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(LA METAMORPHOSE - 2)

 

2.3 LA MARCHE VERS L'AUTONOMIE

 

Une économie tertiaire se caractérise par la primauté des services et une économie de services par la primauté du facteur travail. Pour optimiser la complémentarité des tâches et mieux satisfaire la demande, la maquette des services doit être fragmentée et la structure de la main-d'uvre devenir de plus en plus modulaire. Les systèmes de gestion du travail et du revenu, de l'éducation, de la formation et de la certification professionnelle d'une Nouvelle Société, d'ailleurs, sont établis pour tenir compte de cette exigence. (701), (704)

Le travailleur hyper spécialisé d'une structure de production de services ainsi modularisée devient quasi unique : il constitue une « offre de service » que la demande tend toujours à excéder. La satisfaction du client, d'autre part, qui est le but réel du service rendu, dépend largement d'éléments inquantifiables, intangibles, voire subjectifs, liés à la qualité de son travail et dont le travailleur peut subtilement modifier le dosage. Le travailleur des services est donc en position de force.

Il l'est d'autant plus que sa compétence devient plus pointue et que le seuil est bientôt atteint au-delà duquel nul ne sait mieux que lui ce qu'il doit faire. On peut dès lors contrôler les résultats de son travail, mais non plus son travail lui-même. On le peut d'autant moins que, indépendamment de sa compétence technique, les facteurs-clefs de la qualité de son travail que sont sa créativité, son initiative et son entregent sont conditionnés par sa motivation. Une motivation qui, si elle est obtenue par la menace, suscitera sans doute des initiatives, mais pas nécessairement la créativité ­ la nécessité n'est PAS toujours la meilleure des mères pour l'invention - et certainement pas les relations cordiales et sereines nécessaires à la pleine satisfaction du client.

Quand le travailleur est ainsi en position de force, les seuls motivateurs auxquels l'on peut vraiment se fier pour qu'il optimise son travail sont ceux qu'il a internalisés, lesquels ne peuvent se développer parfaitement qu'en l'absence de contraintes externes, quand le travailleur est autonome. En parallèle à une évolution vers la spécialisation et la complémentarité, un nouveau modèle d'encadrement des activités économiques doit donc aussi gérer une évolution vers l'autonomie.

Dans le sens étymologique le plus strict, le travailleur autonome est celui qui établit lui-même ses propres règles. Un travailleur autonome est celui qui peut définir les paramètres et les conditions de son travail, à partir de ses objectifs, de sa propre vision des circonstances et de ses obligations. Autonomie, on l'a compris, ne signifie donc pas le rejet de toutes directives, mais simplement la libre acceptation des servitudes que l'on choisit.

Le travailleur d'une économie tertiaire va devenir autonome. Parce qu'il veut l'être, mais aussi parce que tout le monde veut qu'il le soit : sa motivation et donc l'efficacité du système passe par l'autonomie. La marche vers l'autonomie se fait donc en consensus, sans autre opposition que celle de quelques corps constitués, tels les syndicats et corporations professionnelles. Ces institutions font un baroud d'honneur pour le maintien d'un statu quo qui ne sert que leurs seuls intérêts, mais c'est un combat d'arrière-garde. Elles ont un effet dilatoire, mais ne peuvent faire barrage. Ces corps, d'ailleurs, ne pourront subsister dans une économie tertiaire que si leurs objectifs et leurs moyens d'action sont complètement repensés.

La marche vers l'autonomie se fait au pas des efforts que font les entreprises pour la promouvoir et de la bonne volonté des travailleurs à y accéder, laquelle dépend, bien sûr, de la sécurité de revenu que l'État veut leur consentir. Elle découle assurément au départ des exigences d'une économie de services, mais il ne faut pas penser qu'elle sera circonscrite au secteur tertiaire. Parce que le tertiaire tend à englober presque toute l'économie, les normes qu'on y applique conditionnent irrésistiblement même ce qui ne s'y intègre pas et l'espace restructuré par l'autonomie du travail s'étendra plus loin que les frontières terminologiques, empiétant sur les secteurs primaire et secondaire.

Le modèle tertiaire s'imposant, tout travail en viendra à être perçu comme un service et l'autonomie fleurira partout. L'autonomie du travail reflète bien la transformation en cours d'une société industrielle mature en une société postindustrielle, laquelle deviendra elle aussi mature quand, justement, l'autonomie s'y sera généralisée. Lorsque l'on met en place une nouvelle structure d'encadrement pour les services, il faut tenir compte de cette pollinisation de toute l'économie par les concepts du tertiaire.

Cela dit, il y a deux forces qui concourent à transformer les salariés en travailleurs autonomes. La première, intrinsèquement bénéfique, pousse les travailleurs vers une autonomie qui leur est indispensable pour accomplir au mieux les tâches d'une économie de services qui exigent créativité, initiative et entregent. Cette force engendre l'autonomie au rythme des avancées technologiques, répondant au désir des agents économiques de tirer les avantages qui découlent d'une motivation accrue dont travailleurs et utilisateurs vont ensemble bénéficier.

Il y a une deuxième force, cependant, beaucoup moins avouable, qui contribue à la transformation des salariés en travailleurs autonomes. C'est le désir plus ou moins explicite des employeurs de se défaire au plus tôt de ces travailleurs salariés qui, dans une économie de services, détiennent de plus en plus de pouvoir et sont de moins en moins gérables.

Les deux forces vont dans la même direction, mais si on veut suivre le phénomène et trouver la meilleure façon de faciliter le passage sans heurts à l'autonomie, il importe de percevoir clairement ce que chacune de ces deux forces contribue aux changements concrets qui interviennent dans le statut des travailleurs.

Enfin, quels que soient les avantages de l'autonomie et de l'entreprenariat qui l'accompagne, il faut poser des limites à ne pas dépasser au-delà desquelles l'autonomie n'est plus une vertu et où l'entreprenariat peut même devenir, non seulement un inconvénient, mais un crime.

 

2.3.1 L' AUTONOMIE NÉCESSAIRE

 

Si la main-d'oeuvre va devenir autonome, c'est avant tout parce que la nature du travail inprogrammable l'exige. Une tâche est, de par sa nature, programmable ou inprogrammable, mais une activité, réunissant diverses tâches en un tout orienté vers un objectif, est un ensemble où se mêlent ce qui peut être programmé et ce qui ne peut pas l'être. C'est est prenant conscience de ce qui peut en être programmé qu'on découvre par étapes successives, dans tout travail, la part qui en est inprogrammable. Ainsi, comme le disait Rodin, qu'on fait une statue, en « enlevant ce qu'il y a de trop ».

Les activités, selon la nature de leurs composantes et l'importance de chacune de celles-ci, peuvent être classées de l'inprogrammable, au taylorisable, au programmable. Il y a donc des degrés dans l'autonomie qu'elles exigent. Des degrés dans la liberté plus ou moins totale que chacune doit permettre, mais des degrés aussi dans la nécessité de la leur l'accorder.

En accordant à toute activité de services l'autonomie que l'efficacité suggère, on peut mieux orienter la production (formation) des ressources humaines qu'elles nécessitent et faire le choix le plus judicieux des modes de distribution des services qu'elles ont pour but d'offrir. On peut, du même coup, prévoir l'évolution de ces services et intervenir pour faciliter le cheminement vers la spécialisation dont dépend l'enrichissement progressif de la société.

Certaines activités exigent une plus grande autonomie. Quel que soit le degré d'autonomie qu'exige aujourd'hui une activité, toutefois, on peut être certain que, si cette autonomie n'est pas totale. elle tendra à augmenter . Cette tendance est irréversible. L'autonomie requise pour l'exécution optimale de chaque activité de la maquette de production des services augmentera au rythme des progrès de la technologie qui permettront la programmation de ses divers aspects encore non-programmés.

La programmation de ces aspects, en effet, donnera naturellement naissance, d'une part, à de nouvelles activités essentiellement programmées dans lesquelles n'interviendront que minimalement des travailleurs taylorisés, en attendant que l'automation permette de s'en dispenser. Il en ressortira aussi, d'autre part, une activité radicalement transformée qui sera l'activité de départ libérée de ses aspects désormais programmés. Cette nouvelle activité, par construction, apparaîtra inprogrammable, reposera davantage sur des facteurs exclusivement humains et sera en manque d'une plus grande autonomie.

La marche des travailleurs vers l'autonomie suit donc avant tout le rythme de la programmation successive de certains des aspects des activités non programmées actuelles. Plus apparaissent de machines, plus apparaît inprogrammable le reliquat non-programmé des activités et plus se manifeste le besoin d'autonomie de ceux qui font ce que les machines ne font pas.

Pour l'avenir prévisible, ce phénomène crée une rétroaction positive. Toute programmation, en effet, crée une nouvelle donne elle-même en mouvance vers plus d'autonomie, puisque la nouvelle activité que constitue le reliquat inprogrammable ainsi épuré peut aller plus loin dans la créativité, l'initiative et les aspects relationnels qu'elle implique et qui répondent à ses objectifs fondamentaux. Plus loin, jusqu'à ce qu'elle se bute à de nouvelles limites découlant de la croissance exponentielle des connaissances et tende alors à se scinder à son tour, pour que chaque nouvelle « spécialité-fille » puisse approfondir une partie seulement des connaissances encore plus pointues que sa libération des éléments programmés a permis à la « spécialité-mère » d'absorber.

On peut ramener ici l'image des petits protozoaires scissipares, mais on peut aussi simplement constater que c'est bien ainsi que la science évolue depuis des siècles, de filiations en filiations, au rythme des instruments qu'on lui donne et de la croissance des effectifs et des temps de formation qu'on y consacre, mais en s'appuyant, surtout, sur le corpus grandissant qui lui sert de base et dont l'expansion se ramifie.

On ne peut rationaliser notre quête incessante de la connaissance et rentabiliser nos découvertes, que si on encourage une même scissiparité au palier de l'application de ce qui a été découvert. Dans la mesure où on le fait, on dégage la composante inprogrammable de chaque activité de sa gangue de tâches répétitives que la machine prend en charge ; on crée une situation où augmente ce besoin d'une plus grande autonomie que requièrent la créativité, l'initiative et une insistance croissante sur les aspects relationnels de chaque fonction.

L'autonomie est au coeur d'une structuration de l'économie tertiaire.

 

2.3.1.1 l'autonomie totale

 

L'autonomie doit être totale de ceux dont on ne peut gérer efficacement le travail. C'est la situation que l'on a depuis longtemps acceptée pour ce que l'on appelle les professions libérales. Les exigences de toute profession peuvent varier, ce qui justifie que, de temps en temps, on puisse remettre en question l'autonomie ce ceux qui l'exercent, mais quand on le fait sans que la mission même de la profession ait été transformée ­ par une nouvelle technologie, par exemple - les résultats sont navrants. Universellement. Sans exceptions.

Le statut du praticien d'une profession libérale dont on n'a pas engoncé le travail dans un fatras administratif est le meilleur modèle du statut d'un travailleur totalement autonome. Si celui-ci exerce sa profession comme un libre entrepreneur, dans une situation de concurrence équilibrée où l'offre s'ajuste à la demande, on en a le modèle parfait. C'est de ce type de travailleurs qu'a besoin avant tout une Nouvelle Société. Avec l'évolution de l'économie tertiaire, le nombre augmentera constamment des activités qui s'inspireront de cette façon de travailler et ce sont celles qu'une nouvelle structure des services doit prioritairement encadrer.

Cette totale autonomie peut et doit mener aussi à la plénitude de l'entreprenariat. Tout travailleur autonome est un entrepreneur, puisqu'il commercialise ses services, mais le travail ne devient vraiment entrepreneurial - et tous les avantages de l'autonomie sur la motivation ne se manifestent - que si la rémunération du travail est liée directement et exclusivement au volume et à la qualité de la production du travailleur. Une qualité qui, dans une économie de services, ne se mesure pas seulement selon des critères objectifs, mais tout autant ou même plus à la satisfaction du client.

Dans une économie tertiaire, le nombre de ceux qui travailleront dans cette autonomie totale s'élargira constamment, pour trois raisons. Premièrement, parce que c'est ce statut de totale autonomie qui convient le mieux au travailleur et suscite en lui la plus grande motivation ; deuxièmement, parce que le processus de certification professionnelle (704) que nous avons rappelé au chapitre précédent multipliera le nombre des professions que l'on pourra à juste titre définir comme « libérales » ; enfin, parce que la sécurité du revenu garanti (701) qu'offre une Nouvelle Société incitera de plus en plus de travailleurs à prendre le risque devenu bien léger de cette totale autonomie.

A moins d'une aberration de l'État, qui ne saurait être alors qu'un triste intermède, ceux dont le statut actuel est l'autonomie le conserveront. Même si le consensus social amène l'État à contribuer à leur rémunération, comme nous le verrons plus loin, cette contribution sera faite sans compromettre leur autonomie. Viendront se joindre à eux, toutefois, de nouvelles classes de travailleurs que l'on peut diviser en trois (3) groupes.

 

2.3.1.2 La compétence olympienne

 

D'abord, le groupe de ceux dont le profil des tâches inprogrammables exige déjà des compétences pointues, de plus en plus indescriptibles, incompréhensibles aux profanes que sont les autres simples mortels, rendant toute supervision oiseuse... Il n'est pas nécessaire d'être Einstein ou Lacan pour accéder à la compétence olympienne, celle que personne ne peut discuter ; il suffit de mettre le temps qu'il faut à savoir, de quoi que ce soit, plus que quiconque n'aura le temps d'en apprendre. C''est l'objectif avoué de tout aspirant au Ph.D. C'est celui, implicite de tout spécialiste.

Jadis, dans le secteur industriel primitif, le superviseur, souvent issu du rang, connaissant bien le travail de celui qu'il supervisait et c'est lui qui avait formé ce dernier. Il lui déléguait donc ce qu'il ne voulait pas faire lui-même, mais il savait le faire et l'on savait qu'il le savait. Il était clair qu'il se gardait le droit de corriger son ex-apprenti et il avait la crédibilité de le faire

Maintenant, on a des salariés à compétences complémentaires et les superviser est devenu une autre fonction, une fonction de gestion qui n'implique en aucune façon que le gestionnaire connaisse tous les détails de toutes les tâches qui constituent les fonctions de tous ceux qu'ils dirigent. De plus en plus, personne d'autre au sein de l'entreprise n'a les connaissances et l'expérience requises pour discuter la façon dont le travailleur spécialisé s'acquitte de ses fonctions inprogrammables. La compétence de ce dernier devient unique, sans partage.

Quand le spécialiste qui atteint ce niveau contribue à une production intermédiaire, on ne peut juger que de son travail qu'en vérifiant que les extrants (output) qui découlent de son intervention s'ajustent bien à ceux des autres postes de travail et constituent les bons intrants pour les activités en aval. Si c'est l'utilisateur du service qui est immédiatement en aval, même le résultat objectif devient secondaire : c'est sa satisfaction de ce dernier qui devient le meilleur critère.

Dans un cas comme dans l'autre, Il vaut donc mieux renoncer à la supervision au quotidien du travailleur dont la compétence, au moins sur ce point précis, dépasse celle de celui qui pourrait en assurer la supervision et s'en tenir à une évaluation des résultats. Mais, si seul le résultat est évalué et non les moyens pour l'atteindre, le travailleur a-t-il vraiment encore un patron, ou n'a-t-il plus qu'un client et ne reste-t-il plus que des détails de rémunération à régler ?

On a ici un premier type de travailleurs à rendre autonomes. Des experts à compétence pointue voire unique, dont on a fait des salariés par concession aux traditions de l'industrie, ou pour satisfaire leur besoin de sécurité, mais dont il est clair pour tous qu'ils exercent déjà leurs activités de façon autonome. La solution, en ce cas, est clairement de donner à ces experts le statut de travailleurs autonomes. Cette solution devient facile, dans une Nouvelle Société, quand un travail/revenu garanti (701) répond aux inquiétudes des travailleurs concernant leur rémunération dans un statut d'autonomie et d'entreprenariat.

Qu'arrive-t-il du travailleur à compétence pointue qui devient ainsi autonome? Si ce sont ses connaissances et son expertise technique qui sont recherchées, l'expert deviendra un consultant de l'entreprise, rejoignant l'avocat, le comptable et les autres professionnels dont celle-ci utilise les services « à l'externe ». Il pourra alors mettre à profit son autonomie en offrant aussi ses services à d'autres clients, ou accorder l'exclusivité de ses services à son ex-employeur s'ils en conviennent ainsi, mais en acceptant désormais une rémunération sur facturation et en fonction des services rendus. Le travailleur devenu consultant vivra de sa créativité, de l'exploitation de son expertise et de ses connaissances.

Si ce ne sont pas tant ses connaissances que sa compétence de gestionnaire que recherche l'employeur, le travailleur sera peut-être invité se joindre à l'entreprise, à s'intégrer à celle-ci, à participer aux risques que ceci implique et à tirer sa rémunération de cette participation. Plus probablement, il sera invité à assumer la direction d'un « projet », petit ou grand, sa rémunération dépendant du succès de ce projet même. On peut dire qu'il vivra désormais de sa créativité, mais aussi de son « initiative ».

On peut évidemment penser à toutes les formes hybrides de participation et de rémunération pour le travailleur autonome. Quand, par exemple, c'est l'expertise technique, qu'il y apporte qui est son droit d'entrée à l'entreprise, mais que sa capacité de leader vient ajouter une dimension supplémentaire qui le rend vraiment indispensable, son revenu sera sans doute lié aux profits de l'entreprise elle-même. C'est déjà la situation des dirigeants de compagnies qui profitent d'options d'achat des stocks de l'entreprise qu'ils dirigent et en retirent bien plus que leur salaire.

Certains employés et techniciens sont déjà aussi dans cette situation, mais c'est avec le travail/revenu garanti qui rendra le risque plus supportable au travailleur ordinaire que cette approche sera universalisée. Ce n'est qu'affaire de temps, lorsque le travail/revenu garanti aura été mis en place dans une Nouvelle Société, avant que tous les travailleurs à compétence « olympienne » ne deviennent autonomes.

 

2.3.1.3 L'entrepreneur velléitaire

 

deuxième cas de figure où des employés salariés seront transformés sans grand retard en travailleurs autonomes est celui des artisans ou spécialistes d'un métier traditionnel de l'électricité, de la mécanique, de l'électronique, de informatique, les techniciens de la réparation en tout genre oeuvrant comme salariés pour assurer le fonctionnement d'une boutique ou d'une échoppe où ils assurent la compétence, mais qui ne leur appartient pas.

Evidemment, à moyen terme, la demande pour ce type de travail de réparation diminuera, au rythme où augmentera la valeur du travail et où, simultanément, la mécanisation réduira les coûts de fabrication initiale, abaissant le seuil où il vaut mieux acheter du neuf que réparer. Cette évolution est déjà bien en marche et la masse est déjà énorme des composantes modulaires qui vont au recyclage parce qu'un élément minuscule en est brisé. Cette tendance se poursuivra et l'on ira encore bien plus loin. Le jour viendra vite où chacun, seul ou avec son voisin, sans compétence particulière et sans autre outil qu'un tester électronique, pourra enlever et mettre au rebut le vieux moteur de sa bagnole et le remplacer par un neuf, acheté sur Internet et livré à sa porte.

En attendant que soit complétée cette transformation par étapes de nos habitudes de production et de consommation, toutefois, les techniciens de la réparation en tout genre ont un accès qui devient progressivement plus étroit, mais reste encore bien réel au travail autonome. S'ils choisissent aujourd'hui de travailler à salaire, c'est rarement parce que la commercialisation directe de leurs services les rebute. Ils rêvent pour la plupart d'avoir leur propre pignon sur rue. S'ils se contentent d'en rêver, c'est généralement faute d'un capital de départ, ou par crainte d'une déconfiture financière.

Dans une Nouvelle Société, la protection que leur offrira le travail/revenu garanti, de même que la disponibilité accrue du financement qui résultera de la nouvelle gestion du crédit par l'État (706), (712) permettront à ces travailleurs de lancer leur propre affaire ­ ou alternativement de devenir partenaire dans celle où ils sont déjà employés. L'occasion s'en présentant, ils deviendront autonomes, l'immense majorité d,entre eux se transformant ainsi en entrepreneurs.

Cette tendance vers l'entreprenariat sera générale et la qualité du service s'améliorera alors de beaucoup, car chacun a déjà pu constater que le patron artisan entrepreneur est autrement plus disponible et courtois que le meilleur de ses employés L'avantage social de cette évolution est aussi considérable, puisque chaque employé devenu entrepreneur devient partie prenante de la structure sociale au lieu de la contester.

Même si la demande pour ce type de services diminue, d'ailleurs, il ne faut pas voir dans ce modèle d'entreprenariat une impasse. Tout artisan qui devient autonome a non seulement l'obligation de l'initiative, mais aussi l'occasion de la créativité et a déjà fait au moins un petit bout de chemin sur la voie qui pourrait en faire un artiste. Bons ou mauvais, c'est affaire de goûts, il y aura bien plus d'artistes dans un système de travail/revenu garanti... mais ceci est une autre histoire que nous raconterons ailleurs.

 

2.3.1.4 Les stakhanovistes

 

Il y a un troisième type de travailleurs qui semblent destinés nécessairement à une immédiate autonomie. Ceux dont le travail est purement orienté vers l'atteinte de résultats quantifiables. On pense ici à un type d'activités où les moyens ne sont rien et où le résultat est tout. Ce sont des activités de pure performance, dont ce sont le talent et la détermination du travailleur, une foule de qualités indéfinissables et surtout sa motivation qui garantissent le succès. La vente, sous toutes ses formes, en est l'exemple emblématique, mais toute activité où l'on peut efficacement produire à la pièce s'inscrit dans ce type.

Dans l'ex-URSS, quand la faim justifiait les moyens et qu'en faire plus était une nécessité, on encourageait la performance dans le travail plutôt que les normes syndicales et l'on avait donné pour héros à une génération Stakhanov : l'ouvrier exemplaire qui produisait plus et vite que n'importe qui. Stakhanov aurait été un travailleur du troisième type.

Il y a plus de ces activités du troisième type qu'on veut bien nous le laisser croire et il n'est pas mauvais de se souvenir que ce n'est pas par charité chrétienne qu'on a abandonné le travail à la pièce dans l'industrie, mais parce qu'il était incompatible avec le travail à la chaîne, globalement plus productif mais qui interdisait des performances individuelles.

Dans une économie où le travailleur est en position de force, quand la qualité est importante, que la satisfaction du client est le premier objectif et que le client a la pleine liberté de choix d'un marché concurrentiel, on est loin des enfants tuberculeux travaillant 12 heures par jour dans les mines. Il n'est pas mauvais que celui qui veut en faire plus, le faire mieux et le faire plus vite puisse le faire.

Les travailleurs dont la performance est LA variable significative du travail vont donc aussi rapidement devenir autonomes. Ces travailleurs gagneront à travailler à leur rythme et l'employeur qui deviendra ainsi leur client y gagnera aussi, de sorte que, dans une situation où un travail/revenu garanti assure la sécurité de base, toute activité de vente sera vite rémunérée uniquement sur la base de la performance.

Ce pan entier d'activités de vente et de commercialisation basculera dans l'autonomie et l'entrepreneuriat le plus strict, de même que toutes les autres activités où la performance est la variable-clef. Qu'on ne s'inquiète pas des travailleurs s'éreintant pour performer pour des salaires de famine ; le système actuel les exploite déjà autant qu'il est possible de le faire et la vraie question n'est pas de savoir s'ils sont fouettés ou affamer pour produire, mais si une machine ne pourrait pas les remplace afin qu'eux soient formés pour faire autre chose.

Ce sera toujours à chaque employeur de décider s'il veut embaucher un vendeur en lui offrant un salaire, une commission ou un mélange des deux, comme ce sera à lui de décider, d'ailleurs, s'il vaut mieux embaucher un vendeur ou le remplacer par un message téléphonique proactif et un mailing sur Internet. Affaire d'intuition et de rentabilités comparées, mais on peut parier que, pour les travailleurs de la performance qui resteront au travail, ce sera aussi l'autonomie qui s'imposera.

 

2.3.2. LES MAL-AIMÉS DU SALARIAT

 

En plus de la marche vers l'autonomie qu'on pourrait dire proactive, celle que l'on poursuit pour obtenir les avantages qui en découlent, il y a un autre visage de la marche vers l'autonomie, moins agréable, où il ne s'agit pas tant d'avoir un travailleur autonome de plus que d'avoir un travailleur salarié de moins. Le travailleur n'a pas besoin que sa compétence pointue l'exempte par défaut de toute supervision pour apparaître ingérable ; il suffit que la sécurité financière d'un régime universel de travail/revenu garanti lui permette de prendre ou de laisser tout emploi sur un coup de tête. La morgue de l'employeur et l'arrogance qui est naturelle à l'homme, cet animal à la nuque raide dont parle la Bible, suffisent pour que le salariat ne soit pas un statut qu'on désire.

En plus de ceux à qui l'autonomie est nécessaire pour optimiser leur travail, il y en a donc beaucoup d'autres à qui on l'accordera ou on l'imposera, simplement parce que le travailleur, même si ses tâches sont connues et parfaitement comprises, devient peu à peu incontrôlable dans une économie de services où se glisse partout une composante relationnelle. Il devient irritant et coûteux de vouloir le gérer au quotidien.

Il travaillera mieux si on reconnaît formellement son autonomie et qu'on lui consent l'accès à l'entreprenariat que cette reconnaissance rend possible. Il est donc préférable, pour l'employeur, de contrôler TOUS ses travailleurs au niveau de leurs résultats, même si ces résuktats dépendent surtout des circonstances ou de facteurs relatifs à l'entreprise plutôt qu'à la performance même du travailleur. Une injustice, mais qui rend tout tellement plus facile. C'est en fait le même pragmatisme qui, jadis, a permis que le servage devenu plus efficace remplace l'esclavage. (300)

La majorité des salariés du secteur tertiaire, privé comme public, sont affectés à des activités qu'il leur serait possible de réaliser comme travailleurs autonomes. Ils ne seront plus une majorité pour bien longtemps, car les entreprises ne demandent qu'à en être délivrées au plus tôt. L'entrepreneur ne veut pas être délivré de ses travailleurs parce que les fonctions dont ceux-ci s'acquittent sont toutes devenues inutiles; c'est comme salariés qu'il veut en être délivré.

La dynamique de fond ici est semblable à celle qui a prévalu - et prévaut toujours, pour ce qui en reste - dans les secteurs primaire et secondaire. Les travailleurs sont devenus relativement trop coûteux et il vaut mieux les remplacer par des machines chaque fois qu'on le peut. Comme salariés dans une activité tertiaire, il s'y ajoute encore le motif qu'ils sont difficiles à motiver et impossibles à contrôler. Les autres secteurs étant maintenant presque entièrement programmés, le tertiaire, dans toute la mesure du possible, va suivre le même chemin.

Quand l'employeur ne souhaite rien tant que de rendre son employé autonome, la marche vers l'autonomie peut ressembler beaucoup à une grande mise à pied. Une énorme mise à pied, car ces travailleurs au statut mal-aimé représentent le plus clair des effectifs de la main-d'oeuvre ! Mais est-ce bien d'une mise à pied qu'il s'agit ? Peut-on l'empêcher ? DOIT on l'empêcher ? Si elle advient, peut-on se prémunir de ses impacts négatifs ? Y a-t-il même des aspects négatifs a cette grande mise à pied, ou ne s'agit-il pas, au contraire, d'un grand soulagement pour tout le monde ? Tout dépend de ce que l'on fait de la fonction du travailleur mis à pied et de ce qui arrive alors au travailleur lui-même

 

2.3.2.1 Les activités coquilles

 

Il y a de pseudo activités qui sous-tendent des emplois dont la contribution à la production est nulle. Ce sont celles dont l'exécution des tâches ne demande ni créativité, ni initiative, ni capacité d'interaction. Pas de créativité, car l'originalité y est même souvent un inconvénient, pas de contacts personnels significatifs, car le rapport constant est aux choses, pas aux personnes, et pas d'initiative réelle, puisque leur rôle se limite a` l'application de décisions prises à un niveau supérieur, ou à la transmission et au contrôle de ces décisions.

Ces activités sont inutiles ou, si elles servent une fin quelconque, sont complètement programmables. Le seuil de rentabilité justifiant leur programmation peut ne pas avoir été atteint, mais il le sera tôt ou tard. Elles seront une à une programmées et les travailleurs qui s'y emploient, devenus inutiles, passeront d'un emploi qu'on vient de programmer à un autre qui ne l'est pas encore, jusqu'à ce qu'une solution permanente ait été trouvée qui leur redonnera une utilité réelle dans le système de production.

Malgré la rationalisation qu'a apportée l'automation, il reste encore de ces activités au secteur secondaire et il en reste beaucoup plus au secteur tertiaire. Elles ne demandent qu'à disparaître. Il y en a, surtout dans les toute petites entreprises, dont on n'a pas encore identifié la superfluité. Il y en a, surtout dans les grandes entreprises, qu'on ne conserve que pour respecter des ententes syndicales. C'est le cas historique bien connu du « troisième homme » sur la locomotive diesel (300)

L'État encourage souvent encore le maintien de ces pseudo-emplois, pour garder un simulacre de plein emploi qui lui procure des avantages politiques à courte vue. Dans un régime de travail/revenu garanti, où l'employeur n'est tenu d'employer que selon ses besoins et où l'employé ne souffre pas préjudice matériel de son licenciement, toutefois, ces activités vont disparaître presque sans délai.

Il ne faut pas confondre ces activités dont on sait qu'elle sont totalement programmables avec celles où un doute persiste quant à ce qui peut et ne peut pas en être programmé et exécuté par des ordinateurs et autres machines. Pour ces dernières, l'avance de l'autonomie est constante, mais à un pas qui demeure imprévisible puisqu'il est celui de la technologie. Nous avons parlé plus haut des postes de travail qui se scindent ainsi, d'une part en activités programmées et, d'autre part, en un reliquat inprogrammable qui donne naissance à une nouvelle activité.

Les activités « coquilles » dont nous parlons ici sont celles dont le modulo est 0, si on peut dire. Celles dont, après qu'on en a réparti le contenu entre divers programmes, le reliquat inprogrammable est inexistant. Peut-on parler alors d'une marche vers l'autonomie ? Oui, car on a ici un cas d'espèce qui en est un élément important. Même si, chaque programmation est réalisée à l'instigation de l'employeur et répond à son désir de supprimer un poste salarié, ce sont des travailleurs autonomes dont nous avons besoin que l'on retrouve en bout de piste.

Quand la programmation en est complétée, en effet, s'il ne reste en place que des machines dans les champs d'activités que couvraient ces activités au départ, les travailleurs ont été affectés ailleurs, puisque nous sommes en régime de plein emploi universel. S'ils n'ont pas été affectés à un vrai travail, utile, inprogrammable et leur apportant un statut d'autonomie, ils le seront éventuellement, après leur transit par d'autres postes coquilles. Ces postes disparaîtront tous et le plus tôt le mieux. Évacuer les travailleurs des activités coquilles est simplement la dernière phase d'une démarche qui a marqué toute l'industrialisation : la course vers un optimum. Ce processus, par étapes, mène à l'autonomie.

 

2.3.2.2 Les fonctions évanescentes

 

La grande mise à pied est en marche. L'employeur qui ne demande qu'à se débarrasser de ses salariés trouve des expédients pour le faire. Expédients plus ou moins brutaux, selon la nature de l'expertise à laquelle leur activité correspond, mais surtout selon le pouvoir dont il dispose. Quamd il le veut, il trouve toujours une façon de dire qu'ils ont la galle. Pour les forts - les monopoles - il y a la manière forte.

La manière la plus radicale de mettre fin à l'emploi, c'est de dire que le poste n'a plus de raison d'être et qu'il n'existe plus. C'est ce qui se passe quand un travail est programmé et nous avons déjà parlé ci haut des activités salariées qui sont programmables et seront programmées, pourquoi y revenir? Parce qu'il y a des activités qui ne sont PAS programmables, mais qui sont néanmoins programmées... Il y a des fonctions qui disparaissent.

Quiconque produit quoi que ce soit doit se demander si chaque élément qu'il inclut a` son produit fait l'objet d'une demande effective bien identifiée de la part de la clientèle ou si, au contraire, on peut supposer que le produit trouverait quand même preneur sans cette composante. Si la suppression de cet élément ne laisse pas prévoir une perte de clientèle pour l'entreprise, mais réduit les coûts de production, il faut s'attendre a` qu on le supprime, puisqu'on en déduira que la clientèle ne tient pas à cet élément et que, ayant le choix, elle préfèrerait ne pas en bénéficier et payer moins plutôt que d'en absorber le coût.

En application du même principe, si un service est offert qui ne peut être entièrement programmé à cause d'un élément inprogrammable, mais dont on peut supposer que la suppression de cet élément inprogrammable n'aura pas d'effet sur les ventes de ce service, on peut raisonnement s'attendre à ce que le producteur en élimine cette composante inprogrammable au plus tôt, puis procède à sa programmation pour réduire ses coûts. Raisonnable. Si le client a le choix, bien sûr

Mais qu'en est-il si le producteur fournisseur de services est un monopole ou fait partie d'un cartel de fait (712) ? En l'absence de concurrence, le consommateur ne peut pas signifier s'il préfère avoir le service avec ou sans cette composante inprogrammable. Quand l'employeur a ce pouvoir total, il peut décider, tout à fait arbitrairement, que la composante inprogrammable qui le gêne n'a pas vraiment sa raison d'être.

La composante inprogrammable étant sacrifiée, l'activité dont il était auparavant douteux qu'elle puisse être programmée ou qui, si elle l'avait été, aurait laissé en reliquat un poste inprogrammable, peut désormais s'inscrire au tableau des activités coquilles. Les travailleurs qui rendent le service auquel correspond cette activité rejoignent ceux dont les tâches ne requièrent ni créativité, ni initiative, ni empathie. Ils ont la galle et l'on peut mettre fin sans trop de compassion à leurs jours de salariés.

L'opération est facile. On identifie toutes les décisions à prendre pour rendre ce service, on les assimile à quelques choix programmables en faisant disparaître toutes celles qui ne peuvent pas l'être, puis l'on programme. C'est ce qu'on a fait avec les caissières de banque et les réceptionnistes et c'est ce qui est en train de se faire pour tous ceux qui sont commis à répondre aux plaintes dans les « services à la clientèle ».

En ce dernier cas, l'employé est d'abord instruit de ne jamais répondre à une question du client, à moins qu'elle ne soit formulée dans les termes des instructions qu'on lui a remises; dans un deuxième temps, l'employé ne répond plus qu'à un questionnaire, les commentaires libres étant simplement ignorés; dans l'étape finale, toutes les combinaisons question/réponse « acceptable » ayant été définies, il ne reste qu'à assurer l'interface client/machine ­ un jeu d'enfant avec Internet - et à licencier l'employé. La tâche est dorénavant programmée. Il n'est pas nécessaire de réduire les coûts du client, d'ailleurs, on peut simplement ajouter aux profits.

Quand l'employeur n'est pas soumis à la concurrence, il peut décréter que tous les services qu'il pourrait offrir, mais qui n'entrent pas dans une catégorie programmée, n'existent simplement pas. La population reçoit ainsi moins de services, mais ce sont des services que, prenant pour acquis, elle ne réclamait pas. Souvent, elle ne sent que bien confusément qu'on lui a enlevé quelque chose. Le travailleur licencié, pour sa part, devient « non qualifié », puisque la demande est disparue pour la compétence qui le distinguait des autres travailleurs non qualifiés. Pourquoi s'en offusquer, puisque c'est ce procédé qui a été continuellement utilisé pour faire avancer la révolution industrielle (712)?

Il faut s'en offusquer parce que, au contraire d'une société industrielle où le but est la distribution large d'un bien, laquelle dépend largement de son prix qui en rend la demande plus ou moins effective, le but, dans une économie tertiaire, n'est pas de donner moins de services au consommateur, mais de lui en donner plus. C'est la disponibilité de services qui mesure la richesse réelle. Si on fait disparaître un service, il faut que ce soit à juste titre.

S'il y a libre concurrence, faire disparaître un service est un risque calculé du fournisseur et le problème ne se pose pas. Le fournisseur de services peut bien sacrifier systématiquement le petit service accessoire, si c'est sa stratégie, car si ce n'est pas ce que le client veut, celui-ci le fera savoir en délaissant simplement les entreprises qui le priveront du petit service accessoire qu'il désire. Parce que le consommateur d'une économie tertiaire a de ces fantaisies, les entreprises qui ne sont pas en position monopolistique procèderont avec délicatesse avant de sabrer dans les petites attentions.

Quand il y a monopole ou cartel de faits, toutefois, le ou les fournisseurs ne sont pas soumis à ce contrôle du consommateur et peuvent donc, sans consulter qui que ce soit, nous appauvrir tous pour réduire leurs frais en nous privant d'une qualité de service qui hypocritement disparaît. Comme dans bien d'autres cas, il faut se méfier ici du comportement des monopoles et cartels de fait.

Une Nouvelle Société, qui protège le revenu du travailleur plutôt que son emploi, élimine les contraintes au licenciement et élimine donc aussi cette manière de couper les emplois en feignant de croire que certaines fonctions n'existent pas. Cela ne signifie pas que les salariés dont les fonctions ne correspondent pas à une demande conserveront un emploi, mais pose cependant une alternative dont les deux termes sont favorables.

S'il existe une demande pour cette fonction, celle-ci, en l'absence de tout monopole ou cartel de faits, trouvera son fournisseur qui l'offrira au prix qui justifiera qu'y aient accès ceux qui veulent en bénéficier. Les travailleurs qui en offrent aujourd'hui la composante inprogrammable deviendront les fournisseurs de ce service et, cette composante ayant été identifiée et extraite du processus dont elle faisait partie, il est bien probable qu'ils le feront à titre autonome.

S'il n'existe pas de demande effective pour cette fonction, elle disparaîtra, bien sûr, et ce sera alors entièrement justifié, mais les travailleurs n'en conserveront pas moins la protection du revenu qui est un élément fondamental d'une Nouvelle Société (701)

 

2.3.2.3 Les compétences « sui generis »

 

Il y a une autre situation qui, sans inviter l'hypocrisie et la brutalité inhérente à la position de toute puissance des monopoles, peut inciter certains employeurs à préférer transformer leurs employés en travailleurs autonomes et aboutir au licenciement de toute une classe de salariés. C'est celle des travailleurs qui se sont acquis une compétence et une expérience bien pointues, mais tranchée, si l'on peut dire, dans le mauvais sens du gâteau.

Dans une Nouvelle Société, il est prévu qu'une analyse des tâches est faite, dans les entreprises de plus de 20 employés, qui permet de définir un module de formation ad hoc qui servira à enseigner la compétence qu'exigent ces activités. Dans le cas des entreprises de moins de 20 employés, toutefois, la description des postes de travail se limite à les assimiler par affinité à d'autres postes dont les effectifs plus nombreux ont justifié qu'on en fasse l'analyse.

Ce faisant, on accepte que certains aspects de l'organisation de ces petites entreprises nous échappent. Parce que les exigences de la demande ont amené parfois ces petites entreprises, surtout dans les services, à se doter de structures qui ne correspondent pas a` celles des manuels d'organisation et dans lesquelles les tâches sont dévolues de manière tout à fait pragmatique, les modes d'apprentissage permettant l'acquisition des compétences qui répondent aux besoins particuliers de chacune d'elles nous échappent également.

Il s'y est développé des apprentissages menant à des compétences qui apportent des réponses à des problèmes bien particuliers, mais ces compétences sui generis ne découlent pas de l'assemblage rationnel de connaissances inter reliées. Elles reflètent seulement la façon de produire spécifique à une entreprise, une manière de faire conditionnée par la taille de cette entreprise, ses conditions d'approvisionnement, la concurrence à laquelle elle fait face, voire les idiosyncrasies de ses dirigeants.

La capacité de répondre à ces situations particulières à une entreprise a été, la plupart du temps, acquise par des travailleurs qui se sont joints jeunes à cette entreprise, avec une formation de base succincte et y ont développé sur le tas cette compétence maison, unique et sur mesure. Les conditions de cet apprentissage ne nous sont pas parfaitement connues et, parfois, il n'est même pas certain que cette compétence puisse être retirée d'un apprentissage formel. Acquérir cette compétence sui generis a pu demander bien des efforts, mais elle n'est pas aisément exportable.

Parce qu'elle n'a été qu'un agencement opportuniste de connaissances disparates, la formation maison qu'ont reçue ces travailleurs n'a pas de valeur universelle. L'utilité de leur compétence ne se manifeste pleinement que dans le seul contexte de l'entreprise où elle leur a été transmise et n'est de nature à intéresser qu'un seul « client » ... qui est justement leur employeur.

Ils sont donc à la merci de leur employeur qui, bien sûr, ne les en aime pas davantage, mais peut chercher à profiter du moindre prétexte pour mettre fin à leur statut de salariés et les transformer en travailleurs autonomes, afin de ne plus les payer qu'en fonction du travail effectué. C'est le flou même de leur compétence composite, en fait, qui leur sert aujourd'hui de protection, impliquant souvent une multitude de décisions qui dépendent chacune de facteurs dont l'appréciation est si subtile que l'on ne sait pas vraiment si la programmation en est possible, ni surtout rentable.

Dans une structure du travail en rapide transformation, cependant, leur « compétence » basée sur une connaissance de procédés empiriques peut vite cesser d'être un atout pour devenir un simple obstacle au changement. Dans une Nouvelle Société, qui a remplacé la sécurité d'emploi par la sécurité du revenu et qui enlève donc toute contrainte au licenciement (701), le statut salarié de ces travailleurs à compétence sui generis sera certainement remis en question.

La porte de l'autonomie leur sera grande ouverte, mais, en l'absence d'autres débouchés pour leur compétence, on comprend que cette «autonomie » dont ils jouiront, quand l'autonomie leur écherra, ne leur ouvrira que des perspectives bien limitées. Si on en fait des travailleurs autonomes, il leur sera bien difficile d'offrir leur compétence sur le marché ; ils constituent donc, en quelque sorte, une main-d'oeuvre captive. Ils ne sont pas seulement mal-aimés, ils sont bien mal fichus

Dans le système actuel de gestion des services, les conditions semblent ici réunies pour une exploitation crasse du travailleur sui generis, commençant par sa mise à pied sans compensation, continuant avec la révision de sa qualification à la baisse - puisqu'elle ne correspond pas à des critères reconnus - et se terminant par son arrivée comme « artisan » autonome sur un marché où, suite au licenciement des travailleurs comme lui et à la rationalisation des activités qui leur incombaient, la demande pour cette « expérience » mal définie qu'il pourrait offrir aura fléchi ou aura peut-être complètement disparu.

il est difficile de penser à un plus noir scénario. Dans le système qui prévaut aujourd'hui, le « passage à l'autonomie » qu'imposera son employeur à ce type de travailleur, victime de s'être entièrement développé en fonctions des besoins de l'entreprise dont on le chasse, a des airs de tragédie grecque. Mais qu'en est-il dans le contexte d'une Nouvelle Société ?

 

2.3.2.4 Le retour du travailleur mal fichu

 

Dans la situation qui prévaut aujourd'hui, c'est le scénario noir de l'exploitation qui se réaliserait pour le passage à l'autonomie du travailleur sui generis. Mais, dans une situation de travail/revenu garanti et de transfert en masse des ressources vers l'autonomie, c'est une tout autre affaire. Le travailleur qui devient « autonome » avec pour tout bagage une compétence d'utilité restreinte, voire douteuse a, comme tout autre travailleur, la responsabilité personnelle d'en acquérir une meilleure : une Nouvelle Société est entrepreneuriale et veut pousser à l'initiative. Dans l'immédiat, toutefois, au moment de son licenciement, sa situation n'est pas si mauvaise

Souvenons-nous (701) que les principes fondateurs d'une Nouvelle Société lui garantissent un emploi et un revenu de salaire au moins égal à celui qu'il avait au moment de sa mise à pied. S'il veut travailler comme travailleur autonome et peut en tirer de meilleures conditions, à la bonne heure, considérons le problème comme résolu. S'il ne cherche pas ou ne réussit pas à se créer une niche comme artisan à de telles conditions, cependant, le Bureau du Travail lui trouve une affectation. Quelle sera cette affectation ? Il y a deux scénarios.

Le premier scénario est que, l'appariement des travailleurs aux emplois étant fait selon les similitudes entre compétences (demande) et exigences (offres) d'emploi, on peut penser que si son ancien employeur cherche à remplir un poste comme celui qu'il occupait, c'est là qu'il trouvera un emploi. Si tel est le cas, le travailleur se retrouve là où il était auparavant, mais y travaillant moins d'heures pour un même salaire et avec en plus la possibilité d'acquérir une autre expérience, de compléter sa formation ou d'arrondir ses fins de mois par d'autres activités dans un travail autonome en parallèle à son emploi. Il a évidemment gagné au change.

Si l'employeur a encore besoins de ses services, la demande pour les services de l'ex-salarié sui generis devenu artisan s'améliorera, aussi. au fur et à mesure que l'ex-employeur se convaincra davantage que son ex-salarié lui en donne, comme travailleur autonome, autant sinon plus que ce qu'il lui donnait comme salarié. Sans doute plus, aussi, que tout autre travailleur que pourrait lui suggérer le Bureau du Travail pour ce poste ­ dont on aura nié qu'il exige une qualification spécifique - mais qui lui ne se sera pas frotté, durant des mois ou des années, au contexte et aux manières de faire de son entreprise. L'employeur qui a réussi à se libérer de son travailleur salarié découvrira peut-être qu'il y avait vraiment une plus-value dans cette formation sur mesure que ce travailleur a reçue dans son entreprise

Peut-on imaginer le cas de l'entreprise, refusant d'embaucher à salaire son ex-employé, mais lui offrant des contrats comme artisan autonome ? Elle peut bien le tenter, mais notre homme ne renoncera pas au salaire garanti qu'on lui paye désormais, si le travail autonome qu'on lui offre ne lui rapporte pas plus. Son ex-employeur devra donc lui payer, comme travailleur autonome, un taux horaire supérieur à ce qu'il lui payait comme employé, puisque c'est son salaire antérieur qui déterminera celui qu'il touche maintenant.

Cette hypothèse n'a de sens que si l'entreprise ne veut employer ce travailleur que pour un nombre d'heures inférieur à celui fixé pour l'emploi salarié dans ce type de travail et si le travailleur peut accepter cette proposition pour en tirer un salaire d'appoint, en parallèle à un autre nouvel emploi qui lui méritera son salaire garanti. En ce cas, c'est le marché qui détermine le coût dont lui et l'entreprise conviendront pour ses services de travailleur autonome.

Que ce soit beaucoup ou peu, tout le monde aura gagné au changement, puisque le travailleur touchera plus et que l'entreprise ne payera plus que pour les services dont elle a vraiment besoin, ce qui est la voie vers une production efficace. Évidemment, si les deux parties y gagnent, quelqu'un doit payer la note. C'est l'État qui le fait, par la compensation à l'entreprise pour l'augmentation du salaire horaire qui découle du salaire partagé et de la réduction concomitante des temps de travail, une procédure dont les mécanismes sont expliqués au texte 701. Évidemment, la société, nous tous comme consommateurs, sommes compensés pour cette contribution de l'État pas l'augmentation de productivité dont nous bénéficions comme usagers des services rendus.(15)

Le deuxième scénario est que son ex-employeur a rationalisé son entreprise, n'a vraiment plus besoin de ce type de compétence et ne l'embauche pas. Le travailleur licencié n'en sera pas moins affecté à un autre emploi, - sans doute non qualifié, puisque la qualification de notre individu se limite à sa compétence sui generis - mais il touchera néanmoins le salaire qu'il touchait au départ et qui correspondait à la qualification qu'on lui avait accordée. Dans l'immédiat, la situation du travailleur sui generis licencié l'incitera à développer son initiative, mais ne le pénalisera pas.

Avec les balises qu'apportent un Nouvelle Société, la possibilité dont bénéficient les employeurs de rendre leurs employés à l'autonomie et de rationaliser ainsi l'affectation des ressources humaines pour une économie tertiaire ne mène pas au scénario noir de l'exploitation, bien au contraire. À court terme, d'ailleurs, trois choses vont contribuer à résoudre le problème des travailleurs à compétence sui generis.

D'abord, le nombre de ces travailleurs diminuera par attrition, les nouveaux travailleurs n'arrivant jamais sur le marché du travail sans une qualification formelle et les travailleurs en place prenant avantage des possibilités presque infinies de formation pour acquérir une compétence polyvalente et donc plus avantageuse.

Ensuite, une analyse plus raffinée permettra, pour un nombre croissant d'entre eux, la certification de tout ou partie de leur compétence et donc l'établissement d'un différentiel salarial qui reconnaîtra la distinction entre ces compétences qu'on ne peut simplement pas aujourd'hui définir et une simple absence de compétence. Ils ne seront plus uniquement protégés par l'engagement initial du maintien de leur revenu au niveau précédant le partage du travail.

Enfin, leur compétence s'élargissant ou se précisant selon les besoins, beaucoup de ces travailleurs, atteignant le degré de polyvalence qui optimise leur marché, trouveront avantageux de travailler uniquement comme artisans autonomes et découvriront les moyens de relier leur rémunération à leur performance, devenant ainsi des entrepreneurs dans le plein sens du terme.

La situation finale est une meilleure motivation, une productivité accrue, une adaptation du travail fourni à la demande pour ce que produit ce travail. Un partage aussi, selon les conditions du marché, de la plus-value découlant de cette productivité accrue. Partage, d'abord, entre les travailleurs devenus autonomes et les entreprises, car dans un premier temps le nombre des travailleurs affectés à fournir ce service, artisans et salariés confondus, diminuera.

Dans une situation de vive concurrence sur le marché des services, toutefois, le nombre des fournisseurs de chaque service va s'optimiser, au vu des désirs de la clientèle exprimés par la décision des clients d'en payer le prix et c'est à une meilleure qualité de services pour le client que tendra à servir finalement cette productivité accrue d'une production rationalisée.

La situation du travailleur sui generis - et du salarié mal-aimé en général ­ lorsqu'il sera licencié par un employeur, ne sera certes pas catastrophique. L'employeur qui licencie un employé qui ne lui est plus utile retourne simplement à la collectivité une ressource dont la colectivité devra faire le meilleur usage possible, sans brimer liberté de celui-ci, mais sans subordonner non plus l'intérêt de tous à ses habitudes. Le travailleur salarié qui est rendu à l'autonomie est invité à se rendre utile et à en tirer un revenu ; s'il n'y parvient pas, le Bureau du Travail qui lui garantit alors son revenu lui indiquera sa destination.

Le licenciement des salariés ind`ésirés ne créera pas de catastrophe. Ceci ne signifie pas, toutefois, que cette façon cavalière de se débarrasser des salariés soit la meilleure. Une société dont les membres de plus en plus spécialisés deviennent de plus en plus interdépendants - et donc plus solidaires - comprend que son économie forme un tout et qu'on ne peut pas plus en exclure sans dommage un sociétaire producteur et consommateur que chasser un seul électron de l'univers. Le salarié qui choisit - ou pour qui l'on choisit - l'autonomie, ne démissionne pas de la société ni n'en est exclu ; il change de place.

Le système de production d'une Nouvelle Société ne doit ni ne veut congédier personne. Il préfèrera donc inviter poliment ses salariés à se déplacer, à se regrouper par affinités en fonction de nouveaux critères, pour former la nouvelle maquette du travail et de la production qui doit correspondre à une économie tertiaire.

 

 

2.3.3 LA SOUS-TRAITANCE

 

Le salarié que l'on veut persuader de prendre la voie de l'autonomie peut ne pas se sentir assez sûr le lui pour partir en pèlerin solitaire. Il doit alors pouvoir s'initier au voyage par étapes, en s'inscrivant à un groupe, par exemple. Entre le salariat généralisé et l'autonomie, il peut y avoir la sous-traitance. La sous-traitance est un tour guidé, une excursion qui est une incursion dans le pays de l'autonomie avant que le travailleur n'y aménage et n'y circule à l'aise.

Le travailleur salarié dont les services ne sont plus requis par son employeur, mais qui est mis sous contrat par une entreprise sous-traitante, ne devient pas un travailleur autonome. Il semble, à prime abord, que la sous-traitance, qui au demeurant a assez mauvaise presse, ne fasse que déplacer le problème du travailleur mal-aimé ou parfois l'aggraver. Pourquoi parler de la sous-traitance comme d'une étape vers l'autonomie ?

Il faut voir ce qu'est fondamentalement la sous-traitance et comprendre qu'il y a une « bonne » et une « mauvaise » sous-traitance.

 

2.3.3.1 L'approche fractale

 

Quand la société permet la création d'une entreprise, elle lui confie implicitement la responsabilité de satisfaire un besoin des sociétaires que la collectivité, autrement, devrait prendre sur elle-même de satisfaire. Elle laisse à l'entreprise le choix des moyens et consent à ce que la rémunération des services rendus par l'entreprise dépende des résultats que celle-ci obtient et donc de son efficacité.

Sous-traiter, pour une entreprise, c'est confier la responsabilité d'atteindre un objectif précis à une entité distincte de l'entreprise elle-même, laisser à cette entité le choix des moyens et faire dépendre la rémunération de celle-ci des résultats qu'elle obtient et donc de son efficacité. C'est l'application, à un autre palier, du même processus qui a permis que se développe une économie entrepreneuriale.

Pour une société qui non seulement veut demeurer entrepreneuriale, mais le devenir davantage, c'est la seule voie logique à suivre pour répondre à la complexification exponentielle de sa structure de production : il faut que la responsabilité de produire et la motivation du profit rejoignent en profondeur d'autres paliers de cette structure de production.

Pour réunir et gérer efficacement des compétences qui se ramifient ad infinitum, il faut diffuser plus largement l'obligation de synthèse et la fonction de gérance qui définissent la notion d'entreprise elle-même. Il n'y a pas meilleure façon de le faire que la sous-traitance, laquelle peut reproduire à tous les niveaux le modèle qui prévaut à celui de l'économie tout entière.

Dans une Nouvelle Société, la société civile est gigogne (709) et la production doit reproduire, de haut en bas, par la sous-traitance, l'image des fractales de Mandelbrot dont nous avons appris qu'ainsi se configurent toutes les structures organiques. La sous-traitance est déjà en marche comme alternative privilégiée à l'emploi traditionnel et elle va déferler comme un raz-de-marée sur le secteur tertiaire comme sur ce qui reste du secondaire. (712).

Il reste à s'assurer qu'il s'agira d'une « bonne » et non d'une « mauvaise » sous-traitance. La mauvaise est celle où une entreprise jette ses employés à la rue et confie l'exécution des tâches qui leur incombaient à une nouvelle entreprise, laquelle embauche de nouveaux travailleurs pour faire le même travail à des conditions moins avantageuses. Cette démarche, dans une Nouvelle Société, ne lèse pas les employés comme elle le ferait dans le système actuel, puisque leur revenu demeure garanti, mais elle n'en manque pas moins d'élégance.

Cette « mauvaise » sous-traitance, qui balaye du revers de la main toute l'expérience que les anciens travailleurs ont pu accumuler, suppose des postes de travail dont la qualification est nulle et n'est applicable que si les nouveaux travailleurs pressentis sont disponibles à rabais. Elle n'est donc pas usuelle quand un régime de travail/revenu garanti a été mis en place, puisque toute expérience valable est analysée et valorisée et qu'un travailleur a` rabais est une singulie`re anomalie.

La « bonne » sous-traitance, c'est celle qui ne fait que modifier le statut des salariés en place. Correctement gérée, elle peut être une étape vers l'autonomie et la responsabilisation, donc vers l'efficacité, le respect de tous les acteurs économiques et une plus grande richesse collective. Elle est une invitation au voyage

 

2.3.3.2 L'invitation au voyage

 

Les candidats à la sous-traitance, pour un segment où l'autre des activités d'une entrerise , peuvent apparaître de n'importe où et venir simplement remplacer ses employés, lesquels sont alors évincés. C'est alors le cas de la « mauvaise » sous-traitance, dont nous avons vu qu'elle sera rare dans une Nouvelle Société. Ce qui nous intéresse ici, cependant, comme prélude à l'autonomie, c'est le cas qui deviendra fréquent où la sous-traitance met en cause les salariés de l'entreprise même.

Il y a un nombre grandissant des travailleurs dont leur employeur ne veut plus comme salariés, parce que leur performance dépend d'une motivation que le salariat ne peut leur donner, mais dont on ne peut faire sur le champ des travailleurs autonomes utiles, parce que leur expertise est trop limitée ou qu'ils ne sont pas psychologiquement prêts à assumer de bon gré le statut de travailleurs autonomes.

Que peut faire l'entreprise qui ne veut plus de ses salariés, mais qui a toujours besoin de leur apport et ne veut pas carrément les congédier ? Elle peut, dans le cadre d'un contrat de sous-traitance, transporter leur contrat de travail à une autre entreprise qui assumera la responsabilité de leurs tâches, mais elle peut aussi, bien plus efficacement, les inciter a` se constituer eux-mêmes en compagnie et leur donner ce mandat de sous-traitance aux conditions dont ils conviendront . En utilisant cette approche, elle n'a plus à les mettre à la porte; elle les lance simplement en affaires

Ce faisant, elle les invite a` voyage guidé et encadré. vers l'autonomie, parce que la sous-traitance vers les employés eux-mêmes n'équivaut pas une simple translation du travailleur vers un nouvel employeur. Elle est la première étape d'un procédé essentiellement réitératif. La logique de la sous-traitance conduit nécessairement, en effet, lorsque celle-ci a été mise en mouvement, à une analyse périodique de la mission et des schèmes de production de l'entreprise sous-traitante comme de l'entreprise-mère et à des sous-traitances en cascade pour en tirer un rendement optimal.

Ces sous-traitances successives tendent à amener par étapes les entreprises à la taille idéale où l'autonomie du groupe et un sentiment d'appartenance peuvent émuler les avantages motivationnels de l'autonomie de l'individu. La taille où tous les participants, ou au moins une majorité d'entre eux, peuvent devenir des partenaires dans l'entreprise sous-traitante. Des entrepreneurs et donc des travailleurs autonomes. La proposition de sous-traitance de l'entreprise à ses salariés est une invitation à un grand voyage.

Le pari est que la productivité des travailleurs, réunis dans une compagnie qui leur appartient et dont ils assurent la gestion, augmentera suffisamment pour que, simultanément, la rémunération/heure des travailleurs puisse être plus élevée, alors que le coût unitaire des produits/services puisse être plus bas pour l'entreprise. Les expériences de cogestion réalisées un peu partout dans le monde laisse penser que ce résultat est non seulement possible, mais probable.

Les travailleurs auxquels cette solution peut s'appliquer sont ceux dont les compétences sont complémentaires et contribuent à l'atteinte d'un objectif intermédiaire de la production de l'entreprise. Nous en parlons d'abondant au texte 712. On comprend que leur constitution en mini-entreprises autonomes, chacune possédant une compétence axée sur la production d'une composante bien identifiée d'un produit/service, est le miroir de cette création d'équipes multidisciplinaires dont nous avons parlé dans la section précédente. La sous-traitance répond, dans la dimension gestion, au même besoin de synthèse de ces compétences que la recherche d'une complémentarité optimale nous force à scinder.

Le regroupement de travailleurs complémentaires en unités de production autonomes, elles-mêmes complémentaires, dont la juxtaposition judicieusement ordonnée répond à la demande des consommateurs, constitue la maquette de production idéale pour une économie tertiaire.

 

2.3.4. AUTONOMIE ZÉRO (0)

 

L'autonomie fleurira partout dans une économie tertiaire ... ou presque. L'économie d'une Nouvelle Société ne peut pas être totalement un espace d'autonomie, car il y a une catégorie d'activités tertiaires où la marche vers l'autonomie s'arrête et où aucune autonomie n'est permise. C'est celle des activités qui correspondent au domaine éminent de l'État.

Dans une société, il n'y a pas seulement les services que les sociétaires se rendent entre eux, mais aussi des services rendus à eux tous par l'État, au nom de la collectivité qu'il incarne. Certains de ces services découlent de l'autorité même de l'État et l'autonomie, non plus que l'entreprenariat n'y ont alors leur place. Les activités pertinentes aux services que rend l'État dans l'exercice de sa fonction de gouvernance constituent une catégorie d'activités tertiaires bien distinctes et à autonomie nulle.

 

2.3.4.1 Hétéronomie

 

Quand nous parlons d'autonomie nulle, ceci ne signifie pas que le travailleur n'y exerce plus son jugement et n'y prend plus de décisions. De la même façon que nous avons défini précédemment le travailleur autonome dans le pur sens étymologique de celui qui définit ses propres règles, il faut définir ici comme hétéronome le travailleur qui se limiter à appliquer celles qu'on lui a dites d'appliquer, dans le cadre strict et au vu des seuls critères qu'on lui a imposés.

C<est le cas de celui qui met sa compétence au service de l'État, pour que soient exécutées les activités pertinentes a` sa fomction de gouvernance. Il ne doit PAS définir ses propres règles, mais faire abstraction de sa volonté propre et n'utiliser quelque discrétion qui lui échoit que comme une occasion de mieux comprendre ce que veut l'esprit des lois, lequel doit être son seul guide chaque fois que la lettre en est imparfaite.

Celui qui a une fonction de responsabilité pour l'établissement et l'application des politiques et des procédures de l'État dans son rôle de gouvernance - le fonctionnaire, au sens strict ­ ne peut pas travailler dans l'autonomie. Dans l'exercice de cette fonction, il ne doit être rien d'autre qu'une créature de l'État et ne doit être motivé que par le seul plus grand bien de l'État. A fortiori ne doit-il donc pas avoir quelque intérêt personnel que ce soit aux gestes qu'il pose et aux décisions qu'il prend. Un « fonctionnaire entrepreneur » est une contradiction et si, sciemment ou par le jeu des circonstances, un fonctionnaire devient un entrepreneur, ce ne peut être que dans un contexte de corruption et c'est donc une abomination.

Les responsables de la mission éminente de l'État - sous ses aspects de stricte gouvernance, de justice ou de sécurité - ne peuvent pas, de toute évidence, travailler dans l'autonomie. Ceci est vrai des décideurs politiques, des planificateurs et gestionnaires décideurs, qu'ils soient élus ou nommés, et qu'ils soient à l'emploi du gouvernement lui-même ou des autres instances investies par l'État ou les citoyens eux-mêmes d'un pouvoir de gouvernance ou d'administration.

Cette même règle s'applique, aussi, à tous ceux dont le travail n'est pas de décider ni de gérer la chose publique, mais dont les fonctions expriment l'autorité l'État ou d'une instance de gouvernance. À ce titre, sont donc exclus de l'autonomie, ceux dont le travail consiste en ces innombrables décisions ponctuelles qui manifestent au quotidien cette autorité de l'État : ceux qui assurent la sécurité (policiers et militaires), ceux qui dispensent la justice et ceux qui représentent le pays à l'étranger. Ils doivent faire abstraction de toute préférence et chercher à s'identifier complètement à la volonté collective qui les a mandatés.

On ne peut accorder l'autonomie à ceux qui incarnent l'État ni en faire des entrepreneurs. Ils ont un patron et ils doivent le garder : c'est la société. Comment devons-nous traiter ces décideurs responsables de l'État, nos employés ?

En l'absence des gratifications qui vont de paire avec l'autonomie et l'entreprenariat - et qu'on ne peut accorder à ceux qui nous gouvernent, sous peine que leurs entreprises ne passent avant leur souci de nous gouverner et parfois le contrarient - c'est un grand défi à relever de nous assurer leur motivation adéquate tout en respectant les normes de l'éthique et de la justice.

C'est un défi considérable, car le rôle plus en plus important de l'entreprenariat sous toutes ses formes, dans une Nouvelle Société, pourrait éveiller une certaine envie chez ceux qui en sont ainsi les seuls privés. Le danger est présent que ne soit banalisée la corruption. Or la corruption est la maladie mortelle de la démocratie.

Il est inadmissible qu'on n'accorde pas, dès aujourd'hui, une importance accrue au proble`me de la corruption et qu'on ne la traite pas avec plus de sévérité, car la corruption est le péché de Judas, le péché des « félons qui, s'étant acquis la confiance d'un autre, se servent de cette confiance pour tromper celui qui la leur a accordée et lui nuire en en tirant profit ». Au plus profond de son Enfer, Dante place ces félons dans les bras mêmes de Satan.

On peut difficilement imaginer crime plus néfaste dans ses conséquences sociales, en effet, que de mettre à profit un mandat reçu de toute la société pour toucher un pot-de-vin et sacrifier les intérêts et les espoirs de milliers ou de millions de personnes qui vous ont fait confiance. Une Nouvelle Société mettra au ban de la société et ruinera irrévocablement, sans pardon ni pitié, les décideurs publics convaincus de s'être laissés corrompre.

 

2.3.4.2 La satisfaction préemptive

 

On punira les décideurs publics corrompus, mais la punition appréhendée, toutefois, n'est pas le meilleur incitatif pour garder les décideurs dans la voie de la vertu ; rien ne rend un homme plus imperméable à la corruption que la possession tranquille des moyens financiers de satisfaire ses désirs. Un décideur riche et satisfait est un décideur bien difficile à corrompre. L'hétéronomie qu'on exige des fonctionnaires a donc son prix et la société ne doit pas rechigner à le payer. Elle le payera en deux volets.

Le premier volet, c'est de combler le décideur public. Le salaire des décideurs publics, nommés ou élus, doit être non seulement augmenté, mais doublé ou triplé ! Être un mandataire du peuple et décider en son nom doit être le plus prestigieux des emplois et il doit s'y rattacher un salaire exceptionnel. Les décideurs publics sont aujourd'hui mal payés, puisqu'ils ne touchent pas, tant s'en faut, ce que touchent les entrepreneurs et gestionnaires du secteur privé qui décident de questions bien moins importantes et manipulent des fonds bien moins considérables. Il faut que la rémunération des décideurs responsables de l'État augmente de façon spectaculaire et que leur enrichissement se fasse ailleurs que dans des comptes en Suisse.

Les sommes nécessaires pour leur consentir ces salaires exceptionnels sont insignifiantes en regard des budgets de l'État. il est clair que toutes les sommes qu'on pourrait leur consentir en salaires sont négligeables, si on les compare au coût d'une seule mauvaise décision de l'État. Les décideurs publics ne sont pas mal payés parce qu'on manque de moyens, mais à cause d'un vieux fond de puritanisme qui voudrait nous faire croire qu'ils sont parfaitement désintéressés et ne veulent PAS s'enrichir. Cet angélisme naïf est délétère pour la démocratie, car c'est une corruption rampante et tolérée qui vient nous dire chaque jour que ce n'est pas vrai.

Il faut cesser de croire qu'il est inconvenant qu'un Ministre, qui gère 10 ou 20 milliards des fonds publics, touche une rémunération annuelle de 500 000 ou d'un million d'euros, alors que n'importe quel bon jouer de foot ou acteur a belle gueule, est encouragé à le faire. Il n'y a rien d'inconvenant à ce que, durant son mandat, on assume pour un décideur public des frais divers qui lui feront une vie de pacha. Il mérite une vie de pacha. Il EST le pacha. Il faut que le décideur se SENTE riche et soit satisfait. Ce qui est inconvenant, c'est que celui qui gère nos milliards n'ait pas les moyens de boire les mêmes vins que le milliardaire qui veut nous vendre des avions ou nous construire des autoroutes.

Le deuxième volet, c'est de s'assurer que le décideur public ne pense qu'à ça. Les décideurs publics ne doivent penser qu'à décider. Avant leur entrée en fonction, ils devront donc présenter leur bilan et confier la gestion de toutes leurs affaires, sans exception, à la Curatelle publique qui en assumera la gestion de simple conservation, selon les normes qui s'appliquent à la gestion du patrimoine des mineurs et autres incapables

Tous les paiements que le décideur voudrait effectuer duran son mandat, pour tout achat de nature privée qu'il souhaiterait faire malgré la prise en charge quasi exhaustive de ses dépenses courantes par l'État - dont le logement de fonction, la voiture, des frais de représentations, etc. - le seront par le biais d'une carte de crédit de fonction» qu'on lui remettra pour la durée de son mandat et dont un bureau de l'État créé à cette fin acquittera mensuellement le solde.

Non seulement le décideur public ne fera pas des affaires, mais il n'effectuera même aucune transaction financière. Toute transaction qu'il ferait sans passer par sa carte de crédit de fonction serait nulle. Toute tentative qu'il ferait sciemment pour effectuer une telle transaction serait une présomption de corruption et un acte criminel assimilable à une fraude. Durant son mandat, hors l'usage de sa carte de crédit de fonction, le décideur public, pour les fins de la gestion de ses affaires personnelles est juridiquement un incapable.

Ce n'est que lorsqu'il terminera son mandat que le décideur public sera tenu de rembourser les sommes imputées à sa carte de crédit de fonction. Compte tenu des dépenses dont l'État aura pris charge pour lui, le montant qu'on lui réclamera sera normalement bien modeste. Ce montant sera déduit de son salaire, car son salaire, bien sûr, ne lui sera remis que lorsqu'il aura terminé son mandat ,ce qui l'incitera parfois à mettre fin a son mandat et à profiter à son gré de la richesse qu'il aura méritée.

Le décideur public dont le mandat se termine retrouve, avec tous ses droits, son patrimoine en l'état ou il l'a laissé au début de son mandat, augmenté du montant de son salaire accumulé. Un accroissement qui devrait représenter une somme du même ordre de grandeur que celle qu'il aurait pu accumuler s'il avait, durant ses années de services, consacré son talent à ses affaires plutôt qu'à la chose publique.

Au cours des années qui suivront, des contrôles seront faits périodiquement de ses avoirs, afin de vérifier que n'y apparaissent pas des montants dont la provenance pourrait être liée à des opérations réalisées durant la période de son mandat. Dans le doute, il y aura enquête. S'il y a eu des gestes indélicats, la justice suivra son cours. Il faudra être sans pitié.

Il ne faut pas, d'autre part, hésiter à faire de la gestion publique une profession enviable. Si l'on accepte d'enrichir raisonnablement et honnêtement ceux qui nous gouvernent, il est absolument hors de doute que l'État et nous tous y gagnerons. On ne leur donnera jamais, tous ensemble, autant que ce que peuvent voler et surtout nous faire perdre ceux qui ne résistent pas à la corruption.

 

2.3.4.2 Les non-décideurs

 

Les travailleurs qui doivent être totalement hétéronomes constituent un élément important d'une économie tertiaire. Ils sont déjà nombreux, mais il ne faut pas en tirer la conclusion que quiconque a pour patron l'État ou une instance de gouvernance est exclu de toute autonomie. Deux catégories d'employés de l'État sont tenues indemnes de cette exclusion.

La première consiste en exécutants subalternes. Un personnel de secrétariat, de soutien logistique, de service à la clientèle et d'intendance qui se situe en dessous et aux ordres de ceux qui sont les RESPONSABLES de l'État et des autres entités de gouvernance. Alors que ces derniers doivent décider ­ mais en faisant abstraction de leur personnalité propre, se voulant les simples interprètes de la volonté de leurs instances respectives - leurs subordonnés ne doivent simplement PAS décider.

Non seulement ils ne doivent pas décider, mais ils ne doivent même pas se mêler d'interpréter les règles qu'ont définies les décideurs, puisqu'ils n'en sont pas responsables. Quand ce personnel de pure exécution trouve prétexte à influer, plus ou moins ouvertement, sur les décisions des instances de gouvernance, il devient un pouvoir caché et une source d'arbitraire. Quand il devient dominant, ce qui se produit chaque fois qu'un vrai responsable abdique sa responsabilité, on a la gouvernance par des irresponsables, ce qui est aussi une abomination.

Puisque les exécutants subalternes ne peuvent en aucun cas, assumer de façon légitime l'autorité de l'État, rien ne s'oppose à ce qu'on puisse accorder un statut de travailleurs autonomes et d'entrepreneurs à ces employés de l'État qui n'en sont pas les décideurs responsables. Ceci sous réserves, bien sûr, d'une grande vigilance pour veiller à ce qu'ils ne s'arrogent pas cette autorité à laquelle ils n'ont pas droit.

Cette distinction est importante, puisque ce personnel d'exécutants sans fonction décisionnelle représente la grande majorité des travailleurs de l'État et des instances de gouvernance. Une rationalisation de leurs tâches exigera que beaucoup de ces exécutants subalternes qui ne sont pas des décideurs essentiels au rôle au l'État dans sa fonction de gouvernance soient rendus à un statut de travailleurs autonomes, pour en exécuter la partie inprogrammable, alors que la partie programmable en sera programmée. (708)

Ce passage à l'autonomie de fonctionnaires exécutants peut comporter un danger. Nous avons parlé plus haut des fonctions &laqno; évanescentes », ces services dont nous privent, parfois à notre insu, les monopoles privés qui veulent maximiser leur profit. N'a-t-on pas a craindre un même phénomène quand l'État, qui est certes le plus puissant des monopoles, rationalisera ses activités ? Ne décidera-t-on pas de faire disparaître de bien des services la composante inprogrammable qui en est la vraie raison d'être et ne verrons nous pas une détérioration généralisée des services qu'offre l'État ?

Ce risque est hélas bien rée, car cette détérioration s'est manifestée avec constance, chaque fois qu'une économie dirigée et un fonctionnariat puissant ont eu l'occasion de conjuguer leurs efforts pour réduire les services offerts à leurs administrés. Il se manifeste aussi, périodiquement et pour un temps, chaque fois qu'un gouvernement en mal d'économies choisit cette façon de boucler ses fins de mandats.

C'est pour parer à cette mauvaise habitude que l'on prendra soin, dans une Nouvelle Société, de s'assurer que les aspects inprogrammables de la relation entre citoyens et fonctionnaire ne soient pas sacrifiés à la programmation et à la marche vers l'autonomie. On y veillera en confiant la charge de l'utilisation de ces services à des &laqno; cicérones » dont c'est l'administré qui détermine les tâches et dont nous avons décrit ailleurs la fonction (708).

On peut rendre à l'autonomie, en en faisant des cicérones ou autrement, une grande partie de ces exécutants subalternes. Il est à prévoir, cependant, que beaucoup de ces derniers résisteront âprement aux efforts visant à remplacer leur statut actuel par l'autonomie, une situation plus motivante, mais qui peut apparaître bien moins alléchante à qui possède déjà la sécurité d'emploi et un revenu garanti. Il faut vouloir être motivé

La deuxième catégorie d'employés de l'État qui n'ont pas à être exclus de la marche vers l'autonomie consiste en ceux qui ne représentent pas l'État dans l'exercice de ses pouvoirs éminents, mais dans son rôle de fournisseur de services. Il ne faut pas confondre ses interventions à ce titre avec sa mission et son mandat de gouvernance. L'État doit intervenir au palier de la définition des services requis, laquelle exprime une vision de la société et de ses objectifs, mais ses interventions dans la gestion même de ces services sont affaire de simple opportunité.

Dans l'exécution de leurs tâches, les employés et contractants des réseaux de services publics de l'État - médecins, éducateurs et autres fournisseurs de services publics - prennent les décisions pertinentes à l'accomplissement de leurs missions professionnelles respectives, mais sans recevoir à ce sujet de directives de l'État. Ils ne traitent avec celui-ci et n'en retirent un revenu qu'en sa qualité de commanditaire de ceux auxquels ils offrent leurs services. Ils ne sont donc pas dans des fonctions de gouvernance et ce ne sont pas des décideurs de l'État.

L'État ne doit pas nécessairement se désengager dans tous les cas de son rôle de fournisseur de services, mais il doit certainement voir son rôle comme subsidiaire au palier de la fourniture même de ces services et viser à y occuper moins de place. Dans cette optique, les professionnels des réseaux de services publics doivent être transformés en travailleurs autonomes, dans toute la mesure du possible et c'est une large mesure.

L'État doit favoriser un statut d'autonomie pour ces travailleurs de la santé, de l'éducation et en partie de la justice. À certaines conditions, dont nous discuterons au prochain chapitre, il doit aussi susciter en eux un désir d'entreprenariat et créer entre eux la concurrence qui donnera à l'utilisateur de leurs services le véritable libre choix auquel il a droit

 

2.4 L'ÉVOLUTION SPONTANÉE

 

Nous allons vers plus d'autonomie. Nous avons vu précédemment que la structure en place d'une société tend à s'adapter à un nouveau paradigme, bien avant que l'État ne lui donne son satisfecit et ne promulgue les nouvelles règles du jeu. Dans les limites de sa tolérance, la structure d'encadrement de la société industrielle s'adapte spontanément aux exigences d'une économie tertiaire.

Nous assistons tous les jours aux changements qui sont apportés peu à peu par les entreprises et les individus à la structure actuelle, pour que celle-ci s'adapte aux nouveaux besoins. La mise en place d'une nouvelle structure qui favorise la complémentarité et l'autonomie est à se faire, mais discrètement et pas toujours de façon franche ni constructive.

D'abord, sans le dire, on a pris pour acquis que celui qui vit de l'aide sociale va travailler au noir, arrondir ainsi son revenu à un niveau acceptable et répondre du même coup à la demande pour les petits boulots qui, autrement, ne serait simplement pas satisfaite. On condamne donc le travail au noir - qui est, sous un autre nom et sans reconnaissance formelle, le travail en parallèle qu'une Nouvelle Société veut légitimer et promouvoir - mais on le laisse proliférer, car on voit bien qu'il est inévitable et que, en fait, il nous arrange.

Ensuite, on ne feint que pour la forme d'exiger des travailleurs autonomes le paiement d'un impôt sur le revenu (fiscalité directe), alors qu'on prend plus que leur part des travailleurs salariés à revenus moyens. On le leur prend évidemment à la source, luttant ensuite férocement pour ne leur en rendre que ce qu'on ne peut éviter de leur rendre et en assortissant le remboursement à des formules cabalistiques dont seul un expert peut comprendre le sens. Comment montrer plus clairement que le salut est dans l'autonomie ?

Enfin, les entreprises suppriment des emplois tant qu'ils peuvent. Il est déjà évident que la tendance est de ne garder à l'interne que les décideurs et un personnel secrétarial et de soutien dont la plus grande partie sera remplacée par des machines dès que l'on pourra le faire. Tout le reste est déjà chassé par la sous-traitance, l'impartition et autres procédés qui remplacent le salariat pour permettre la motivation nécessaire à une économie de services. Mais comme on n'a pas préalablement mis en place un régime de travail/revenu garanti, ceci ne va pas sans de profondes souffrances

Ces changements, comme on peut le prévoir, présupposent tous une plus grande complémentarité et vont dans le sens d'une augmentation de l'autonomie du travail. Ce qui ne va pas sans quelques grincements de dents, puisqu'il implique une perte de prestige et de pouvoir pour les organisations fondées en principe sur la solidarité, mais en fait sur la similitude entre leurs membres, comme les syndicats, les corps professionnels, les partis politiques et les églises.

Ce changement va aussi dans le sens d'un respect accru pour chaque intervenant social, à la mesure de son caractère irremplaçable qui établit sa complémentarité. Un respect sous condition, cependant, auquel correspond, hélas, un croissant mépris pour ceux qui ne se rendent pas indispensables. Ce mépris et la fracture sociale qui en résulte montrent bien que nous avons atteint la limite de la flexibilité du cadre actuel dont peuvent tirer avantage les acteurs privés. C'est maintenant la responsabilité de l'État de veiller à compléter la transformation et de le faire en palliant ses effets négatifs.

Il doit le faire en remplaçant les lois et les normes qui freinent - bien futilement - l'évolution vers la complémentarité et l'autonomie, par de nouvelles qui, au contraire, iront dans le sens du changement et l'encadreront correctement. L'État est sommé par les circonstances d'intervenir et de poser des gestes concrets et irréversibles. En modifiant le système de formation, le système judiciaire, le système fiscal et, surtout, en introduisant une garantie de travail/revenu pour tous les travailleurs.

Selon que l'État posera ou non ces gestes de bon gré et avec habileté et diligence, nous passerons aisément ou brutalement dans une Nouvelle Société. Nous y passerons dans la joie ou les larmes, mais nous y passerons. L'État a un nouveau rôle à assumer.

 

Pierre JC Allard


 

SUITE: 3. Un nouveau rôle pour l'État

 

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