17
Le libéralisme
Le
libéralisme qu'on dit classique était venu tout
seul. L’enrichissement
est la priorité d’une société dès qu’elle est raisonnablement
en
sécurité. Dès qu'un pouvoir s'établit dans une
société,
il s’empresse donc de contrôler la production et la distribution de la
richesse: c'est l'expression la plus visible de son autorité… et le
bénéfice le plus tangible qu'il retire de son exercice. Une coordination des
efforts permettant une division
optimale du travail est la condition première de
l’enrichissement et il
y a
diverses façons de coordonner l’effort productif commun. Plus
ou
moins interventionnistes selon la personnalité de quiconque a le
pouvoir, bien sûr, mais surtout selon les circonstances.
Ainsi,
dans une société pastorale - celle des Hébreux avant Saül dont nous
parle la Bible, par exemple – la coordination pouvait se
limiter
à des ajustements de gré à gré entre les producteurs, assistés au
besoin par des « juges » : un modèle pur de libéralisme.
Dès
qu'une société devient plus complexe, toutefois, il faut que des règles
soient mises en place pour que le système de production réponde aux
attentes. Pendant que les Hébreux faisaient paître leurs brebis, une
autorité centrale puissante s’installait en Mésopotamie, où la survie
dépendait du fonctionnement d’un système complexe d’irrigation.
Ceux
qui gouvernent ont la tendance bien humaine de vouloir maximiser les
avantages qu'ils retirent du contrôle qu'ils exercent, alors que les
sociétaires ont celle de minimiser la ponction sur le fruit de leur
travail qui va de paire avec ce contrôle du pouvoir. De ces
buts
opposés naît le plus clair de la dynamique entre les citoyens et le
pouvoir, dynamique qui revêt la forme d'une lutte incessante pour le
contrôle des facteurs de production.
Une lutte qui
est d’abord
à sens unique. Pharaons et despotes sumériens voulaient posséder la
terre, les systèmes d’irrigation, les semences, les travailleurs
eux-mêmes et ils y parvenaient sans peine. Le problème est
que
plus augmente l'écart entre le travail fourni et le revenu qu'on en
retire, plus diminue la motivation spontanée a travailler… et plus
augmente la nécessité de gardes, majordomes et intendants qui voient à
ce que chacun soit fouetté selon ce qu’il mérite.
A
moins que
le Pouvoir ne passe de la menace à la promesse, n’accorde un peu de
liberté et ne se fasse ainsi des amis. Même un pouvoir absolu a besoin
d’« amis », ou au moins d’intermédiaires dont les intérêts soient
semblables au sien et dont il puisse attendre un minimum de loyauté.
Ces intermédiaires, même à genoux ou le front dans la poussière devant
leur maître – Fils de Ra ou que sais-je – n’en
détiennent
pas moins, la porte du palais franchie, un pouvoir considérable. Et ils
acquièrent des richesses. Certains scribes ont pu se
construire
des pyramides littéralement pharaoniques, et l’on ne doute pas que leur
vie quotidienne ait été différente de celle des paysans du Nil. Très
tôt, à coté du pouvoir militaire et politique qui se veut
absolu, s’est développé en catimini un pouvoir économique.
Pouvoir
économique qui, servile au besoin, redresse la tête quand l’occasion
lui en est offerte. Dès que le pouvoir cesse d’être absolu et
qu’un équilibre des forces donne une certaine importance à ce que les
sujets en pensent, la richesse devient le vrai pouvoir, puisque c’est
le riche qui peut payer au pauvre ce qu’il faut pour qu’il pense ce
qu’il devrait penser. Le troisième homme des
triumvirats
romains était généralement un riche patricien et l’on ne saura jamais
si entre Marius et Sylla, entre César et Pompée, etc., ce n’est pas le
troisième qui arbitrait pour un temps, tirait les ficelles et signait
les contrats : Rome ne s’est pas bâtie en un jour.
On
sait très
bien, cependant, que le pouvoir économique a pu faire ses muscles en
Europe, au Moyen Âge, en profitant de l’absence de pouvoir absolu
pendant que Papes et Empereurs s’en disputaient les symboles,
après quoi l’Italie de la Renaissance s’est vendue en pièces détachées
à ceux qui ont eu l’argent pour se payer des mercenaires. On a beaucoup
investi en
Suisses... Medicis, Coeur, Fogger… des noms commencent a
apparaître
de banquiers qui prennent parfois le pouvoir mais qui, surtout, restant
dans l’ombre, traitent avec les rois comme avec leurs cousins.
Evidemment, quand le « vrai » pouvoir absolu revient en force, on les
embastille.
Avec la révolution
industrielle, le pouvoir de
produire augmente, avec lui la richesse et le pouvoir économique
devient prédominant. Ceux qui mangent dans de la vaisselle d’or ne
veulent plus être à la merci de quiconque se dit l’État et exigent plus
de
liberté. Cette liberté leur est acquise avec les
révolutions française et américaine, dans un cadre plus motivant et
avec le slogan plus racoleur de la liberté pour tous. Peu à peu
s’installe la démocratie qui exprime qu’à cette liberté pour tous se
joint le pouvoir pour la collectivité elle-même d’assumer la fonction
de gouvernance.
Quand c’est la
collectivité toute entière
qui détient en principe le pouvoir elle devrait, en bonne logique,
gérer la production au profit de tous ses membres. Ceci,
toutefois, est inconciliable avec la prétention des acteurs économiques
d’agir chacun aux mieux de ses propres intérêts. Quand vient la liberté
et la démocratie, le combat entre l’État et l’individu pour le contrôle
de la production ne s’arrête donc pas; seuls changent les
protagonistes… et le rapport de force.
Ce combat
n’oppose plus
un Etat Tyran voulant produire pour ses caprices à la masse des
producteurs que leur montée en puissance avec la révolution
industrielle a rendu capables de s’opposer à cette exigence et de fixer
leur propres objectifs. Il oppose désormais ces
producteurs
qui veulent produire à leur guise et à leur seul profit aux
consommateurs qui apparemmemt n’ont alors aucun
pouvoir.
L’État
qu’a
créé la démocratie et qui, idéalement, donnerait le pouvoir au peuple,
est tout entier à la merci des « agents économiques importants » - (on
peut dire aussi capitalistes, shylocks, banquiers) - qui peuvent
utiliser l’arme de la corruption sur un gouvernement de pauvres encore
plus efficacement que l’État autocratique ne pouvait utiliser la force
traditionnelle sur un peuple de faibles.
Dans
un premier temps, avec la
démocratie
naissante et un pouvoir économique triomphant, était donc venu, à la
demande
de ce dernier le temps du laisser-faire. Ce n’est plus l’État qui
contrôlait la production, mais en théorie les « Lois du Marché » et
c’est
la variation de l’espérance de gain qui ferait que soit produit ce
qui devrait l’être et avec un maximum d’efficacité.
En pratique,
une
toute petite minorité de financiers manipulerontt ces lois. Ils seront
en
concurrence et que les meilleurs gagnent. Le rôle de l’ État
est
d’arbitrer le jeu… C'est à ce libéralisme pur, mais
primaire,
relativement inefficace et essentiellement précaire que le New Deal est
venu mettre fin.
Pierre
JC Allard
SUITE
