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Russkis et affranchis
Pendant que les managers instauraient
une nouvelle dynamique basée sur la production et l'enrichissement pour
tous, les circonstances externes étaient particulièrement favorables à
une « union sacrée » en Occident. Ce n'est pas une coïncidence, non
plus, si la période des Trente Glorieuses vient s'inscrire dans celle
du Mur de Berlin (1948-1989)
Non seulement une
contrainte inhérente au capitalisme industriel obligeait à une
répartition moins inéquitable de la richesse, mais, pour une des rares
fois dans l'Histoire, les faibles avaient aussi des griffes. Oh, il y
avait eu Spartacus et d'autres Robin Hood - et les monarchies
européennes se sentaient sans doute moins sûres d'elle-même après Valmy
- mais un État qui, pendant soixante-dix ans, dit qu'il est pour
l'Égalité et la justice sociale et qui a la force de se faire
respecter, ce n'est pas monnaie courante.
Pendant
qu'on dénonçait les goulags, la langue de bois et autres relents du
stalinisme qui se terraient derrière le Mur, c'est l'une des grandes
périodes de la civilisation qui fleurissait de notre coté du mur. Un
Âge d'Or remarquable. Comme le Siècle de Péricles, celui d'Auguste ou
celui de Louis XIV. Une époque bénie, allant des accords de Yalta
fixant les frontières du Capitalisme et ceux de Bretton-Woods, qui en
établissaient la Grande Charte, puis se terminant assez brusquement
avec la chute du Mur de Berlin.
Coïncidence ? Oh
non! Parce que le Mur de Berlin ne cachait pas seulement ce qui se
passait de l'autre côté, il était aussi un élément-clef d'un dispositif
d'équilibre qui, de notre côté, obligeait le capitalisme à un peu de
retenue dans l'exploitation. Durant toute cette période, dans la
plupart des pays d'Occident, a existé une alternative politique à
Gauche, rendue crédible par une force militaire menaçante à l'Est.
C'est cette force qui rendait impérieux d'amadouer les travailleurs de
l'Occident et de les garder au sein d'une "union sacrée". Sans cette
présence d'une force à l'Est, on ne l'aurait peut-être pas fait. C'est
le Mur qui a permis que nous vivions notre "Âge d'Or".
L'URSS,
quels qu'aient été ses insuffisances, ses défauts et ses crimes, a
joué, du seul fait qu'elle était là, une rôle crucial pour la justice
sociale en Occident. Il faudrait lui en savoir gré. Il n'est pas sûr,
d'ailleurs, que l'Histoire qui verra en perspective l'Afghanistan, le
stalinisme et les goulags - comme le Viêt-Nam, le McCarthyisme et le
Bronx - ne portera pas un jugement différent de celui qui prévaut
aujourd'hui sur le fond et la fin de l'expérience communiste.
Les Terribles Soviétique imposaient l'union sacrée en
Occident ; les affranchis du tiers-monde pouvaient rendre cette union
profitable. À la fin de la Deuxième Guerre Mondiale, le développement
de la technologie permettait déjà de prévoir que nous aurions de moins
en moins besoin de main-d'oeuvre. Il était donc temps de faire passer
nos colonies de l'esclavage au servage, c'est-à-dire d'un mode
d'exploitation basée sur la trique et la menace à une exploitation
autogérée basée sur les promesses et l'aiguillon de la faim. C'est ce
qu'on a appelé la décolonisation.
Quand vous avez
la machine qui vous donne presque tout, plus vite et à meilleur coût,
pourquoi garder aux livres, juste pour le café, la jute et le cacao,
des Nègres qu'il faut administrer et nourrir? Il n'y avait plus aucune
raison, après la guerre, de maintenir le régime de colonisation que
l'Occident avant établi dans le reste du monde. C'est un régime qui
supposait un contrôle politique, exigeait une présence militaire et
créait des obligations implicites de développement et de prise en
charge des populations colonisées. Le Système a fait ce qu'il fallait
pour optimiser ses profits. Allez, hop ! On affranchit ... et que tous
ces Noirs, ces Bruns et ces Jaunes gagnent leur pitance ou crèvent.
Il suffirait, désormais, de protéger l'accès aux ressources
naturelles de ces pays, de détruire leurs infrastructures économiques
pour qu'ils ne deviennent jamais des concurrents sérieux, mais
demeurent éternellement des consommateurs, de leur prêter pour payer
l'épicerie, créant une dette dont l'intérêt constituerait pour
l'Occident une rente éternelle. On les laisserait administrer par des
"élites locales", jouant le rôle de fermiers généraux, renvoyant tous
les profits en Occident en ne gardant pour eux que les trente deniers
traditionnels, sous forme de commissions ou de pots-de-vin. Fond
Monétaire International, Banque Mondiale... tous les substituts à la
colonisation directe ont été créés à Bretton-Woods.
On
n'inventait rien. On reconnaissait simplement que le modèle américain
d'exploitation - appliqué parfaitement en Amérique latine - était
supérieur au modèle européen des colons qui cravachent, des spahis qui
paradent et des missionnaires qui espionnent. Le modèle américain?
Diviser le territoire en petites satrapies rivales, traiter avec une
bourgeoisie inféodée qu'on condescend à ne pas mépriser ouvertement,
laisser la porte ouverte à l'initiative, en permettant que des jeunes
intelligents et ambitieux puissent arriver au pouvoir par des coups
d'États, être intégrés à cette bourgeoisie quand ils ont ainsi "fait
leurs preuves"... puis être corrompus à leur tour.
La
décolonisation faisait passer le Tiers-monde de l'esclavage au servage
et donnait des rendements extraordinaires. Il était plus rentable pour
le Système d'exploiter de ce que Toynbee appelait le "prolétariat
externe" que ses propres travailleurs, transformant brièvement, sur le
dos du tiers-monde, notre société en un jeu à somme non nulle (Non-Zero
Sum Game). Il y en avait pour tout le monde et les riches
n'avaient pas
à perdre leur temps à empêcher Lazare de fouiller sous la table.
L'Âge
d'Or est bien venu et a même duré plus que ces trantes années qu'on a
dites glorieuse. Dès le départ. cependant, des signes avant coureurs
sont apparus indiquant que cet étt de grâce ne serait pas
éternel
et, surtout, qu'il ne ressemblerait pas tout à fait à ce que l'on avait
prévu. Une crise différente des autres s'est dessinée. Une crise bien
perverse.
Pierre JC Allard
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