se créaient dans le tiers-monde des usines où ce sont des ouvriers occidentaux qui travailleraient...

Le transfert de demande effective vers le tiers-monde, ferait stagner les revenus réels en Occident, ce qui créerait des mécontents. L’enrichissement de pays pauvres se ferait de façon inégale, chaotique et il y aurait là aussi des mécontents. Le Capital voulait bien abandonner le contrôle de la production aux travailleurs, mais la transmission des pouvoirs devrait se faire dans l’ordre et il n’avait pas l’intention de perdre l’initiative pendant la transition. La trêve était terminée. Le signe annonciateur que la « lutte des classes » sortait de son accalmie a été la révolution fiscale de Reagan du début des années "80.

Le Capital a ensuite assuré ses arrières. Les shylocks ont repris le pouvoir des mains de ces managers  professionnels qui pensaient la production comme une fin en soi et redistribuaient la richesse « à la Keynes ». Utilisant l'arme imparable de la corruption, le grand capital a simplement soudoyé les managers en leur offrant des participations au capital-action des entreprises que ceux-ci géraient, transformant ainsi les managers eux-mêmes en capitalistes.

Dès que la rémunération d'un manager n'est plus un salaire, mais une part des profits, il devient un entrepreneur, ce qui est excellent. Quand, toutefois, cette rémunération ne dépend plus de sa performance en production, mais de la valeur des actions de la compagnie, la compagnie cesse d'être essentiellement pour lui une entreprise de production pour devenir une entreprise de gestion de capitaux à laquelle la production ne sert que de faire valoir.

Quand la valeur des actions qu'il possède peut lui procurer en intérêts un revenu supérieur à son salaire, le manager en vient vite à ne plus se percevoir comme un travailleur ou un entrepreneur, mais comme un capitaliste. Avec des options de stocks multipliant leur revenu par dix, les managers sont devenus des capitalistes. Ils ont changé de camp, ils ont ramené le pouvoir avec eux dans le camp des propriétaires. La politique de redistribution de la richesse a été abandonnée avec horreur.

Cette victoire acquise, c'est la politique qui a jeté son glaive dans la balance pour affermir la position du capital.  Le travail de sape que les USA menaient depuis longtemps pour abattre l'URSS a finalement porté fruit, quand Gorbatchev est arrivé au pouvoir. Dès 1989, avec la chute du Mur de Berlin, le « péril communiste » est disparu. Trahis, leurs leaders subornés, leur économie sabotée, la population de l'URSS réduite à la misère, les Terribles Soviétiques ne représentaient plus une menace crédible. En 1991, l'URSS était dissoute.

Or, sans cette menace crédible à l’Est, les travailleurs étaient désormais sans défense et une alternative de gouvernance à gauche en Occident n'existait plus.  Les "gauches" du monde n'étaient plus, face au capitalisme, que des bandes d'écoliers bavards. On pouvait pendre les meneurs, soudoyer leurs lieutenants, ridiculiser les autres et disperser les badauds.

La Chine ?  On s’en occupait.  On lui créerait des emplois. On l’amadouerait en important ses produits et en lui exportant donc de la demande effective : la demande effective de nos propres travailleurs.  Ceux-ci n’apprécieraient pas, mais, après l'effondrement du communisme, la volonté de pouvoir absolu des shylocks pouvait revenir sans retenue aucune. Il ne restait plus sur cette planète qu'un seul vrai pouvoir, celui du capitalisme.

La trêve était bien terminée.  Les managers capitalistes, reprenant l'atavisme des vieux shylocks, n'ont plus vu que le profit immédiat. L'équilibre dynamique keynésien? Un mythe ! Instabilité ! Danger ! Pour prouver qu'une bicyclette n'est pas en équilibre, il suffit de mettre les freins sans tenir le guidon. On a appliqué les freins, cessant la redistribution de richesse qui avait créé l'Âge d'Or.  

Bien sûr, la bicyclette a cessé de rouler. On a stoppé net la croissance en termes réels du pouvoir d'achat, alors même que les progrès de la technologie permettaient de produire plus et EXIGEAIENT plus que jamais que l'on consomme davantage. Le moment de totale arrogance du Capital n’a cependant pas duré longtemps.

La contrainte technique inhérente au capitalisme industriel - cette relation de dépendance envers le consommateur et la demande effective - ne cessant pas pour autant d'exister, l'enrichissement réel du capitaliste s'en est trouvé, lui aussi stoppé net.  Même pour le Capital, c’est l’Âge d’or lui-même qui était terminé.



Pierre JC Allard


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