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La demande de services
Quand le pourcentage de la
main-d'uvre dans le secteur industriel commence à décliner aux USA, on
est bien loin de 1929. C'est l'Âge d'Or. Seuls les spécialistes
prennent note qu'une donnée cruciale de l'économie vient de changer.
Pourtant, il s'agit d'une tendance lourde et il est évident que, sauf
guerre ou cataclysme, elle se maintiendra indéfiniment.
On
a mécanisé ce qui pouvait l'être, les besoins sont repus, les
consommateurs sont gavés des biens industriels déjà produits. La
capacité de production industrielle américaine est devenue telle que
l'on pourrait, sans ajouter un seul travailleur, simplement en
utilisant mieux la main-d'uvre et en réactivant les équipements en
dormance, produire tout ce que les USA importent, en sus de tout ce
qu'ils produisent déjà ! Et la productivité augmente toujours en flèche.
Il y a des distorsions dans la production, puisque des
besoins essentiels ne sont pas satisfaits, alors que de simples
caprices le sont, mais ce sont des ajustements plus politiques
qu'économiques à faire. Globalement, il n'est pas nécessaire de
produire plus et encore moins de travailler davantage. Le secteur
industriel n'embauchera plus.
Or, dans la mesure
où l'on ne parvient pas fournir du travail à tous, soit que les
travailleurs n'aient pas la compétence requise, soit que la demande de
ceux qui auraient besoin de leur production ne soit pas effective, le
nombre de ceux qui contribuent à l'effort productif décroît avec les
hausses de productivité. C'est l'essence de la crise perverse, que les
progrès qui nous enrichissent nous enfoncent plus profondément dans une
pénurie apparente de travail.
Pénurie qui ne
pourra que s'aggraver, à moins que ne se crée une demande pour les
services qui puisse absorber toute cette main-d'oeuvre qui devient
superflue dans l'industrie. Dans tous les pays développés, il y a une
demande pour plus de services. Ce n'est pas de plus de biens que la
population des WINS rêve, mais de plus services ; c'est dans le secteur
« tertiaire », désormais, que la société veut s'enrichir. Il serait
possible d'employer dans le secteur des services toute la main-d'uvre
qui sera bientôt inexorablement chassée du secteur secondaire par les
gains de productivité. Des services ? Pourquoi pas
C'est
qu'offrir des services au lieu de biens industriels n'équivaut pas à
l'un de ces transferts de main-d'oeuvre et de capital, d'une branche
d'activité à l'autre au rythme de la mécanisation qui ont jalonné le
parcours de l'industrialisation depuis son origine. Chaque conquête de
la machine, alors, voulait dire qu'on produirait mieux, qu'on
produirait aussi autre chose et que tout le monde allait s'enrichir ;
la situation, cette fois, n'est plus du tout la même. On a fait le tour
des activités mécanisables.
Pour répondre à la
demande et offrir des services, il faut sortir du secondaire et entrer
au tertiaire. On va donc se heurter à la limite de ce que les machines
peuvent faire. Le propre de la production industrielle, c'est qu'elle
utilise un investissement en capital qui se transforme en machines et
multiplie la productivité du travail. Un « service », au sens où les
consommateurs en réclament, se définit justement en ce qu'il ne peut
PAS être produit en masse par un équipement. Il doit être rendu par un
être humain.
Ce qui est bien ennuyeux, car si on
ne peut pas mécaniser et produire en masse, il n'y a aucune raison pour
que l'on puisse produire davantage en 1950 que cent ans, ou
mille ans auparavant. Il n'y a aucune raison pour qu'on ait
l'abondance. On aura plus de travailleurs à affecter à la production de
services, bien sûr - tous ceux dont les machines feront le travail
dans l'industrie - mais il sera impossible d'obtenir, dans le secteur
des services, une amélioration de productivité comparable à celle que
les machines ont apportée dans le secteur secondaire.
Parler
de « tertiaire », d'ailleurs, ne rend pas compte de la situation
réelle. Bien des activités du tertiaire « inférieur » sont répétitives
ou appliquent des algorithmes. Elles peuvent être mécanisées, elles
aussi et, dès le départ, on peut prévoir qu'elles le seront aussitôt
que les ordinateurs - que l'on commence alors à concevoir - deviendront
plus performants. La frontière réelle sur laquelle on se bute, dans les
années ''50, quand survient la crise perverse, n'est donc pas vraiment
entre les secteurs « secondaire » et « tertiaire », mais entre ce que
les machines peuvent et ne peuvent pas faire.
Il
n'est même plus très utile de partager les activités de production
entre primaires, secondaires et tertiaires. La distinction fondamentale
à établir est entre les activités qui sont «programmables » et celles
qui ne le sont pas. Les premières sont mécanisées ou le seront bientôt,
la production en devient triviale et le coût en diminue sans cesse,
ainsi que la quantité de main-d'oeuvre qui doit y être affectée. Les
activités « inprogrammables », au contraire, exigent encore une
intervention humaine et même parfois une compétence de plus en plus
pointue ; le coût en devient progressivement plus élevé, au rythme du
déséquilibre qui augmente entre la demande pour ces services et la
rareté relative des professionnels aptes à les fournir.
Cette
relative improductivité du travail dans le tertiaire, cependant, n'est
pas la première préoccupation de l'État quand se manifeste la crise
perverse, elle est même plutôt un soulagement, puisque les emplois
disparaissent et que l'on risque que l'équilibre social ne devienne de
plus en plus précaire. La main-d'oeuvre va devoir se consacrer aux
tâches inprogrammables et surtout se déplacer du secteur industriel
vers le secteur tertiaire. Elle va se rendre utile en offrant des
services et tant mieux si les travailleurs s'y mettent à plusieurs.
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