L’équilibre
précaire du monde irréaliste des années '' 70 apportait des jours
heureux, mais c’est alors qu’est venue la
tentation. Même
optimisée par l’assistanat, la consommation des travailleurs et
non-travailleurs locaux a semblé tout à coup au Capital un retour bien
modeste pour toute cette capacité de production dont on disposait et
qui augmentait sans cesse. La richesse suintait vers les
travailleurs et l’importance croissante de la compétence les rendait
insolents. Si on cherchait de la demande effective ailleurs
?
C’était en grande partie
pour que la paix
sociale facilite l'exploitation du tiers-monde qu’avait été conclue la
trève entre le capital et le travail qui avait permis les Trente
Glorieuses, mais de quelle « exploitation » parlait-on ? L’on
n’était plus dans une vision du monde des siècles d'avant l'abondance
et l'on ne pourrait plus voir des galions rapportant l'or de Cipango.
Des incursions au tiers-monde devraient avoir lieu, bien sûr, pour s'en
approprier les matières premières, mais, cela fait, que pouvait-on
tirer du tiers-monde ?
Qu’est-ce qui
nous manquait
pour que les roues tournent plus vite, que l’on produise encore plus et
que le Capital ait encore plus de pouvoir ? De nouveaux
MARCHÉS.
Une plus grande demande effective, pour vendre plus de ce qu’on
produisait et dont les consommateurs occidentaux étaient
repus. C’était pourtant une évidente absurdité.
Une
absurdité de penser qu’après des décennies ou des siècles de
colonisation plus ou moins affichée, les pays du tiers-monde n’étaient
pas déjà "optimalement exploités" et qu’on y trouverait une
demande vraiment effective, condition préalable à l'objectif d’en tirer
un profit réel. Le laxisme intellectuel qu’avait favorisé le
bien-être né des Trente Glorieuses peut-il expliquer qu’on
n’ait
pas vu que ces nations étaient déjà réduites au niveau de subsistance
et qu’on avait devant soi une énorme auberge espagnole dont on ne
tirerait que ce qu’on y apporterait ?
Comment
ne pas
faire le constat qu'à tout paiement reçu du tiers-monde
devrait
correspondre, directement ou via des institutions financières
internationales, un virement correspondant vers le tiers-monde, financé
par les fonds publics ou privés d'un pays développé ? C'était le
citoyen français, américain, anglais qui, par ses taxes et ses impôts –
en bout de piste, par son travail - payerait entièrement les biens et
les services exportés des WINS vers le tiers-monde.
Après
chaque
transaction, il ne resterait qu’une part de la
somme en jeu entre les mains d'un industriel ou d'un
fournisseur de services du pays exportateur, - la plupart du temps sous
forme d'un crédit avalisé par
l'État de son propre pays d’origine - tandis que le reste
devrait
être assimilé à un don au pays acheteur. On ne tirerait donc
des
exportations vers le tiers-monde qu'un prétexte pour que les
travailleurs des pays développés transportent vers les populations des
pays sous-développés une part de leur production et, vers les
industriels des pays exportateurs, une part de ce qui autrement aurait
été un revenu additionnel pour leur propre consommation. Une
mauvaise affaire…
Mauvaise affaire qui, d’ailleurs,
évoluerait de mal en pis suivant l’un ou l’autre de deux mauvais
scénarios.
Le
premier scénario serait que ces pays du tiers-monde ne se développent
pas et continuent à n'offrir, en contrepartie des produits industriels
que les pays développés leur exporteraient, que les seuls biens dont la
fabrication repose sur l'utilisation intensive du facteur travail. En
ce cas, les WINS perdraient les occasions de travail non-mécanisé qui
subsistaient encore en Occident et dont on se servait pour justifier la
distribution de revenus.
Même ce sacrifice serait
vain, d'ailleurs, car dans
un contexte d’industrialisation globale croissante la part
du travail non-mécanisé dans la production globale ne pouvait que
diminuer ; il y aurait de moins en moins de produits que des
travailleurs sans formation des pays du tiers-monde pourraient produire
et vendre à meilleur prix qu'une exploitation industrielle de pointe en
pays développé.
La balance des comptes
entre les pays
développés industrialisés et ces pays du tiers-monde évoluerait donc de
plus en plus au désavantage de ces derniers. Un avantage spécieux, car
les termes d'échange étant déjà établis pour permettre toute
l'exploitation possible des pays pauvres par les pays riches, on ne
pourrait leur vendre plus qu’en leur prêtant sans cesse davantage, sans
espoir de profit réel ou même une chance crédible de remboursement.
On
vendrait au tiers-monde tous nos surplus. Il nous les payerait avec
l'argent qu'on lui prêterait. On prêterait au tiers-monde tout ce qu'on
pourrait, mais on annulerait périodiquement cette dette – (ou on ne
l'annulerait pas, simple jeu de relations publiques) – mais, de toutes
façons, il ne nous rembourserait jamais, puisqu'ils ne dégagerait
jamais un profit réel pour le faire.
On
toucherait donc
indéfiniment un intérêt sur l'argent prêté, ce qui ferait un profit
virtuel sur un écran, mais il ne sortirait jamais un seul grain de riz
réel du tiers-monde en remboursement des sommes prêtés.
Pendant
qu'on jouerait au Monopoly sur les ordinateurs, on aurait prêté à ces
pays plus que l'équivalent de ce profit virtuel et leur dette se serait
encore alourdie…!
Poursuivre la conquête des marchés
du
tiers-monde conduisait donc à l'hérésie contre le dogme capitaliste de
donner quelque chose pour rien. Exactement ce que les efforts pour
créer du travail illusoire en Occident cherchaient à occulter. Vendre
dans le tiers-monde n’avait aucun sens. On créerait une péréquation
constante entre États pauvres et riches, ajoutant simplement
une
nouvelle dimension exotique à l’assistanat domestique. Une
autre
victoire de l’illusion sur le réel. Ce premier
scénario
serait mauvais, mais le second serait pire…
Le
deuxième
scénario serait que ces pays si, se développent et
s'industrialisent, comme hier le Japon, maintenant la Corée, demain la
Chine. Ces pays deviendraient alors une partie du problème de
surproduction systémique du secteur industriel plutôt qu'une solution.
Non seulement ils exporteraient leurs produits vers les pays développés
à des prix défiant toute concurrence, mais cet avantage concurrentiel
inciterait les industriels des WINS à délocaliser leurs usines vers le
tiers-monde, aggravant les problèmes de l'emploi et détruisant
l'équilibre entre production et consommation qu'on maintenait déjà a
grand peine dans les pays développés.
Vendre au
tiers-monde ? Un
appel grossier à venir se briser sur les récifs. Il faudrait être
fou… pourtant, on s’est empressé de le faire.
Pierre
JC Allard
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