Avec
l’offre en position dominante et la demande qui suit, on a un système
de production industrielle stable autour duquel
peut s’articuler une société qui le sera aussi. Pour autant
que l’on maintienne la demande effective. Depuis toujours, on
s'attendait d'un système de production, non seulement à ce qu'il
produise pour les besoins, mais aussi à ce qu'il distribue aux
travailleurs - dans le sens le plus large de quiconque apporte une
contribution au processus de production - un revenu qui leur
permettrait de consommer ce qui est produit.
Apporter cette
contribution va prendre un
sens différent, cependant, à mesure que ce sont les machines qui font
ce qu’on appelait le travail et que le travailleur dirige la
fabrication avec plus de recul, fournissant de plus en plus des «
services » connexes à la production au sens strict, planification,
distribution, financement, etc… Services dont l’utilité prête souvent à
interprétation, mais sans qu’on n’en ait cure.
Quand
le modèle de surproduction a été mis en marche, le système capitaliste
n'a pas oublié la nécessité de la demande effective, mais
dans l'apposition « travailleur/consommateur », c'est le
terme consommateur qui a été ciblé et le volet travailleur
est devenu de moindre intérêt. L’important est le revenu distribué qui
deviendra un revenu consommé et fera tourner les roues.
Avec
le « postulat des deux richesses », la richesse avait déjà accepté de
donner naissance à son double monétaire, imaginaire, virtuel détaché de
la richesse réelle. En introduisant le modèle de surproduction, on
acceptait de produire n'importe quoi, ce qui a conduit à travailler
n'importe comment et finalement à créer, pour faire pendant à cette
richesse illusoire, un travail tout aussi illusoire, ce qui
importait peu puisque ce sont les machines qui faisaient le
travail. On veut du revenu ? Créons des emplois…
Avec
la création à volonté d'un travail illusoire, il semblait qu'on eut
finalement réglé ce sempiternel problème d'une société industrielle qui
est de maintenir le niveau de consommation effective. Le
travail aussi bien que le capital étant dissociés de la réalité pour
devenir des constructions mentales manipulables à merci, on pouvait
surimposer peu à peu à la réalité la vision d'un monde irréel, un monde
« irréaliste », car voulu irréel, où tous les équilibres sont maintenus
et tous les objectifs sont atteints. Un monde quasi onirique dans
lequel n'ont droit de cité que les problèmes pour lesquels il est
opportun non pas de trouver, mais de chercher une solution, les autres
étant simplement niés.
Ainsi, même si toute la
valeur a été monétarisée et se retrouve en fait sous le contrôle strict
de l'État, rendant inconcevable que l’argent puisse faire défaut à qui
que ce soit pour obtenir sa quote-part minimale de ce qui est
produit en surabondance, on peut justifier la pauvreté dans l'abondance
par une « lutte contre l'inflation ». Ainsi, même si, lorsqu'il s'agit
de créer des biens matériels, il n'y a plus guère que les machines qui
doivent travailler, on peut ne voir de la crise de l'exclusion que ce
qu'on choisit d'en voir dans le cadre d'une « lutte contre le chômage
». On peut décréter que les exclus n'existent pas ; il n'y a que des «
chômeurs », présumés en transit vers un emploi et dont le nombre varie
discrétionnairement selon la définition qu'on en donne.
Tout
ce qui ne colle pas au modèle est scotomisé. On peut donc,
simultanément, rester commis à un accroissement indéfini de la
productivité industrielle pour combler une demande qui est fomentée de
toutes pièces et ne pas former les ressources humaines adéquates pour
répondre à la demande de services du tertiaire supérieur.
Dans la réalité, les travailleurs ont néanmoins dû
quitter l'industrie.
Durant les années de surproduction, le pourcentage de la main-d'oeuvre
dans l'industrie a donc baissé un peu partout sous la barre des 30%,
des 20%, puis des 15% aux USA…
On ne s’en est pas
inquiété démesurément, puisqu'il n’en résultait – et pour cause ! -
aucune pénurie ; il ne s'agissait toujours que de « créer des emplois
».
Les travailleurs qui n'étaient plus dans l’industrie s'étaient
absentés, voila tout. Ils reviendraient quand on leur aurait créé un
emploi plus productif. La règle de trois entre besoins de
production, productivité et besoins de main-d'oeuvre n'était simplement
pas admise au vocabulaire d'un politicien poli. L’important, c’était
que le revenu soit là.
Le travailleurs ont tout de
même quitté l’industrie. Ils se sont joints à un secteur tertiaire si
élargi et si peu cohérent qu'on aurait pu simplement l'appeler « autre
chose ». Là, les services de niveau supérieur dont on avait vraiment
besoin étant réservés à une petite minorité, les autres ont dû se
répartir en deux (2) grands groupes.
Ceux
qui l'ont pu sont allés vers un secteur tertiaire de niveau
moyen. Souvent comme fonctionnaires, mais aussi comme cadres
intermédiaires dans le secteur privé, feignant de produire des services
pour lesquels il n'y avait parfois pas d'autre demande que celle créée
artificiellement par le système, comme un écrin autour de la production
réelle, leur rémunération déduite, en fait, de celle
qu’auraient méritée des vrais producteurs.
D’autres,
parfois
diplômés universitaires, sont devenus professionnels de n’importe quoi,
en
retirant un prestige certain et un revenu correct, mais ne
contribuant pas à la production un apport qu'une majorité de tiers bien
informés aurait objectivement jugé bien utile.
On a
produit sans cesse de moins en moins de ce que l’on aurait dû et pu
produire,
mais les lentilles sociales se sont ajustées et on a pu voir
clairement ce qu’on voulait. En calculant la productivité au coût des
facteurs, par exemple, on a pu comparer sans sourciller la
rentabilité d'enquêter sur la probité des assisté sociaux à celle de
produire de l'acier, même si l'on sent confusément que l'impact de ces
deux activités sur
l'enrichissement collectif réel n'est pas de même niveau …
D'autres,
enfin, ceux qui n'ont pas eu cette chance d’accéder même au prestige de
complaisance de ce tertiaire moyen, se sont intégrés, plutôt mal que
bien, à un tertiaire inférieur, fourre-tout de petits boulots, où la
demande est largement discrétionnaire et fluctue au gré des
circonstances, des humeurs des consommateurs…. et des politiques
incitatives de l'État.
Pierre
JC Allard
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