Avec
l’abondance, le désir de maintenir à tout prix la primauté du secteur
industriel a créé un monde irréaliste où l’on ne travaille plus pour
produire - car tout ce qu’on veut produire est surabondant et
ce
qui fait défaut est ce qu’on ne veut pas qu’il le soit – mais où, au
contraire, on produit pour faire travailler et justifier un
revenu. Dans ce monde iréaliste, l’argent n'est plus qu'une
création discrétionnaire et même le profit qu’on en retire ne vaut que
par le pouvoir qui s’y rattache.Puisque
la production n'a plus d'importance - car l'on n'est plus lié par la
contrainte de son utilité et la rareté du travail semble ne plus
exister - on peut rendre toute demande effective sans même exiger un
travail correspondant. Il est donc commode de remplacer le modèle de
justice commutative d’un apport travail pour une consommation
équivalente, par un modèle mixte de justice commutative-distributive,
passant de l’un à autre discrétionnairement, chaque fois qu’il est plus
facile pour la société de gérer des subventions que d’exiger un travail
dont on ne veut pas se donner la peine de tirer profit.La
création de demande effective devient une simple formalité de
distribution de billets de banque. Le niveau de consommation effective
nécessaire au système de production peut donc être maintenu par les
moyens les plus faciles. On peut ainsi favoriser la création
d’emplois
du tertiaire de plus bas niveau, soit en couvrant une partie
modulée du coût réel pour l’utilisateur de la prestation du services,
soit en
arrondissant le revenu qu’en tire le travailleur. Durant les années de
surproduction, on a donc pu traiter la question de la distribution du
revenu avec plus de « créativité » et, avec le temps, une
grandissante désinvolture.Dans ce
monde irréaliste, le rapport devient bien tenu entre travail et
production et entre travail et rémunération. On
a pu distribuer directement des revenus par paiements de transferts,
avec ou sans contrepartie en travail, dans un vaste et complexe
programme d'assistanat. La « péréquation » – dans son sens
étymologiquement correct, d’égaliser en prenant de Pierre pour donner à
Paul - est devenue la première fonction de l'Etat moderne.
Le
but premier étant de distribuer un revenu suffisant pour assurer le
fonctionnement du systeme de production, on l'a fait au mépris
croissant de l'indispensable rapport qu'il faudrait pourtant maintenir
entre effort et rétribution. Ce rapport est néanmoins l'application de
l'exigence
de réciprocité qui est présente à la création d'une société et qui
reste
toujours le ciment d'un consensus social. En détruisant le
lien
entre travail et valeur, on allait saper la notion d'effort,
essentielle au progrès, et celle de solidarité qui est indispensable au
maintien d'une société, créant quatre (4) problèmes majeurs.1)
Vivant avec une péréquation constante entre partenaires sociaux, la
population allait manifester moins de respect pour la justice
commutative. 2) Elle souffrirait un appauvrissement relatif sociétal
constant, par le manque à produire de ceux qui ne participeraient pas
au processus de production. 3) Des conflits sociaux naîtraient de la
rancoeur de ceux qui porteraient un fardeau démesuré sans en recevoir
les avantages correspondants. 4) Une perte de motivation
s’installerait, la négation même de cette volonté d'enrichissement
individuel et collectif qui est la pierre d’assise de la société. Le
néolibéralisme, tel que conçu au moment du New Deal et mis en place
après la Deuxième Guerre Mondiale, avec sa compréhension des Trois
Nobles Vérités et son recours à un renforcement positif axé sur un
désir jamais assouvi, était le régime de domination sociale le plus
efficace qui eut jamais été appliqué. En maintenant la satisfaction
juste hors de portée, comme la carotte devant l'âne, on obtient que
l'âne marche droit - ce qui évite d'avoir à manier la trique - et Coco
porte tout guilleret à la grange le bien de son maître, un fardeau
d'autant plus léger qu'il devient vite virtuel. Maître Pierre alias,
Shylock suit Coco le travailleur en sifflant, les mains dans les
poches, pense au vin tiré qu'il faut boire, aux demoiselles et, de
temps en temps, à de nouvelles façons de rendre les carottes
attrayantes.En
brisant le lien travail-revenu, toutefois, on sabote cette relation,
car si Coco voit d'autres baudets qui gambadent dans les prés et ne
portent rien, tout change et le bât le blesse. Même bien nourri, Coco a
cette vague et désagréable impression d'être utilisé. En dissociant le
travail du revenu, on exacerbe le sentiment d'exclusion chez ceux qui
sont exclus et aussi la conscience d'être exploités chez ceux qui
portent le fardeau de la production. Ce double mécontentement forme un
mélange détonant avec la politique néolibérale de renforcement positif,
autrement fort astucieuse, qui a donné l'insatisfaction permanente
comme nouvelle finalité à l'industrie, au système de production en
général… et finalement à toute la société.Au
départ, la voie de l’assistanat est prometteuse. Le 4è travailleur et
sa famille font leur part pour consommer, et une solidarité entre mal
nantis permet que soient accueillies avec enthousiasme par la classe
laborieuse les mesures de soutien à ceux qui ne travaillent
pas,
personne ne s’évertuant a faire comprendre aux travailleurs que ce sont
eux et eux seuls qui en font les frais. Coco-qui-bosse et
Coco-qui-gambade vivent en harmonie, se contentant de chuchoter un peu
de mal de Maître Pierre quand il n’est pas là.Mais en choisissant la solution
de facilité qui consiste à
distendre et même à briser le lien entre travail et revenu, on crée des
incohérences croissantes et finalement des tensions
sociales insupportables. Surtout que rien n’est fait pour s’adapter au
changement du rapport de force entre capital et travail qui accompagne
la complexification croissante de la production.Au
cours de ses décennies de surproduction débridée, le système
n’a pas tenu compte de ces problèmes, concentrant ses efforts sur le
maintien de la consommation effective. Il y est parvenu pour un temps,
pendant que la redistribution rapide de la richesse donnait de l’espoir
et faisait tourner les roues. Tous
les ânes consommaient et s’amusaient même un peu.
Tout
s’est gâté quand
Maître Pierre, un peu las du champagne et autres trivialités, a voulu
plus de pouvoir, la seule chose qui l’intéressait
vraiment.
Pourquoi ne pourrait-il pas avoir plus depouvoir, plus de cette
satisfaction si
immatérielle ? Où trouver plus de cette demande effective qui
lui
en donnerait davantage ?
Pierre
JC Allard
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