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Hors de l'impasse





Le scénario totalement à sens unique et profitable au seul capital que laissait entrevoir la globalisation des marchés allait devenir, au contraire, une opportunité pour les travailleurs.  Pour ceux du tiers-monde à qui l’on ouvrait une porte vers l’abondance, bien sûr, mais aussi pour ceux des pays développés, car on allait finalement les sortir de l’impasse où les avait acculés, le refus de leur définir un nouveau rôle dans un système de production en évolution.

C’était une impasse que maintenait le Capital, depuis des décennies, en voulant non seulement maintenir sa propriété du système de production, mais aussi en garder le total contrôle.   Une prétention  qui n’avait aucun sens, car le capital ne peut avoir ce contrôle total sur la production que pour la part de celle-ci consiste en tâches répétitives qui  peuvent être mécanisées.

Quand le travail atteint et dépasse le seuil au-delà duquel il n’est plus la matière première « énergie » ou un simple algorithme, mais doit devenir un apport de créativité et d’initiative, les exigences de chaque poste de travail s’accroissent et se différencient.  C’est la compétence qui devient l’élément crucial de l’activité de production. La complexité croissante de la production  en fait  un processus plus mature où elle reprend  comme avant l'industrialisation la forme  d’une séquence ininterrompue de micro-décisions.

Le travailleur interchangeable que manipulait le capitaliste-entrepreneur se transforme alors en un micro-décideur qui doit assumer à chaque moment la responsabilité d’un entrepreneur. Au-delà de cepoint, qu’on pourrait appeler le « seuil d’entrepreneuriat », c’est celui qui agit qui doit décider et sa décision ne peut plus être soumise à un nihil obstat préalable. C’est le travailleur alors, inévitablement, qui prend le contrôle réel de la production.

Cela est évident au secteur tertiaire, mais est vrai aussi même au secteur secondaire. La dominance du capital sur la production s’estompe et c’est au contraire de dernier, sous sa forme de capital fixe, qui est tenu en otage par le travail.  Le rapport des forces change entre les facteurs de production et une nouvelle définition du rôle du travail devient alors nécessaire.

Peut-être pour mieux maintenir la primauté du secteur secondaire où il était totalement investi face à un tertiaire envahissant, le Capital, n’a pas voulu prendre acte de ce changement du rapport des forces.  Il a voulu garder  s’en tenir à un régime strict de salariat d’où était exclu le partenariat avec des travailleurs-entrepreneurs qu’on aurait pu soupçonner de désirs coupables d’autonomie.

Cette décision n’a pas empêché le rapport des forces de basculer, à mesure que le travailleur, devenu décideur par sa compétence, prenait peu à peu le contrôle réel de la production. Le phénomène s’est manifesté d’abord au palier des managers.  La vision populaire les a perçus tout de suite comme des capitaliste, mais ils n’en étaient pas.  Ils ne vivaient pas de leurs intérêts, ils participaient activement à la production. Il s’agissait seulement de travailleurs assumant de facto une fonction entrepreneuriale et dont l’apport était essentiel. Si essentiel, qu’ils pouvaient dicter leurs conditions…

Ce sont ensuite les professionnels de haut niveau, avocats, comptables, architectes, ingénieurs, ceux occupant des fonctions de nature tertiaire au sein de l’industrie, souvent travailleurs autonomes plutôt que salariés, qui sont apparus irremplaçables et difficiles à intégrer dans la structure de salariat. Membres de groupes bien restreints, ils ont vite eu le haut du pavé pour négocier leur rémunération.

Puis, la complexité augmentant, ce sont tous les travailleurs hautement spécialisés qui les ont rejoints pour confirmer la dictature de la compétence et tenir eux aussi le propriétaire du capital en otage. La position de force du facteur compétence en production est devenue telle, que le travailleur a pu accroître indéfiniment ses exigences et que la rémunération réelle du capital dans la production a décliné. 

Pourquoi le capitaliste propriétaire des équipements ne renonçait-il pas à vouloir gérer la production ? Parce qu'on avait donné la priorité au miroir. Il n’y renoncerait pas même si le résultat d’exploitation devenait négatif - contraignant alors le capitaliste à s’appauvrir constamment pour protéger son capital fixe que le travail tenait en otage !  – car son espoir de gain avait cessé de dépendre de ce résultat d'exploitation, découlant plutôt de la valeur que donnait la spéculation à son capital investi.  Le triomphe de l'illusion

Cette mainmise que maintenait le capital sur la production allait créer une double dysfonction dans la gestion des ressources humaines. D’abord, des travailleurs qui auraient pu évoluer vers l’autonomie et l’entrepreneuriat, d’abord dans l’industrie – en sous-traitance, par exemple – mais éventuellement dans le secteur tertiaire, se retrouveraient indéfiniment prisonniers d’une structure de salariat où ils étaient mal utilisés.  Ces travailleurs étaient privés du statut d’entrepreneur dont ils auraient eu besoin pour être vraiment motivés et produire avec efficacité, alors que, comme salariés, ils avaient le pouvoir d’exiger sans cesse plus et coûtaient donc de plus en plus cher. Trop cher.

Ensuite, le coût trop lourd de cette main-d’oeuvre poussait les employeurs à réduire au maximum le nombre de leurs employés, même au détriment d’une productivité optimale au palier de l'exploitation, aggravant un chômage auquel le système allait réagir par des contraintes aux licenciements et aux mises-à-pied.  Pour maintenir la paix sociale et alimenter la demande effective, le monde irréaliste protégerait ainsi des emplois qui souvent auraient dû être mécanisés, faisant de tout un segment de l’emploi un simple volet inavoué d’une structure envahissante d’assistanat.

Souffrant de cette double dysfonction, l’industrie des pays développés s’est retrouvée avec une main-d’œuvre en carence d’entrepreneurs... mais un surplus de pseudo exécutants dont le profil ne correspondait plus à celui dont se serait doté un vrai système de libre-entreprise.  Au lieu de faciliter la transition inévitable de l’emploi industriel salarié vers un travail autonome dans le secteur tertiaire – particulièrement en garantissant une sécurité du revenu pour les travailleurs déplacés – on avait créé l’impasse.

C’est à cette impasse qu’allait mettre fin l’ouverture des marchés du tiers-monde, car la création d’une structure alternative de production tendrait à faire disparaître toutes ces distorsions de la main-d’œuvre des pays développés.


Pierre JC Allard


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