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Proprios et entrepreneurs
Il
y a une demande pour des entrepreneurs… Le propriétaire veut
avoir à son service des décideurs libres – et donc efficaces – mais en
leur laissant un fil invisible à la patte. Est-ce possible
? Oui, il le peut, en remplaçant la menace par la
récompense. Le fil à la patte de celui qui se veut libre,
mais qu’on veut toujours posséder, c’est l’appât du gain. On peut
l’affranchir et en faire un entrepreneur, en les tenant par des
promesses.
On peut faire
miroiter aux travailleurs-initiative qu’on affranchit l’espoir de plus
de richesse et de pouvoir pour eux-mêmes, s’ils servent bien.
On peut leur payer un salaire, mais ils produiront d’autant mieux que
le lien sera étroit entre ce qu’ils réalisent et ce qu’ils en
tirent. Le gérant produit mieux s’il y trouve son « profit ».
Plus de richesse pour celui qui
sert n’a pas à en
être beaucoup. Ce peut être très peu de richesse, si celui
qui sert en a vraiment besoin. Sa pauvreté est donc une vertu, puisque
c’est elle qui l’incite à servir. On peut parler de
servage… Un mot gênant, mais le serf est un
entrepreneur. S’il produit plus et mieux pour le
propriétaire, s’il atteint d’abord les objectifs que ce dernier lui
fixe, puis en invente de nouveaux et les atteint aussi, le serf vivra
mieux. Il s’enrichira … Le proprio aussi s’enrichira, s’il
exige sa part de ce produit qui s’accroît.
Bien
motivé par son profit, le serf peut occuper fort bien la fonction
d’entrepreneur. Pourquoi le proprio
travaillerait-il, pourquoi s’embarrasserait-t-il d’esclaves quand il
peut toucher sa rente – à quelques piécettes près pour son affranchi
devenu entrepreneur – en ne faisant rien d’autre que posséder
?
Il peut toucher ainsi
bien plus que sa
rente initiale, d’ailleurs, même piécettes prises en compte, car il ne
s’agit plus pour le proprio de tirer simplement une rente d’une terre
qui peut être en jachères, mais de drainer tout ce qu’il peut d’une
entreprise de production dont l’essor va dépendre de l’ingéniosité du
serf-gérant devenu entrepreneur qui l’exploite, en ne
laissant à celui-ci que son « profit ».
Un
profit qui ne sera jamais que ce que le proprio voudra, c’est-à-dire ce
qui restera à l’exploitant quand celui-ci aura payé la rente que lui
aura discrétionnairement fixée le propriétaire qui a la force pour
lui. Le propriétaire ne fait plus son blé sur
seulement l’herbe, mais aussi sur les moutons… et sur la
laine. Pour le propriétaire, ne plus produire, mais faire
produire et surtout laisser entreprendre est un grand bond en
avant. Il peut devenir un shylock, un pur capitaliste.
Le proprio peut cumuler la
fonction
d’entrepreneur, mais être entrepreneur est un job à plein
temps. Toute une classe de gérants-entrepreneurs va
donc entrer en scène aux cotés du proprio et du travailleur-énergie et
prendre le rôle principal. Ils vont prendre la vedette, car la terre
et vaste et les
ouvriers nombreux, mais l’initiative est toujours rare. Le gérant
entrepreneur peut se déguiser en proprio, assumer les risques
et décider de tout. Il peut s’enrichir un peu, et même se
croire puissant… mais c’est une illusion.
Une
trompeuse et pour lui bien dangereuse illusion, car il décide de
tout… sauf de la « rente » du vrai
proprio. Par divers stratagèmes, qu’on pourra
vouloir subtils, mais qui reposeront toujours en dernier
ressort sur la force brute, le proprio va s’assurer que l'entrepreneur
ne peut pas contester cette rente. La rente du proprio dépend
de sa force et il ne permet pas qu’elle soit discutée.
Le
proprio mène le jeu, car le rapport des forces dépend de l’importance
relative des facteurs qu’il faut agencer pour produire.
Matière
première, travail et capital doivent toujours être présents, mais
l’importance qu’on
accorde à chacun varie selon leur rareté relative. Au
commencement, la terre est la source de toute matière première et c’est
le facteur important.
L’outillage est
sommaire et son prix négligeable. Le
travailleur-énergie, pour sa part, n’est pas vraiment un
joueur. Il est assimilable à une « ressource naturelle
». Quand les autres matières premières sont
abondantes, c’est son énergie, qui est la ressource rare, mais on le
possède ou le contrôle totalement et il prend ce qu’on lui donne. Le
proprio a tout le pouvoir.
Peut-on
néanmoins parler à ce stade d’une opposition entre travail et capital
? Oui, mais en forçant un peu le sens des mots…
C’est l’entrepreneur qui joue, face au propriétaire, le rôle qui sera
plus tard dévolu à la classe ouvrière. Le propriétaire
s’arroge sa rente et un entrepreneur, différend du propriétaire si
l’entreprise est de quelque importance, y met son initiative, prend des
décisions et en retire le profit d’exploitation… moins cette rente
imposée par le propriétaire.
L’opposition
réelle est entre le propriétaire qui manie la force et
l’entrepreneur. Ce dernier a pour arme sa compétence, en
retirant plus ou moins selon son talent, selon les années et
selon la gourmandise du proprio. C’est l’entrepreneur – le
travailleur-initiative – qui est le vrai « travailleur ». L'ouvrier, le
travailleur-énergie, n’est même pas perçu comme un protagoniste. On lui
donne ce qu’il faut… et c’est bien peu.
Ce
sera d’ailleurs encore moins, avant de devenir plus, quand, en
exploitant la nature, on y trouvera aussi l’énergie. Tirer l’énergie de
la nature est une révolution, car en faisant de l’énergie une
matière première indépendante du travailleur on change radicalement le
rôle
du facteur travail : utiliser un être humain comme un chameau à la
noria pour tenter d’en tirer ce qu’on appellera plus tard un
cheval-vapeur cesse d’être une bonne affaire.
Quand
une énergie plus grande est disponible, l’important devient
de disposer de nouveaux outils afin de capter l’énergie sous ses
nouvelles formes et de l’utiliser pour produire. Ce sont ces
outils – les équipements - qui deviennent en grande demande. Quiconque
les possèdent peut produire et s’enrichir, comme jamais auparavant.
Le
facteur travail devient surabondant et c’est le facteur « capital » qui
va devenir prioritaire. Le
rapport des forces entre les facteurs change et, avec lui, le statut
des
acteurs dont ce facteur constitue l'apport, ce qui transforme la
hiérarchie sociale et va conduire à une toute nouvelle
société. C’est le temps de l’industrie.
Pierre
JC Allard
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