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L'enjeu du pouvoir
La richesse n'est que le
moyen; c'est le pouvoir qui est l'enjeu. Le capital a toujours une
place dans une économie de services, mais il n'y est plus en position
dominante. La capital ne peut garder sa mainmise sur une société de
services. Le passage au tertiaire auquel on était confronté, dans
les années "50, entraînerait l'érosion progressive
de la position de force de ceux qui détiennent le pouvoir par leur
contrôle de l'industrie et donc la fin de la société comme nous la
connaissions. Quelles que soient les autres conséquences économiques de
la montée en puissance des services, c'est cette perte de pouvoir qui,
pour le capitalisme en serait l'effet le plus dévastateur
Pourquoi
cette perte de pouvoir ? Parce qu'on voit toujours, dans
toute société, au faîte de la hiérarchie du pouvoir, ceux qui peuvent
répondre aux désirs d'une majorité effective de la population. Or,
contrôler la production, c'est définir les conditions d'accès à la
richesse et à la satisfaction de la plupart des désirs de l'immense
majorité des êtres humains. La production devient donc la structure
d'encadrement de toute la vie sociale.
Le
contrôle de la production apporte la richesse et, surtout, le pouvoir
d'enrichir : le pouvoir de satisfaire les désirs de ceux dont les
désirs ne sont pas satisfaits. Dans une société basée sur la récompense
plutôt que la punition, cette capacité discrétionnaire de satisfaire
les désirs est l'ultime pouvoir, car elle n'exige ni contrainte ni
violence : chacun ne demande qu'à s'y plier.
Comme
dans une société démocratique, le pouvoir politique est remis le plus
souvent par le peuple entre les mains de gens dont tous les désirs, du
moins au départ, ne sont pas entièrement satisfaits, celui dont les
désirs ne sont pas satisfaits est en péril imminent d'être corrompu. Le
pouvoir de satisfaire leurs désirs devient le pouvoir de corrompre. Il
n'est pas nécessaire que tous ceux qui ont le pouvoir politique soient
corrompus; il suffit que quelques-uns le soient, pour que ceux qui ont
la richesse puissent s'assurer la complaisance de l'État.
Celui
qui a la richesse obtient donc en prime aussi le pouvoir politique.
Celui dont la richesse excède ce qui est nécessaire à la satisfaction
de ses propres désirs que l'argent peut satisfaire, voit ainsi son
excédent de richesse se transformer spontanément en pouvoir. Son
pouvoir de récompenser lui donne la possibilité de déterminer les
règles du jeu social. Le pouvoir d'établir l'ordre aux conditions qu'il
juge avantageuses et, sous un autre angle, la capacité aussi de
transgresser l'ordre établi et de ne PAS être soumis lui-même aux
règles du jeu.
Or, dans une société industrielle,
orientée vers la création de produits pour assurer l'abondance, le
capital fixe à effet multiplicateur confère à ceux qui le possèdent une
quasi-exclusivité de la création de richesse. Nul, dans une société
industrielle, n'est donc plus important que celui qui contrôle ces
équipements multiplicateurs qui rendent l'abondance possible.
Dans une telle société, l'industrie, conduit donc à la
richesse et, dans un État démocratique, cette richesse conduit au
pouvoir politique. Elle conduit en fait à tous les pouvoirs, puisque
ceux à qui leur richesse investie en capital fixe dans l'industrie
donne le contrôle de la richesse réelle ont aussi alors, avec le
pouvoir politique, la discrétion d'ajouter à la richesse réelle la
richesse symbolique illimitée que l'État peut désormais créer. Celui
qui tient les équipements tient donc les clefs du royaume.
C'est
cette position de force du capital que le passage à une économie
tertiaire compromet. Le contrôle de la production industrielle, en
effet, n'apporte richesse et pouvoir qu'aussi longtemps qu'il reste des
désirs insatisfaits que cette production peut combler. La saturation
des marchés est le présage que ces désirs sont en voie d'être
satisfaits. Cette satisfaction menace non seulement la société d'un
chômage généralisé, mais aussi le capitaliste d'un déclin de
l'importance de la production et d'une un perte de valeur de ses
équipements. Dans un sens que Nietzsche n'avait certes pas en tête, la
satisfaction, pour le capitalisme industriel, est vraiment le signe de
la décadence. Une abomination.
Pour la classe
dirigeante capitaliste d'une société industrielle, la satisfaction
globale de la demande pour les produits industriels est une menace
grave dont le passage à une société de services ne le protège pas, car
un capital investi en formation n'est pas appropriable et, de toute
façon, son pouvoir multiplicateur disparaît. Le secteur des services ne
constitue pas un terreau aussi fertile que l'industrie pour le capital.
La main-d'oeuvre peut migrer sans encombre vers le tertiaire, mais,
pour le capital, cette solution n'était pas satisfaisante car il ne
peut pas y apporter son pouvoir avec lui.
Ce
passage d'une économie industrielle vers une économie de services et
cette passation de pouvoir du capital à la compétence, étaient
inévitables et étaient depuis longtemps annoncés. On savait bien que,
tôt ou tard, la demande de biens industriels serait satisfaite, que
leur production deviendrait triviale et que la connaissance allait
remplacer le capital comme premier outil de pouvoir. Il ne pouvait en
être autrement. L'industrie, l'activité éponyme de notre société,
serait remplacée comme moteur du développement
Inévitable.
C'est néanmoins une échéance que souhaitaient retarder ceux dont le
pouvoir était lié au capital. Il n'y a donc pas à s'étonner si, dès que
la saturation des marchés industriels est apparue et que la demande
pour les services a menacé de devenir prioritaire, leur réaction tout à
fait prévisible a été, tout en cherchant à occuper tout l'espace
possible au tertiaire, de mener un combat d'arrière-garde pour que la
transition vers une économie tertiaire ne se fasse que le plus
lentement possible. Avant de se résoudre à la transition vers une
société de services, ils ont choisi d'engager la lutte pour maintenir
encore un temps la primauté de l'industrie.
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