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L'abominable
satisfaction
Ce
qui
est investi en capital fixe y reste investi : la machine est
inflexible. Lorsqu'il s'agit de produits de consommation courante, le
producteur peut fidéliser son client en répondant le mieux possible à
sa demande et en se contentant d'une parcelle de sa loyauté :
l'acheteur qui aime une mayonnaise ou un ketchup reviendra sans doute
en acheter, même s'il découvre les marinades et les chutneys. Il ajoute
à sa consommation, même si son revenu limité l'oblige parfois à faire
des choix
Dès
qu'il s'agit de la production de
biens durables ou semi-durables, toutefois, la situation est tout autre
et le producteur est sans défense. L'excellence ne suffit plus. Elle
peut même cesser d'être un avantage, car rien ne met plus sûrement fin
à la demande de l'ingrat consommateur que de la satisfaire pleinement.
La pleine satisfaction du désir du client, pour le producteur, est une
abomination.
Une
structure industrielle est
prisonnière de son passé, incarné par l'équipement en place et en cours
d'amortissement. Une entreprise n'est jamais aussi profitable que si
elle continue à produire ce qu'elle produit déjà et elle est donc
victime d'une forme d'hystérèse, forcée de poursuivre indéfiniment dans
la voie où elle s'est engagée.
Cette obligation
de poursuivre dans la même voie met chaque producteur en grand péril,
car la valeur de son capital devient alors totalement dépendante de
l'espérance de profit à retirer de la vente d'un seul produit. Si ce
produit ne se vend pas et si, surtout, il devient apparent qu'il n'y a
pas au moins un espoir crédible qu'il se vendra, ce n'est pas seulement
une perte au palier des matières premières, des stocks et du travail
investi dans les invendus que subit le producteur, c'est toute la
valeur de son investissement qui est mise en péril.
Toute
cette capacité de production qu'il a mise en place, en effet, n'a
d'autre valeur que cette espérance du profit à tirer de la vente du
produit. S'il n'existe pas d'acheteurs pour ce produit, l'équipement
qui lui sert à le fabriquer ne peut pas se transformer miraculeusement
pour produire autre chose ; il ne vaut plus que son poids en ferraille.
Le producteur perd alors le capital investi dans son équipement et qui,
par définition, constitue sa richesse. IL PERD TOUT. Il est ruiné. Si
derrière lui il y a un investisseur qui l'a soutenu de ses deniers, ce
dernier perd aussi sa mise.
Malthus prédisait que
le capitaliste avide réduirait les salaires à merci et garderait la
classe ouvrière au niveau de subsistance. Il semble qu'il n'ait pas
prévu que le « capital fixe », n'ayant pas d'autre utilité que de
produire ce qu'il a été conçu pour produire, ni d'autre valeur que
l'espoir du profit qu'on tirera de ce qu'il produit, il se créerait
inévitablement une dépendance des producteurs et investisseurs envers
les consommateurs.
Le
capital a une importance
primordiale, dans une société industrielle, parce qu'il est investi en
équipements qui multiplient la production de toutes ces choses utiles
qui constituent la richesse réelle. Le producteur qui investit son
capital en équipement multiplie sa richesse, mais si un produit ne se
vend pas le producteur y perd beaucoup. L'investisseur est prisonnier
de son investissement. Le pouvoir du consommateur, qui apparemment n'en
a aucun, est que ce qui est produit DOIT être vendu. Il faut que le
consommateur achète. Le producteur est à la totale merci du
consommateur et de son abominable satisfaction.
Chaque
producteur a donc le problème immédiat de se prémunir contre la
satisfaction de son client. Le producteur apprend vite à reconnaître le
danger qui se cache derrière le sourire du consommateur satisfait. Il
apprend qu'il ne faut jamais satisfaire un besoin si l'on n'en a pas
créé un autre. Un producteur veut élargir sa clientèle et la garder,
mais il veut surtout qu'elle consomme. Il veut garder son client
heureux, mais insatisfait et ne lui donne donc toujours qu'un peu moins
que ce qui lui est demandé.
Le
producteur
surveille donc toujours son client volage avec une suspicion résignée,
mais la volatilité de la demande immédiate du consommateur n'est qu'une
partie de son problème. Il apprend aussi à surveiller avec appréhension
l'horizon d'où peuvent apparaître deux autres dangers. Le premier est
l'arrivée inopinée d'un produit similaire, un ersatz qui rendra son
produit à lui sans intérêt ou un meilleur produit. Qui se souvient encore des règles à calcul
?
Des machines à écrire ? Le deuxième est que, plus simplement, le besoin
soit toujours là, mais qu'une innovation rende son équipement désuet et
son
capital fixe sans valeur puisqu'il ne peut plus alors produire et
vendre à profit,
Face
à ce danger de l'innovation, le producteur constate
bientôt que lui est ses concurrents ont des intérêts communs. Seul, Il
est sans défense, mais tous ensemble les producteurs ont un pouvoir
économique et donc politique non négligeable. Ils peuvent donc influer
sur l'État et se prémunir contre les dangers qui les menacent en
biaisant l'évolution naturelle des événements.
Des
lois et des réglements peuvent être mis en place pour que leurs
intérêts ne soient pas sacrifiés à l'abominable satisfaction des
consommateurs. Telle innovation qui viendrait créer le chaos dans un
système de production en équilibre peut être jugée « dangereuse » et
interdite, ou taxée de façon discriminatoire et sa diffusion retardée,
parce qu'elle est importée, produite dans des conditions jugées
inacceptables, ou pour quelque autre motif ou prétexte. Il suffit d'une
bonne relation avec la pouvoir.
Production et
gouvernance doivent marcher la main dans la main. Non seulement pour se
protéger contre les caprices du consommateur et sa satisfaction, mais
parce qu'il y aussi cette question de demande effective dont l'État
doit s'occuper.
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