45

Le monde irréaliste


 

Avec l’offre en position dominante et la demande qui suit, on a un système de production  industrielle  stable autour duquel peut s’articuler une société qui le sera aussi.  Pour autant que l’on maintienne la demande effective. Depuis toujours, on s'attendait d'un système de production, non seulement à ce qu'il produise pour les besoins, mais aussi à ce qu'il distribue aux travailleurs - dans le sens le plus large de quiconque apporte une contribution au processus de production - un revenu qui leur permettrait de consommer ce qui est produit.    

Apporter cette contribution va prendre un sens différent, cependant, à mesure que ce sont les machines qui font ce qu’on appelait le travail et que le travailleur dirige la fabrication avec plus de recul, fournissant de plus en plus des « services » connexes à la production au sens strict, planification, distribution, financement, etc… Services dont l’utilité prête souvent à interprétation, mais sans qu’on n’en ait cure.

Quand le modèle de surproduction a été mis en marche, le système capitaliste n'a pas oublié la nécessité de la demande effective, mais dans  l'apposition « travailleur/consommateur », c'est le terme consommateur qui a été ciblé  et le volet travailleur est devenu de moindre intérêt. L’important est le revenu distribué qui deviendra un revenu consommé et fera tourner les roues.

Avec le « postulat des deux richesses », la richesse avait déjà accepté de donner naissance à son double monétaire, imaginaire, virtuel détaché de la richesse réelle. En introduisant le modèle de surproduction, on acceptait de produire n'importe quoi, ce qui a conduit à travailler n'importe comment et finalement à créer, pour faire pendant à cette richesse illusoire, un travail tout aussi  illusoire, ce qui importait peu puisque  ce sont les machines qui faisaient le travail.  On veut du revenu ? Créons des emplois…

Avec la création à volonté d'un travail illusoire, il semblait qu'on eut finalement réglé ce sempiternel problème d'une société industrielle qui est de maintenir le niveau de consommation effective.  Le travail aussi bien que le capital étant dissociés de la réalité pour devenir des constructions mentales manipulables à merci, on pouvait surimposer peu à peu à la réalité la vision d'un monde irréel, un monde « irréaliste », car voulu irréel, où tous les équilibres sont maintenus et tous les objectifs sont atteints. Un monde quasi onirique dans lequel n'ont droit de cité que les problèmes pour lesquels il est opportun non pas de trouver, mais de chercher une solution, les autres étant simplement niés.

Ainsi, même si toute la valeur a été monétarisée et se retrouve en fait sous le contrôle strict de l'État, rendant inconcevable que l’argent puisse faire défaut à qui que ce soit pour obtenir sa quote-part minimale  de ce qui est produit en surabondance, on peut justifier la pauvreté dans l'abondance par une « lutte contre l'inflation ». Ainsi, même si, lorsqu'il s'agit de créer des biens matériels, il n'y a plus guère que les machines qui doivent travailler, on peut ne voir de la crise de l'exclusion que ce qu'on choisit d'en voir dans le cadre d'une « lutte contre le chômage ». On peut décréter que les exclus n'existent pas ; il n'y a que des « chômeurs », présumés en transit vers un emploi et dont le nombre varie discrétionnairement selon la définition qu'on en donne.

Tout ce qui ne colle pas au modèle est scotomisé. On peut donc, simultanément, rester commis à un accroissement indéfini de la productivité industrielle pour combler une demande qui est fomentée de toutes pièces et ne pas former les ressources humaines adéquates pour répondre à la demande de services du tertiaire supérieur. 

Dans la réalité, les travailleurs ont néanmoins dû quitter l'industrie. Durant les années de surproduction, le pourcentage de la main-d'oeuvre dans l'industrie a donc baissé un peu partout sous la barre des 30%, des 20%, puis des 15% aux USA…

On ne s’en est pas inquiété démesurément, puisqu'il n’en résultait – et pour cause ! - aucune pénurie ; il ne s'agissait toujours que de « créer des emplois ». Les travailleurs qui n'étaient plus dans l’industrie s'étaient absentés, voila tout. Ils reviendraient quand on leur aurait créé un emploi plus productif.  La règle de trois entre besoins de production, productivité et besoins de main-d'oeuvre n'était simplement pas admise au vocabulaire d'un politicien poli. L’important, c’était que le revenu soit là.

Le travailleurs ont tout de même quitté l’industrie. Ils se sont joints à un secteur tertiaire si élargi et si peu cohérent qu'on aurait pu simplement l'appeler « autre chose ». Là, les services de niveau supérieur dont on avait vraiment besoin étant réservés à une petite minorité, les autres ont dû se répartir  en deux (2) grands groupes.

Ceux qui l'ont pu sont allés vers un secteur tertiaire de niveau moyen.  Souvent comme fonctionnaires, mais aussi comme cadres intermédiaires dans le secteur privé, feignant de produire des services pour lesquels il n'y avait parfois pas d'autre demande que celle créée artificiellement par le système, comme un écrin autour de la production réelle, leur rémunération déduite, en fait, de celle qu’auraient méritée des vrais producteurs. 

D’autres, parfois diplômés universitaires, sont devenus professionnels de n’importe quoi, en retirant  un prestige certain et un revenu correct, mais ne contribuant pas à la production un apport qu'une majorité de tiers bien informés aurait objectivement jugé bien utile.

On a produit sans cesse de moins en moins de ce que l’on aurait dû et pu produire, mais les lentilles sociales se sont ajustées et on a pu voir clairement ce qu’on voulait. En calculant la productivité au coût des facteurs, par exemple, on a pu comparer sans sourciller la rentabilité d'enquêter sur la probité des assisté sociaux à celle de produire de l'acier, même si l'on sent confusément que l'impact de ces deux activités  sur l'enrichissement collectif réel n'est pas de même niveau …

D'autres, enfin, ceux qui n'ont pas eu cette chance d’accéder même au prestige de complaisance de ce tertiaire moyen, se sont intégrés, plutôt mal que bien, à un tertiaire inférieur, fourre-tout de petits boulots, où la demande est largement discrétionnaire et fluctue au gré des circonstances, des humeurs des consommateurs…. et des politiques incitatives de l'État.   


Pierre JC Allard


Vous pouvez maintenant commenter cet article au BLOG Nouvelle Société ! (Cliquer ici).



SUITE

Index Section H

Accueil

Index général

Mesurez votre audience