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L'inflexible machine
Quand commence la production de
quoi que ce soit, producteur et consommateur forment un couple béni par
le ciel. Le consommateur a un désir, le producteur veut le satisfaire.
Il n'existe pas, cependant, de communauté d'intérêt plus courte, car
producteur et consommateur constatent presque aussitôt que leurs
attentes sont irréconciliables. Dès que son besoin prioritaire est
satisfait, en effet, le consommateur prend pour maîtresse le second
besoin sur la longue liste de ses désirs et le producteur se morfond au
foyer, car il ne peut pas suivre.
Le producteur ne peut pas
suivre le consommateur dans ses fantaisies, car une entreprise
industrielle a besoin d'un équipement pour produire. C'est l'équipement
qui détermine son volume de production, qui est le facteur le plus
important de sa productivité et qui donc, en bout de course, détermine
sa profitabilité. C'est l'équipement qui fait l'industrie, mais
l'équipement a aussi ses caprices, qui sont encore plus contraignants
que ceux du consommateur.
Quand
un capital financier se transforme en équipement (capital fixe), il
acquiert la vertu multiplicatrice magique qui, dans une société
industrielle, en fait la source de toute vraie richesse. Une machine
est un multiplicateur de production et donc de richesse. L'essence du
capitalisme industriel, c'est que la machine est un tel
multiplicateur
du travail qu'il devient oiseux de travailler sans machine. Vous n'avez
donc plus, pour les exploiter, à maintenir les travailleur en esclavage
; vous n'avez qu'à contrôler leur accès à la machine et a prélever à la
source la plus grande partie du profit, en ne leur laissant, comme
l'expliquait Malthus, que le revenu de
subsistance nécessaire à leur survie.
Un schème séduisant pour le
capitaliste, mais en pratique, il y a un problème. Quand le
capital-argent s'incarne et devient capital-fixe (machine), il perd sa
flexibilité. L'équipement est conçu pour produire quelque chose et rien
d'autre. On ne peut pas prendre une horloge et en faire un bateau, ni
une presse à imprimer et en faire un four à pain. Le capital fixe cesse
d'être omnivalent et devient I N F L E X I B L E. Il ne sert plus à
produire que LE produit pour lequel il a été conçu. Le capital investi
dans une presse à imprimer va y rester et sa rentabilité va donc
dépendre totalement de la demande pour des imprimés, parfois, même,
pour une sorte bien précise d'imprimés.
Quand le client est satisfait,
il veut autre chose, mais fabriquer un nouveau produit veut dire un
nouvel équipement. L'acquisition de l'équipement représente, pour le
producteur, un investissement considérable. Pendant un laps de temps
variable, mais toujours significatif, tout le profit qu'il pourra
retirer de son entreprise ne suffira qu'à compenser le prix qu'il a dû
débourser pour acquérir cet équipement. Quand il aura touché
l'équivalent en profit d'exploitation du prix de son équipement, auquel
il faut ajouter l'intérêt sur ce montant, car Shylock, le capitaliste
qui le finance n'est jamais bien
loin, alors, mais alors seulement, il réalisera un profit net.
Quand il atteint ce moment tant
attendu, le producteur qui a amorti son équipement et dont l'entreprise
est enfin ainsi devenue vraiment lucrative ne souhaite rien tant que de
continuer à produire longtemps avec cet équipement. La rentabilité,
pour un producteur, c'est d'amortir son équipement, puis de continuer à
s'en servir longtemps. Idéalement, de produire sans rien changer,
jusqu'à la fin des temps.
Il
ne faut donc pas s'étonner si un imprimeur préfère imprimer plutôt que
de promouvoir la boulangerie ou la navigation. Pour continuer
d'imprimer, quand il a amorti son équipement, il visera de nouvelles
clientèles cibles en baissant ses prix jusqu'au niveau le plus bas qui
lui laissera une marge bénéficiaire, négligeant même parfois de se
constituer une provision suffisante pour le renouvellement éventuel de
son équipement. Il utilisera la publicité, rognera sur la qualité du
papier, jouera la carte de l'obsolescence - dont la cas archétypal est
bien celui d'un journal quotidien ! - et tentera de toutes les
manoeuvres pour continuer à extraire un profit de son investissement.
Ne lui parlez pas de pain. Ne
lui parlez pas de sauver les forêts en lisant son journal sur écran. Ne
lui parlez pas des besoins, ni des désirs des consommateurs. La période
de grâce pendant laquelle il peut produire avec son équipement amorti
durera, en effet, aussi longtemps qu'il y aura une demande effective
pour ce que cet équipement peut produire avec profit.
Un producteur ne veut pas
changer de production, il veut continuer. Aussi longtemps que son
équipement n'est pas raisonnablement amorti, d'ailleurs, il ne PEUT pas
changer et
DOIT continuer. Dans une situation de forte concurrence, il ne peut
vraiment produire profitablement que ce qu'il produit déjà. Les
nouveaux désirs du consommateur ne suscitent donc pas chez lui un grand
enthousiasme. Le consommateur frivole, inconséquent, déloyal,
versatile, dont les goûts peuvent changer de façon radicale, parfois
imprévisible est une menace pour le producteur
La notion théorique d'une
production tout entière tournée vers la satisfaction de la demande est
donc mise à mal dans la minute qui suit l'acquisition de l'équipement.
Le consommateur satisfait son besoin prioritaire, puis veut passer à la
satisfaction du suivant; le producteur veut lui vendre la même chose.
Il n'est pas suffisant pour le producteur que le consommateur consomme
; celui-ci doit consommer ce que le producteur peut produire avec
l'équipement qu'il possède. Producteurs et consommateurs ont des
intérêts divergents. Il s'agit de savoir qui obtiendra satisfaction, ce
qui dépend de leurs pouvoirs respectifs et donc, essentiellement, de la
concurrence.
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