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Le
système débonnaire
Quel
que soit le projet d'une société, le but de ses leaders est toujours
qu'il se réalise grâce aux efforts des faibles et au profit des
puissants en utilisant un minimum de violence et d'exactions; c'est à
cette fin que sont établis les régimes de gouvernance et les systèmes
de production qu'ils gèrent. Parmi ceux qui s’offrent, la majorité
effective choisit le plus prometteur, en corrige les imperfections et
en peaufine les détails.
Le régime qui permettait de
le faire au mieux, dans les années "30, était le capitalisme
industriel. L'abondance était là. tout près, à portée de la
main... Après comme avant le petit contretemps de la Crise de 1929, le
capitalisme industriel restait donc le jeu qu'on voulait
jouer et la règle fondamentale devait en demeurer la même. Il ne
s’agissait que d’apporter un addendum.
L'imperfection
du capitalisme industriel qui l'avait presque mené à sa parte venait de
ce que l'espérance de profit des producteurs dépendait de la
demande effective, c'est-a-dire du pouvoir d'achat dont disposent les
consommateurs. Il FALLAIT que les consommateurs aient ce pouvoir
d'achat, sans quoi sans l'équipement perdrait sa valeur et les
capitaliste – les leaders - seraient ruinés. Cette
imperfection imposait une contrainte technique à la concentration de la
richesse entre les mains du capitaliste propriétaire des équipements.
En termes simples, on ne peut nourrir la population au pain sec tout en
espérant s'enrichir de la vente du rosbif.
Le
néolibéralisme prenait acte de cette contrainte et y apportait un
remède approprié. Puisque la richesse des capitalistes dépend de
l’utilisation des équipements et cette utilisation des argents que les
consommateurs ont en main, il suffit de procéder périodiquement ou en
continu à une redistribution des jetons. La richesse, dès qu’elle
dépasse ce qu’exige la satisfaction des désirs concrets, est un état
d’âme et l’image de soi qu’on voit dans les yeux des autres. On
redistribue et le jeu peut continuer. C’est le jeu qui est important.
Rassuré
sur la perennité du jeu par cette capacité qui semble infinie
de créer la richesse en effigie, on a pu procéder à rendre le
capitalisme plus convivial, à faire de son avatar néolibéral un régime
qu’on pouvait aimer et qui pourrait donc durer. Plus convivial pour les
leaders d’abord, bien sûr. Le jeu fait des perdants et est donc parfois
cruel. Comment se prémunir des mauvais coups du sort ?
Pour
commencer, protéger les leaders contre toute fluctuation de la demande
effective que n’aurait pas compensée une application du postulat des
deux richesses. Ils le sont d’abord par la scission
spontanée des nantis en deux classes dirigeantes superposées: une caste
supérieure de capitalistes purs auxquels les leaders appartiennent de
droit divin et une caste roturière d'entrepreneurs.
L'entrepreneur
est un « presque puissant » qui est encore soumis à l'indignité de
produire quelque chose. Il produit normalement surtout des décisions,
doit courir des risques et vit et de ses "profits", selon son talent et
son initiative, d'autant mieux que ses décisions auront été les bonnes.
Il a droit d’accès au shylock qui rend ces décisions effectives en y
investissant des fonds et dont l’entrepreneur paye la rente à partir de
ses profits.
Les capitalistes purs, que nous
appelons parfois "shylocks", en hommage à Shakespeare, vivent
uniquement de leurs "intérêts", comme d'une rente. Leur seul mérite est
d'avoir la richesse et on les en récompense en leur en donnant
davantage. Ils détiennent le vrai pouvoir. Aux USA, ils
représentent environ 1% de la population et possèdent environ le tiers
de la richesse, ce qui est largement suffisant pour qu'ils en
contrôlent le reste.
Ce clivage permet que les
shylocks, dont les leaders, restent raisonnablement indemnes de la
précarité d'un profit qui dépend de la demande effective, puisque c'est
l'entrepreneur qui absorbe le choc de cette précarité, payant sa livre
de chair à son banquier quoi qu'il advienne. La
stratification shylocks-entrepreneurs n'apporte pas une protection
parfaite, toutefois, le shylock, pouvant encore perdre, si la
consommation baisse au point où l'entrepreneur est ruiné. Pour protéger
davantage la caste des shylocks des caprices du consommateur, une
deuxième ligne de défense des leaders est donc venue s'ajouter au
dispositif: les actionnaires.
L'actionnaire est en
principe un entrepreneur. Il court des risques. En réalité,
seul l’actionnaire majoritaire est un entrepreneur; l'actionnaire
minoritaire, non. Voulant singer le shylock et vivre comme lui d'une
rente, mais sans en avoir les moyens, il se laisse convaincre de
prendre à son compte les risques de l'entrepreneur sans assumer
lui-même un contrôle quelconque sur ses décisions. Ignorants, sans
pouvoir réel et nombreux, ce sont les actionnaires minoritaires qui
portent le chapeau, si la demande effective chute et que la valeur
présumée des équipements et donc du capital qui y est investi
s'effondre.
Dès qu’on a un actionnariat,
l’entrepreneur reçoit aussi une protection. Ce sont les actionnaires
qui payent sa rente au shylock, sous forme d'intérêts qui réduisent
leurs dividendes. À l’opposition entre entrepreneurs et capitalistes se
substitue celle entre ceux-ci et les actionnaires minoritaires, ce qui
rend les contacts plus sereins au sein de la production. L’opposition
entre shylocks et actionnaires apparaît clairement en Bourse: les
fluctuations de la valeur des obligations - qui payent un intérêt fixe
aux shylocks - divergent brutalement de celles des actions qui, elles,
distribuent des profits aux actionnaires: quand les unes montent, les
autres baissent... ! Mais le petit pouvoir des actionnaires
minoritaires ne menace rien…
Les actionnaires
minoritaires constituent une splendide ligne de défense pour les
shylocks, lesquels peuvent revenir sans compromission à leur tendance
naturelle qui est de prendre sans contrainte tout ce qu'ils peuvent
prendre, sans se préoccuper de la demande effective ni des profits. Il
suffit que l’intérêt soit versé et Shylock s'enrichit.
Chacun se propose ainsi de
lui-même à porter le chapeau, à la mesure de son tour de
tête défini par la somme de ses avoirs investis dans le
système de production et dont il n'assure pas lui-même la gestion, mais
pour lequel il accepte qu'un autre prenne la gouverne. La façon
cavalière dont ses avoirs sont rémunérés et l'arbitraire auquel il doit
se soumettre sont en fonction inverse du pouvoir dont il dispose.
Shylock,
lui, est à l'abri de tout... sauf d'un effondrement de la valeur de
l'argent lui-même. Comprenez-vous pourquoi Shylock n'aime pas qu'on
parle d'inflation ?
Pierre
JC Allard
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