Pourquoi
vivre en société ? Parce que l'être humain a un désir d'éternité et
d'omnipotence qui lui crée le défi impossible de maîtriser son
environnement et son destin. Il découvre bien vite qu'il n'atteindra
jamais cette maîtrise parfaite qu'il souhaiterait, mais qu'il peut s'en
approcher par son travail. Or, on travaille mieux en société.
Homo
Faber a des désirs à satisfaire. Quand ses désirs sont impérieux, il
les appelle besoins. Désirs ou besoins, il doit pour les satisfaire se
servir de ce qu'il est pour transformer ce qu'il a en ce qu'il veut.
C'est ce qui lui permettra d'obtenir une maîtrise d'abord modeste, mais
qui peut être croissante, sur la nature et donc sur sa vie. Il doit
consentir l'effort de transformer les choses et les circonstances. Il
doit TRAVAILLER à se rendre les choses utiles et les circonstances
favorables, ce qui est le sens du mot production. Le produit EST la
richesse et seul le travail crée cette richesse.
Pourquoi
peut-on travailler mieux et produire plus en société? Parce que chacun
contribue son propre apport et que tous ensemble l'on peut accumuler
collectivement plus de connaissances que chacun seul ne pourrait le
faire. On en sait plus et, surtout, l'on sait des choses différentes.
Ces connaissances distinctes font de chacun un être différent, un
travailleur tirant de ses connaissances un compétence qu'il a et que
les autres n'ont pas.
Faber
Jean, en société, ne doit plus se limiter, comme les chimpanzés, à
épouiller son voisin Faber Pierre, qui lui rendra le même service. Il
peut maintenant, se servant de cette compétence qui lui est propre,
aider Pierre comme lui seul peut le faire. Pierre pourra aider Paul,
utilisant ses propres aptitudes rendues effectives par d'autres
connaissances et Paul, à son tour, pourra se servir de sa compétence
propre pour aider Jean.
L'un
peut apprendre à faire une lance d'une branche et l'autre d'un tronc un
esquif, convenant que leur voisin pêchera pour eux deux. L'un, qui est
plus fort, roulera la pierre devant la grotte et assurera la sécurité ;
son voisin, plus rapide, ramènera du gibier. Avec le temps, un
travailleur sera médecin, l'autre menuisier, l'autre agriculteur et
l'on pourra tous manger, se loger et vivre en meilleure santé en
société que Robinson seul sur son île.
Vivre
en société est un plus, parce que les "sociétaires" peuvent produire
ensemble plus que la somme de ce qu'ils pourraient produire chacun pour
soi. Quoi que chacun fasse, il apprendra en le faisant à le faire mieux
et chacun pourra faire de son mieux, pour le plus grand bien de tous.
En société, on peut devenir complémentaires et se diviser le travail.
C'est
surtout pour ça que l'on passe de l'unité familiale de base vers des
entités de convivialité plus grandes et que l'on vit en société : pour
tirer avantage de cette division du travail, dont le premier effet est
de permettre une meilleure protection du groupe et le second d'enrichir
la société et ses sociétaires, tout en échappant au mieux à
l'incontournable malédiction originelle du travail.
Échapper
au travail ? Bien sûr, car le travail est un fardeau et ne vaut que par
ses résultats. Si le travail apporte une satisfaction autre que son
résultat et celle de l'avoir accompli, il ne faut pas parler de
'travail", sous peine de créer une grande confusion. Il y a une
"désutilité" intrinsèque du travail in se et chacun ne cherche rien
tant qu'à satisfaire ses besoins avec un minimum de travail. On appelle
"efficaces", les procédés qui permettent d'avoir plus de résultats pour
moins de travail. La division du travail est un procédé efficace.
En
société, l'on se partage les tâches, l'on travaille mieux, l'on produit
plus et l'on s'enrichit. COMPLÉMENTARITÉ est le mot-clef et c'est la
division du travail, mettant à profit la complémentarité, qui est la
voie vers la richesse, elle-même symbole de cette maîtrise croissante
que l'on recherche sur le destin et la nature. L'évolution de
l'humanité et de la civilisation a toujours été le résultat de cette
division progressive du travail et l'on ne peut dissocier
l'enrichissement continu de la société de ce processus de
complémentarité croissante des apports.
Toute
société, pour accroître sa richesse, va spontanément vers une division
plus fine du travail, ce qui conduit à une structure de production plus
complexe où les tâches se multiplient. C'est une bonne nouvelle, car
plus de travailleurs en deviennent irremplaçables par leur
complémentarité et le pouvoir se redistribue donc plus équitablement.
Cette complémentarité et donc l'équité qu'elle sous-tend sont des
tendances lourdes de l'évolution de toute société.
C'est
dans cette direction qu'uns société évolue. Rien n'est plus essentiel à
l'enrichissement matériel de la société que d'identifier de nouveaux
partages plus efficaces des compétences, menant à une spécialisation
constante des fonctions s'appuyant sur une diffusion ciblée des
connaissances. C'est ce processus qui est à la base du progrès et de
toute utopie d'un monde idéal où tous seraient indispensables, auraient
donc un égal pouvoir et seraient également respectés. Un monde idéal où
rien ne pourrait se faire que par consensus....
La
division du travail est la raison d'être de la société. Elle ne joue
bien son rôle, cependant, que dans la mesure où chacun accomplit la
tâche complémentaire pour laquelle il est qualifié. Dans un petit
groupe, quand l'objectif est connu de tous et les compétences de chacun
bien établies, la concertation peut être informelle et la répartition
des tâches tout à fait spontanée. Quand une société grandit, cependant,
une organisation s'impose. Il y a toujours un volontaire pour prendre
charge de l'organisation....