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Des hauts et des bas
Il
y a services et services. On peut dire doctement que les travailleurs
chassés de la production se rendront utiles dans le secteur tertiaire,
mais le secteur tertiaire recouvre des activités disparates. C'est au
tertiaire que cohabitent les avocats, les éboueurs, les vendeurs et les
embaumeurs. Une catégorisation, donc, assez simpliste. Cette simplicité
ne doit pas détourner l'attention d'une dichotomie essentielle : le
partage des services entre ceux qui exigent une formation longue et
ceux qui n'en exigent pas.
Pour les fins du
travail, on peut diviser les services à rendre en deux grands groupes.
Ceux qui n'exigent pas de compétence particulière, seulement de la
bonne volonté, et ceux, au contraire, qu'on ne peut rendre correctement
que si on a les aptitude requises et si on a acquis les connaissances
qui auront transformé ces aptitudes en véritables compétences.
Dans le premier cas, le nombre de ceux qui peuvent rendre des
services dépasse largement la demande. Ces services valent donc si peu,
que les offrir ne rend pas effective la demande de ceux qui sont
condamnés à n'avoir que cette bonne volonté à offrir. La demande est
rarement satisfaite, au contraire, pour les services qui exigent une
formation et elle ne le sera jamais pour l'ensemble de ces services,
puisque leur nombre augmente au rythme de l'évolution des techniques.
Ces services se scindent et se multiplient sans cesse, pour tenter de
satisfaire des besoins de plus en plus précis et de plus en plus uniques
Tout est donc affaire de formation. Tout est là, car les
tâches de service qui ne nécessitent qu'une formation courte disons
inférieure à 3 mois ne constituent pas un port d'attache, seulement
une rade où les travailleurs déplacés de l'industrie peuvent venir
jeter l'ancre et chercher à se rendre utiles. Certains peuvent y
parvenir, s'ils acceptent de le faire pour le prix maximal qu'est prêt
à en offrir quiconque juge qu'un service peut lui est utile, mais on
n'a alors rien réglé au problème fondamental, car ces travailleurs ne
sont qu'en sursis. Les besoins changent, la rade est vite pleine Tôt ou
tard ils seront renvoyés au large, vers l'exclusion.
Les
tâches qui n'exigent qu'une formation courte étant surabondamment
pourvues, le travail dans le tertiaire à formation courte n'est qu'un
euphémisme pour l'exclusion. Ce travail est essentiellement précaire
et, souvent, le travailleur qui y est affecté ne jouit pas des
protections sociales qu'un État développé devrait accorder à ses
travailleurs. Ceux qui s'acquittent de ces « petits boulots » sont
traités comme des exclus. Ils SONT des exclus.
La
société n'y trouve pas non plus son compte, parce que les travailleurs
qui y oeuvrent sont souvent privés de travail, au gré des fluctuations
du revenu disponible pour la consommation privée et la société est
alors privée de l'apport qu'ils pourraient contribuer s'ils étaient
régulièrement utilisés. Dans la mesure où le travail qu'ils font n'est
PAS inutile, la société est plus pauvre de tout ce qu'ils ne produisent
pas.
Quand on pense au transfert de la
main-d'uvre vers le tertiaire, il ne faut donc pas penser que tout est
dit quand on a dit « services ». S'il ne s'était agi que de ça, la
crise perverse n'aurait jamais existé, puisque le passage au tertiaire
a bien eu lieu. La main-d'oeuvre dans le secteur secondaire est passée,
en cinquante ans, de 55% à 12% aux USA - et à l'avenant dans les autres
pays industrialisés - une migration du même ordre de grandeur que celle
qui, trois générations auparavant avait amené dans les usines la quasi
totalité des travailleurs de l'agriculture.
Pousser
les travailleurs dans le tertiaire, sans plus, n'est pas la solution
miracle. Les consommateurs des pays développés veulent bien le genre de
services, domestiques ou autres, que quiconque peut fournir avec de la
bonne volonté, mais la demande n'est vraiment insatiable que pour les
services haut-de-gamme, les services « professionnels » que ne peuvent
rendre efficacement que ceux qui ont reçu une formation significative
pour le faire. C'est en santé, en communications, en loisirs, en tout
ce qui exige créativité, initiative ou empathie que la demande globale
pour les services ne sera jamais satisfaite.
Solution
évidente, formons les travailleurs qui pourront répondre à cette
demande. Formons des médecins, des ingénieurs, des juristes, des
informaticiens Il faut former pour les services haut-de-gamme dont nous
avons besoin, c'est la voie de la raison. Hélas, il y a aussi des
obstacles à cette approche. Il faudra des années pour former les
travailleurs qui possèderont des compétences. Durant ces années où il
ne produit pas, le travailleur en formation doit être entretenu. Il
faut la plupart du temps que quelqu'un lui enseigne, ou le guide dans
son apprentissage. Tout ça exige un capital de départ.
Un
capital, dans le sens le plus archaïque, de la nourriture qu'il faut
apporter à ceux qui construisent la Grande Muraille ou les Longs Murs.
Un capital RÉEL qui ne peut pas être créé par une magie monétariste. Un
capital RÉEL. Ce capital, le travailleur à former ne l'a pas. Qui le
lui donnera ou le lui prêtera ? Idéalement l'État, représentant un
collectivité consciente du besoin de formation et choisissant de
consentir cet effort. Mais la collectivité doit avoir la richesse
nécessaire pour le faire. Où est la richesse de la société ?
Nous le savons, elle est investie dans le capital fixe du
secteur industriel. N'avons-nous pas dit que la crise perverse avait
DEUX (2) conséquences absurdes ? À la pénurie de travail, il faut
ajouter la surabondance du capital. Ne suffirait-il pas donc pas d'un
peu de bonne volonté pour que ce capital surabondant finance la
formation et que nous réglions ces deux problèmes d'un seul coup ?
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