En
délocalisant sans crier gare les entreprises des pays développés vers
le
tiers-monde - et en permettant l’immigration d’une main-d’œuvre à bon
marché vers les pays développés – on annonçait que la production
migrerait vers « ailleurs » et que le nouvel objectif ne
serait
plus un équilibre production-consommation au sein des pays développés,
mais la construction d’un marché global reproduisant les conditions des
débuts de l’industrialisation en Occident.
C’était
un
geste bien téméraire du Capital, car malgré la saturation des besoins
en produits industriels et la demande insatisfaite pour des services,
malgré la supercherie qu'il supposait, malgré le caractère de plus en
plus illusoire des facteurs le permettant, le modèle de surproduction
avait atteint, pendant des décennies, son but de garder production
industrielle et donc le capital au coeur de
l'économie.
Surtout, il l’avait fait à la satisfaction quasi générale : on vivait
un Âge d'Or.
En ouvrant les frontières à la
main-d’œuvre du
tiers-monde, on allait mettre fin à la trêve entre Capital et Travail
qui avait permis cet Âge d’Or, puisqu’on allait enlever ses vieilles
tâches au travailleur sans lui en offrir de nouvelles. Durant les
années de surproduction, en effet, on n’avait en rien réglé le
déséquilibre croissant entre la demande et la capacité de
production du système industriel, ni surtout la question épineuse de la
réaffectation des travailleurs dans ce système, maintenant que le
rapport de forces entre les facteurs de production s’était radicalement
transformé.
C’était une décision brutale.
D’abord, on
commencerait par fabriquer dans le tiers-monde certains produits pour
le marché des pays développés. Le vrai but, toutefois, serait de passer
au plus tôt à la satisfaction des besoins en produits industriels des
pays émergents eux-mêmes. On pourrait alors recommencer à produire pour
satisfaire de vrais besoins. On
le ferait ailleurs, voilà tout… ce qui serait l’issue logique à la
crise
perverse de surproduction et la fin du monde
irréaliste.
Reprenant ailleurs
les choses
à neuf, on pourrait produire indéfiniment pour de vrais besoins, car le
système de production mis en place dans le tiers-monde – concrètement,
en Orient - ne répéterait certes pas l’erreur qu’avaient commise les
capitalistes du XIXe siècle de mettre en place des capacités de
production sans prévoir leur amortissement et leur mise au rancart au
rythme de la satisfaction de la demande.
Ailleurs,
tout serait
plus facile. Sur ces marchés du tiers-monde où l’on aurait
besoin
de tout, le capital, comme au bon vieux temps, produirait ce
qui
l’arrangerait, tandis que sa compréhension maintenant bien
rodée
du « postulat des deux richesses » lui permettrait de bâtir une demande
effective à sa convenance par une simple création de monnaie.
Il
pourrait le faire sans courir le risque d’une inflation globale,
puisque les effets d’une bavure - nul n’est parfait -
pourraient être circonscrits à l’une ou l’autre des marches
de
l’empire. Un jour, le baht thaïlandais pourrait
s’effondrer, le lendemain la rupiah indonésienne, ou l’un ou l’autres
des divers « pesos » latinos, mais le véritable « argent », celui
où le capital existe comme capital n’en serait même pas
touché.
Les
besoins en gadgets et produits industriels de remplacement des
économies développées matures pourraient être comblés par une
fraction de cette production réalisée surtout en Orient. La
main-d’oeuvre industrielle de l’Occident deviendrait un simple
appendice de celle que le capital recruterait « ailleurs »,
utilisant cette main-d'oeuvre sur place ou se la faisant livrer à
domicile.
À
quelques réserves stratégiques près, on pourrait alors, en Occident,
mettre fin peu à peu à cette production insensée de toutes ces choses
dont on n’avait nul besoin. Une production si futile qu’elle laissait
le capital à la merci d’une demande artificielle, maintenue sous
perfusion par un conditionnement publicitaire qui confinait a
l’hypnose. On pourrait aussi stopper le transfert accéléré de
richesse auquel menaient les politiques keynésiennes des managers et
qui créait chez la classe dirigeante la peur que son pouvoir ne
s’effiloche.
Cette évolution, bénéfique au capital,
ne le serait
pas, cependant, pour les travailleurs. Prendre cette voie était
vraiment rompre la trêve et leur déclarer la guerre, car les
travailleurs occidentaux ne joueraient plus leur rôle de partenaires.
Ils ne seraient même plus des agents actifs de la production.
Comme
consommateurs, ils continueraient de servir de cibles au jeu de la
production, mais leur importance relative diminuerait, au fur et à
mesure que le pouvoir d’achat du tiers-monde augmenterait.
Comme
citoyens, ils serviraient aussi toujours de pions dans l’autre grand
jeu – le jeu politique - auquel se divertissent les puissants
de
ce monde, mais ils seraient essentiellement entretenus par des mesures
d’assistanat. Pas nécessairement « la fin de l’Histoire »…,
mais
certainement sa mise en veilleuse.
Traiter la
main-d’œuvre
comme une ressource globale était une décision politiquement si néfaste
et économiquement si hasardeuse, qu’on peut se demander si un régime
vraiment démocratique aurait eu le courage de la prendre.
L’aurait-on fait, si des milliers d’entrepreneurs individualistes en
Occident, sans solidarité ni conscience sociale, n’avaient saboté la
trêve en exportant leurs capitaux et leurs savoir-faire vers le nouvel
Eldorado, renvoyant simplement à l’assistanat leurs travailleurs que
les délocalisations rendaient surabondants ?
Pourtant,
on
l’a fait. Peut-être a-t-on ici une manifestation de cette « main
invisible » chère aux penseurs libéraux, car cette décision brutale
s’est finalement avérée bénéfique, sortant le système de sa
complaisante torpeur. Pour agréable qu’ait été l’Âge d’Or des
Trente Glorieuses, en effet, il n’en reposait pas moins sur les piliers
chancelants d’une production de l’inutile et d’un travail largement
superflu, orienté vers la création d’une richesse de plus en plus
irréelle et distribuée au mépris de toute équité. S’ouvrir au
tiers-monde pourrait être le remède de cheval conduisant à la guérison.
Que
ce soit cette miraculeuse main invisible ou un stratège astucieux qui
ait été à l’origine de la manœuvre, le résultat net a été
qu’en
bousculant brutalement ce système de production qui se tenait sur la
tête, on lui a fait compléter sa pirouette dans l’absurde et on l’a
forcé à retomber sur ses pieds, lui offrant au moins une chance de
retrouver un
nouvel équilibre.
Pierre
JC Allard
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