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Eldorado




Toutes les sociétés semblent avoir eu le mythe d'une terre lointaine d'où peut venir la richesse ou la solution des problèmes. Il y a eu l'Atlantide, Shangri-la, le Klondike… l'Eldorado…  Après la décolonisation, les pays dits « en voie en développement » ont été perçus par les entrepreneurs des pays développés (WINS) comme un Eldorado.  Toute une génération de managers/gerfauts - pour qui  Sao Paulo ou Bamako n’étaient pas des réalités bien distinctes de Saturne ou de Bételgeuse - sont partis à la quête du Graal des marchés du tiers monde, en y investissant non seulement des sous, mais de grandes ambitions… et leur amour propre.

Développer des marchés au tiers-monde n’avait aucun sens, mais, puisqu’on y était, n’y avait-t-il  au tiers-monde une valeur à prendre plutôt que de rentrer bredouille ?  Mais, oui, bien sûr…  Du travail!    À première vue, aller chercher du travail au tiers-monde paraissait encore plus bête que d’aller y vendre, car le système de production capitaliste des années 70, toujours dépendant d’un équilibre production–consommation reposant sur la demande effective, semblait n’avoir besoin de rien moins que d'une main-d'oeuvre à bon marché ! 

Ne  produisait-on pas déjà pour rien, des produits inutiles, payés en monnaie sans valeur dans un monde devenu irréaliste ? Ce n'est plus tant de travail ni de produits qu'on avait besoin, désormais, que d'excuses pour produire ! Une importation de travail défierait toute logique.   Elle serait contreproductive, car en faisant une razzia sur la main-d’œuvre du tiers-monde, on « gaspillerait » en pays païens les occasions de travail - et donc de distributions de revenus - qu’on s’évertuait à inventer dans les pays développés. 

En important des produits ou des travailleurs du tiers—monde, on allait rompre cet équilibre entre production et consommation que, depuis vingt ans, on devait bâtir minutieusement jour après jour.  Pourtant, on l'a fait. Pourquoi l’a-t-on fait ?

L’explication la plus simple est que l’entrepreneur est un individualiste, ce qui n’est pas vraiment une surprise…   En cas de détresse, les entrepreneurs peuvent penser comme une classe - ils l’avaient fait en acceptant le New Deal -  mais les Trente Glorieuses n’avaient pas des airs de crise.   Donc, chacun y est allé pour soi.

Dans une vision macro, c’était une aberration pour le Capital de recourir à cette main-d’œuvre, surtout d’Asie, puisque tout l’équilibre production-consommation en Occident en serait affecté ; mais, pour chaque entrepreneur parfaitement égoïste, quelle aubaine ! Ce qui, pour le Capital, semblait une entreprise saugrenue est apparu à chaque  capitaliste en mal d’expansion comme la terre promise.

Un de ces cas d’écoles où l’intérêt des individus s’oppose à celui de leur groupe.  Chacun a voulu se convaincre qu’utiliser la main-d’œuvre du tiers-monde pouvait être une panacée, capable d’y créer à court terme une consommation effective et d’y permettre la croissance des marchés industriels. On n’a donc plus voulu voir que du bien à le faire.

Seulement du bien. Le travailleur asiate qu’on ferait travailler produirait une richesse réelle. Le revenu qu’on lui donnerait – bien peu, mais plus que ce qu’il recevait auparavant – lui permettrait de consommer davantage, mais il consommerait d’abord des denrées de base locales; il ne serait pas l’acheteur-cible pour les biens industriels  qu’il produirait et qui seraient vendus ailleurs, en pays développés.

Puisque la vente de ce qu’il produirait ne dépendrait pas de sa propre consommation, la contrainte de garder effective sa demande  n’existerait pas.  Il travaillerait pour moins cher, aujourd’hui et sans doute demain également.  La différence entre son salaire et ce qu’il aurait fallu payer pour obtenir ce même travail en pays développé serait un gain net à séparer entre le capitaliste, l’entrepreneur, les intermédiaires et même les consommateurs des pays développés, puisque le travailleur occidental pourrait acheter le même produit moins cher et en avoir autant tout en travaillant moins.

On peut poursuivre ce scénario idyllique en prévoyant que le travailleur oriental  qui s’enrichit – lentement – pourra aussi consommer un jour ce qu’il produit, que  le prix de ce produit augmentera  alors et que les  revenus supérieurs générés par sa production  permettront au travailleur d’Asie l’achat des biens produits en Occident.  Les productions d’ici et là tendront à devenir complémentaires et les revenus des travailleurs du tiers-monde rejoindront ceux des travailleurs des pays développés.  On va vers le paradis des lendemains qui chantent, version économie libérale, improvisation moderne sur un thème de Ricardo.  Les investisseurs ne demandaient qu’a faire leurs valises.

Pour le tiers observateur de bonne foi, cependant, il y avait des zones d’ombres.    Quand on cesse d’être hypnotisé par le miroir monétaire, on voit que le résultat de cette opération est que dans le tiers-monde l’on PRODUIT plus et que l’on CONSOMME plus. Dans les pays développés, même si un jeu financier permet qu’on consomme tout autant, l’on travaille moins Qui s’enrichit et qui s’appauvrit vraiment… ?

On peut dire que le travailleur en Occident s’enrichit « en loisir », mais la distinction peut être bien subtile entre loisir et chômage… Pour que le travailleur occidental s’enrichisse vraiment, il faudrait, quand son travail part pour Cythère, qu’il soit promu à produire autre chose et que sa nouvelle affectation lui permette de créer désormais  une plus grande valeur ajoutée. Des services. Lui en donnerait-on l’occasion ?  Il y a bien longtemps qu’on le lui refusait…

Si on ne garantissait pas la promotion professionnelle du travailleur en pays développé et sa réaffectation pour qu’il demeure complémentaire au travailleur du tiers-monde et en retire un enrichissement correspondant, c’est le revenu du travailleur d’Occident qui baisserait et tendrait vers celui des travailleurs d’ailleurs.

Or, c’est la demande effective en Occident qui était la raison d’être de la production en Orient !  Si, ayant favorisé l’émergence d’une capacité de production en Asie on laissait la demande de l’Occident s’étioler et ne plus être effective, on entrerait dans un VRAI cycle infernal de production inutile et de demande insatisfaite. Une crise globale.  Il fallait prévoir…

Il aurait fallu prévoir, mais chaque entrepreneur voulant prendre une longueur d’avance au starting block pour la course à la main-d’œuvre bon marché du tiers-monde, on s’est plutôt bousculé pour délocaliser les industries.  Pour l’équilibre, on verrait plus tard...


Pierre JC Allard


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