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2. L'épopée industrielle racontée à Juliette

 

Au milieu du XVIIIe siècle, le monde tout entier était plongé dans la misère. Comme il l'avait toujours été. Arrivent les premières machines et l'espoir de l'abondance. Ceux qui ont quelque richesse et un peu de flair voient une occasion à saisir et les industries naissent. Le but des industriels est de faire un profit en répondant à une demande qui semble intarissable par une production de masse. Pour la demande, ils n'ont que l'embarras du choix ; tout le monde manque d'à peu près tout. Comment une population pauvre va-t-elle payer pour les biens qu'on va lui offrir ? En travaillant.

L'industrie crée des emplois, distribue des salaires et la demande du travailleur, maintenant qu'il a des sous en poche, cesse d'être une supplique ou un voeu pieux et devient «effective ». Il peut devenir un « consommateur ». Le consommateur a divers besoins ? On verra à les satisfaire un à un, au rythme de la mécanisation. Il lui faut de l'argent ? On lui en fera gagner. Les besoins sont peu à peu satisfaits, le producteur fait un profit, l'industrie fleurit. (Le bonheur règne ? Pas tout à fait, mais c'est une autre histoire).

Le producteur qui fabrique des robes de coton leur fixe un prix. Il fixe aussi ses salaires. Il fait un profit. Pour maximiser son profit, il lui faut vendre le plus de robes possible au meilleur prix possible en payant un minimum en salaire. Simple et méchant, mais il y a un os. Pour rentabiliser une production de masse, il faut une consommation de masse. Or, une masse de consommateurs, ça ne peut être que les travailleurs, car il n'y a pas des masses de producteurs et, de toute façon, la femme du patron veut encore des robes de soie cousues mains. Comme c'est avec son salaire que le travailleur, qui est aussi le consommateur, doit payer à sa femme ses robes d'indienne, il y a un équilibre à maintenir.

Les penseurs cherchent un point d'équilibre, mais l'industrie ne fabrique pas que des robes ; elle fabrique aussi des souliers, des chapeaux-melon et, avant longtemps, l'agriculture aussi sera mécanisée. L'équation n'est pas simple. L'équation de la structure industrielle se complique à mesure que progresse l'industrialisation ; elle se complique, aussi, à mesure qu'entrent en scène, banquiers, syndicalistes, politiciens, philosophes, économistes et autres intervenants, mais l'État et la classe des investisseurs ne manquent pas de gourous qui vont leur expliquer les règles du jeu.

Les règles du jeu ? Il y en a des tonnes, car le jeu est subtil, mais il y en a TROIS (3) qu'on va découvrir par essais et erreurs au cours des décennies et qui sont incontournables pour le producteur. Si une société industrielle ignore ces trois règles, elle va à la ruine. Ces règles sont : le Paradoxe de l'Abominable Satisfaction, l'Équation de la Consommation Effective Globale et le Postulat des Deux Richesses

 

2.1 Le Paradoxe de l'Abominable Satisfaction

 

Quand commence la production de quoi que ce soit, producteur et consommateur forment un couple béni par le ciel. Le consommateur a un désir, le producteur veut le satisfaire. Il n'existe pas, cependant, de communauté d'intérêt plus courte, car producteur et consommateur constatent presque aussitôt que leurs attentes sont irréconciliables. Dès que son besoin prioritaire est satisfait, en effet, le consommateur prend pour maîtresse le second besoin sur la longue liste de ses désirs et le producteur se morfond au foyer, car il ne peut pas suivre.

Le producteur ne peut pas suivre le consommateur dans ses fantaisies, car une entreprise industrielle a besoin d'un équipement pour produire. C'est l'équipement qui détermine son volume de production, qui est souvent le facteur le plus important de sa productivité et qui donc, en bout de course, détermine sa profitabilité.

Quand un capital financier se transforme en équipement (capital fixe), il acquiert la vertu multiplicatrice magique qui, dans une société industrielle, en fait la source de toute vraie richesse. En revanche, il perd sa flexibilité : l'équipement est conçu pour produire quelque chose et rien d'autre. On ne peut pas prendre une horloge et en faire un bateau, ni une presse à imprimer et en faire un four à pain. Le capital investi dans presse à imprimer va y rester et sa rentabilité va donc dépendre totalement de la demande pour des imprimés, parfois, même, pour une sorte bien précise d'imprimés.

C'est l'équipement qui fait l'industrie, mais l'acquisition de l'équipement dont il a besoin représente, pour le producteur, un investissement considérable. Pendant un laps de temps variable, mais toujours significatif, tout le profit qu'il pourra retirer de son entreprise ne suffira qu'à compenser le prix qu'il a dû débourser pour acquérir son équipement. Quand il aura touché l'équivalent en profit d'exploitation du prix de son équipement, auquel il faut ajouter l'intérêt sur ce montant, alors, mais alors seulement, il réalisera un profit net.

Quand il atteint ce moment tant attendu, le producteur qui a amorti son équipement et dont l'entreprise est enfin ainsi devenue vraiment lucrative ne souhaite rien tant que de continuer à produire longtemps avec cet équipement. La rentabilité, pour un producteur, c'est d'amortir son équipement puis de produire encore longtemps. Idéalement, de produire sans rien changer, jusqu'à la fin des temps.

Il ne faut donc pas s'étonner si un imprimeur préfère imprimer plutôt que de promouvoir la boulangerie ou la navigation. Pour continuer d'imprimer, quand il a déjà amorti son équipement, il visera de nouvelles clientèles cibles en baissant ses prix jusqu'au niveau le plus bas qui lui laissera une marge bénéficiaire, négligeant même parfois de se constituer une provision suffisante pour le renouvellement éventuel de son équipement. Il utilisera la publicité, rognera sur la qualité du papier, jouera la carte de l'obsolescence ­ dont la cas archétypal est bien celui d'un journal quotidien ! ­ et tentera de toutes les manuvres pour continuer à extraire un profit de son investissement.

Ne lui parlez pas de pain. Ne lui parlez pas de sauver les forêts en lisant son journal sur écran. Ne lui parlez pas des besoins ni des désirs des consommateurs. La période de grâce pendant laquelle il peut produire avec son équipement amorti durera, en effet, aussi longtemps qu'il y aura une demande effective pour ce que cet équipement peut produire avec profit.

La notion théorique d'une production tout entière tournée vers la satisfaction de la demande est donc mise à mal dans la minute qui suit l'acquisition de l'équipement. Le consommateur satisfait son besoin prioritaire, puis veut passer à la satisfaction du suivant ; le producteur veut lui vendre la même chose. Il n'est pas suffisant pour le producteur que le consommateur consomme, celui-ci doit consommer que ce peut produire le producteur avec l'équipement qu'il possède. Producteurs et consommateurs ont des intérêts divergents. Il s'agit de savoir qui obtiendra satisfaction, ce qui dépend de leurs pouvoirs respectifs et donc, essentiellement, de la concurrence.

Un producteur ne veut pas changer, il veut continuer. Aussi longtemps que son équipement n'est pas raisonnablement amorti, il ne PEUT pas changer et DOIT continuer. Les désirs du consommateur, surtout s'ils sont différents de ses désirs précédents, ne suscitent don pas chez lui un grand enthousiasme. Le consommateur frivole, inconséquent, déloyal, versatile, dont les goûts peuvent changer de façon radicale, parfois imprévisible est une menace pour le producteur

Lorsqu'il s'agit de produits de consommation courante, le producteur peut fidéliser son client en répondant le mieux possible à sa demande et en se contentant d'une parcelle de sa loyauté : l'acheteur qui aime une mayonnaise ou un ketchup reviendra en acheter. Peut-être. Mais dès qu'il s'agit de la production de biens semi-durables, ce qui représente une part énorme des activités du secteur secondaire, le producteur est sans défense. L'excellence ne suffit plus. Elle peut même cesser d'être un avantage, car rien ne met plus sûrement fin à la demande de l'ingrat consommateur que de la satisfaire pleinement. La satisfaction du désir du client, pour le producteur, est une abomination.

C'est vrai pour tous les producteurs. Une structure industrielle est prisonnière de son passé, incarné par l'équipement en place et en cours d'amortissement. Elle est donc victime d'une forme d'hystérèse : elle tend à poursuivre dans la voie où elle s'est engagée, car elle n'est jamais aussi profitable que si elle continue à produire ce qu'elle produit déjà.

Dans une situation de forte concurrence, elle ne peut vraiment produire profitablement que ce qu'elle produit déjà. Malthus prédisait que le capitaliste avide réduirait les salaires à merci et garderait la classe ouvrière au niveau de subsistance. Grave erreur. Malthus, à ce qu'il semble, n'avait pas prévu que si le capital qui devient« capital fixe » n'a plus d'autre utilité que de produire ce qu'il a été conçu pour produire, ni d'autre valeur que l'espoir du profit qu'on tirera de ce qu'il produit, l'investisseur est prisonnier de son investissement. Il se crée une dépendance des producteurs/investisseurs envers les travailleurs/consommateurs.

Le pouvoir du consommateur, qui apparemment n'en a aucun, est que si un produit ne peut pas se pas vendre, consommateur comme producteur y perdent, mais celui-ci bien plus que celui-là. Le producteur perd évidemment le profit qu'il n'a pas fait et la valeur des matières premières et du travail investis dans ce qui n'est pas vendu, comme le consommateur perd la satisfaction qu'il n'en a pas tiré du produit qu'il n'a pas consommé. Ceci, cependant, pour le producteur, n'est que la pointe du iceberg ; il y a une conséquence bien plus grave.

La conséquence BEAUCOUP plus grave, pour le producteur, c'est que, s'il n'y a pas au moins un espoir crédible que ce qu'il produit se vendra, l'équipement lui-même qui lui sert à produire ne peut se transformer miraculeusement pour produire autre chose et ne vaut donc plus que son prix en ferraille. Le producteur perd le capital investi dans son équipement et qui, par définition, constitue sa richesse. IL PERD TOUT. Le producteur est ruiné. Si derrière le producteur il y a un investisseur qui l'a soutenu, l'investisseur peut aussi perdre sa mise.

Il faut que le consommateur achète. Le producteur est à la merci du consommateur et de son abominable satisfaction. Le producteur apprend vite cette première leçon ; il surveille son client avec une suspicion résignée et surveille aussi avec appréhension l'horizon d'où peut apparaître un autre danger : l'innovation qui rendra son équipement désuet. Il apprend vite qu'il ne faut jamais satisfaire un besoin si l'on n'en a pas créé un autre. Il comprend aussi que ce n'est pas lui qui peut le faire mais tous les producteurs ensemble et l'État. Nous y reviendrons. Avant que les producteurs puissent régler son compte à l'Abominable Satisfaction, Il y avait d'autres dangers à affronter.

 

2.2 L'Équation de la Consommation Effective Globale

 

Si le capital a une importance primordiale dans une société industrielle, c'est parce qu'il est investi en équipements et que cet équipement multiplie la production. La production de choses utiles qui constituent la richesse réelle. Le capital investi en équipement multiplie la richesse. Le producteur a la richesse et s'enrichit davantage, mais ce qui est produit DOIT être vendu. Un producteur veut donc élargir sa clientèle et la garder. Il veut surtout qu'elle consomme. La « consommation effective », c'est ce qu'on attend d'un bon travailleur dont on rend la demande effective en lui payant un salaire. C'est pour ça qu'on lui paye un salaire qui dépasse le niveau de subsistance.

Au début de l'industrialisation, l'élargissement de la clientèle ainsi que l'augmentation de la demande et de la consommation effectives sont venus tout naturellement. On parvenait facilement à donner plus d'argent à des travailleurs qui n'en avaient pas et à les faire consommer, car l'industrie offrait un revenu plus élevé aux paysans qui arrivait avec l'exode rural, ceux-ci qui n'avaient rien et ils voulaient tout. Simultanément, l'augmentation des volumes de production permettait de baisser les prix ; il y avait donc chaque jour plus de gens dont la demande devenait effective. Il pouvait y avoir des déséquilibres, mais on ajustait au cas par cas, au prix de quelques inconvénients parfois tragiques, mais toujours passagers.

Pour chaque producteur, le problème bien visible était de se prémunir contre la satisfaction de son client et l'une des façons de le faire était de garder ses prix au plus bas. De garder donc au plus bas, aussi, le salaire de SES travailleurs. Il y avait donc une tendance à mesquiner un peu et le risque était toujours présent que n'apparaisse un autre problème, mois visible mais tout aussi dangereux que la satisfaction : que la demande globale ne soit plus effective pour acheter tout ce qui était produit. Or, l'on produisait de plus en plus

De toutes les raisons pour que le consommateur n'achète pas, sa satisfaction est certes la plus frustrante, mais la pire c'est que l'acheteur potentiel n'ait pas d'argent pour acheter. La pire, car le vendeur, individuellement, n'y peut rien : c'est toute la classe des producteurs ensemble, qui dépend de la consommation de toute la classe des consommateurs. Le pire scénario, pour l'ensemble des producteurs, c'est que la demande globale ne soit plus « effective », qu'il devienne apparent que les consommateurs en bloc n'auront pas l'argent nécessaire pour acheter ce qu'on leur offre.

On a vu ce qu'il advient de la richesse du producteur quand il semble que ses produits ne se vendront pas. Si c'est toute la classe des consommateurs qui n'a pas l'argent nécessaire pour acheter la production globale, les conséquences en sont si catastrophiques que la simple menace que ceci puisse arriver peut créer une panique qui décuple les effets du déséquilibre. On risque la crise.

En temps de crise, le pauvre se serre la ceinture sur une taille mince, mais c'est une énorme panse que doivent alors perdre investisseurs et producteurs. Ceux-ci sont donc prêts à consentir beaucoup de sacrifices pour qu'une crise n'arrive pas ou, si elle est déjà là, qu'on y mettre fin rapidement. De grands sacrifices. Pas de gaieté de cur, mais s'il le faut vraiment.

Au cours de la Grande Crise de 1929, on a compris qu'il le fallait vraiment. Roosevelt a donc pu obtenir un grand sacrifice de la classe des producteurs. Pour assurer la survie du capitalisme, la condition suffisante ­ mais nécessaire ­ était que les riches renoncent à s'enrichir

Pas chaque riche, bien sûr - il faut bien continuer à s'amuser - mais l'ensemble des riches. Le New Deal de Roosevelt a donc défini et imposé la condition de survie du capitalisme : il faut retourner globalement au travailleur/consommateur la pleine valeur de la production. Toute la valeur, sans rien en retenir.

Pour garder la demande effective, il faut mettre entre les mains de ceux dont les besoins restent à satisfaire ­ en clair, les travailleurs - assez d'argent pour qu'ils puissent acheter tout ce qui est produit. Ils doivent toucher intégralement la valeur de la production sans quoi, évidemment, celle-ci ne pourra se vendre entièrement. Or, le consommateur, c'est celui qui consomme et personne d'autre. Le travailleur, le petit entrepreneur jusqu'à ce qu'il réussisse, soit. mais pas le riche. Pas le « gagnant ».

Le « gagnant » - les gagnants étant ceux dont les besoins sont repus de tout ce que le système industriel peut produire - dont les revenus supplémentaires vont au bas de laine ou à l'investissement, n'est pas un consommateur et IL NE PEUT PAS recevoir en profit, en dividendes ou autrement une parcelle qui viendrait diminuer la valeur totale de la production qui doit être remise aux consommateurs, sans quoi la crise viendra

En pratique, ceci signifie que, quel que soit le résultat des escarmouches entre le Capital et le Travail au palier d'une entreprise ou d'une autre, il faut, en bout de piste, que l'on donne en revenu à l'ensemble des consommateurs la pleine valeur de la production totale. Cette valeur, par définition, est égale à la valeur de la somme du travail pour la produire puisque seul le travail crée une valeur réelle.

Si on ne donne pas ce revenu au travailleur en rémunération de son travail, on devra le donner à un autre consommateur « non travailleur », que ce soit la femme les enfants ou les vieux parents du travailleur important peu, puisque, de toute façon, c'est toujours la valeur de son travail qui est distribuée. Elle ne peut toutefois être distribué qu'à un consommateur, excluant donc ceux dont les désirs sont satisfaits.

La valeur du travail. Pas plus, pas moins. Si on donne plus, il y a inflation jusqu'à ce que la valeur du revenu baisse et rejoigne la valeur de la production, ce qui ne se fait pas sans quelques grincements de dents ; si on donne moins, quelque chose ne se vendra pas et quelqu'un sera ruiné. Probablement l'un de « ceux dont les désirs sont satisfaits ».

Cette équation, d'ailleurs, quand on écarte le voile monétaire et qu'on voit la réalité, est d'une parfaite évidence. Tous les biens qui sortent des usines ne peuvent être achetés et utilisés que par ceux qui en ont besoin et la part qu'en consomment les investisseurs et autres richards ne peut être en proportion de leur richesse, mais de leurs besoins insatisfaits, lesquels diminuent avec leur richesse. Si on voit les produits comme une réalité ­ (c'est-à-dire comme des matières premières et du travail) - faisant abstraction des goûts, des griffes et autres critères subjectifs qui font qu'un chambertin n'est pas un beaujolais - les riches consomment seulement en proportion de leur nombre et en fonction inverse de leurs besoins satisfaits, ce qui ne représente pas beaucoup sur l'ensemble de la production de biens industriels.

Un artisanat de luxe peut vivre de la seule clientèle des nantis, parce que chaque nouveau produit correspond à un nouveau désir ; mais, si on produit industriellement beaucoup d'objets identiques, celui qui a tout n'est pas un bon client. Une grande industrie « juste pour les riches » ne prospère que si elle se déguise en artisanat et se défend bien d'être une industrie. Dans le meilleur des cas, elle reste toujours un enfant chétif dans la famille industrielle si elle ne va pas chercher le « gagnant » dans le consommateur ordinaire, celui qui ne s'éveille qu'à Noël ou une fois dans sa vie... La production de masse doit être consommée par la masse et c'est à la masse qu'il faut donner les moyens de l'acquérir.

Ceci qui apparaît aujourd'hui évident, n'a été compris qu'après bien des larmes. Ce n'est qu'au moment du New Deal (Roosevelt) qu'est venue la compréhension de cette interdépendance entre consommateurs et producteurs et donc de la limite pratique que fixe la réalité à l'exploitation du travailleur. On ne peut pas tricher avec la réalité. La mise en place des politiques pour en tenir compte et faire en sorte que le niveau de consommation effective globale soit maintenu a marqué le passage du libéralisme classique au néo-libéralisme.

Avec le néo-libéralisme, dont l'innovation sur le libéralisme est de voir que le système ne peut fonctionner que s'il y a assez de fric dans la poche des gens ordinaires pour lesquels on produit, on doit renoncer au plaisir malsain de priver la masse de la consommation réelle pour encourager l'élite. Comment garder alors une motivation aux « gagnants » ? Il doivent bien retirer quelque chose, profit ou intérêt, qui justifie leur participation au processus productif ! Comment rémunérer les gagnants sans prélever sur la part des consommateurs - qui sont essentiellement les travailleurs ­ et donc sans rompre l'équation qui assure le niveau de consommation effective globale ?

 

2.3 Le Postulat des Deux Richesses

 

Le génie du système néo-libéral - keynésien, friedmannien et que sais-je - a été de faire clairement la distinction entre d'une part la richesse réelle qui est composée des biens et services qu'on consomme et, d'autre part, la richesse symbolique, virtuelle ou scripturale, qui n'est que du papier ou des pixels et qui, elle, ne sert que d'outil de pouvoir. De faire cette distinction, puis de comprendre qu'il n'y a aucun problème à donner plus d'argent aux riches, dans la mesure où la part des consommateurs n'en est pas réduite et où tout ce qui est produit peut donc toujours être vendu. On ne peut déplacer l'argent « pour consommation » des travailleurs vers les riches sans rompre l'équilibre, mais on peut créer et donner à ceux-ci une richesse symbolique « pour le pouvoir » ; on peut leur en donner autant qu'il en faut pour les motiver et les garder heureux. C'est donc ce qu'on a fait.

Ici, Juliette, je pense que tu vas me demander pourquoi, avec tout cet argent symbolique qu'on crée et qui, par définition, ne peut correspondre à la production d'aucun bien réel, la valeur de l'argent ne plonge pas tout droit vers zéro (0) ? La réponse tout aussi géniale du système néolibéral, c'est qu'aussi longtemps que ceux dont les besoins sont déjà satisfaits n'utilisent pas leur argent pour acheter plus, Ils ne constituent pas une demande supplémentaire qui pourrait créer une rareté et faire grimper les prix. Or, évidemment, ils n'utiliseront pas l'argent supplémentaire qu'on leur donne pour acheter plus, puisque leurs besoins sont déjà satisfaits CQFD.

Ils épargnent, ils investissent, ils spéculent , mais ils ne consomment pas. Aussi longtemps que les gagnants gardent leur argent dans un autre univers qui n'est pas celui de la consommation, il n'y a pas de problème d'inflation. C'est comme si je te donnais, Juliette, un chèque d'un milliard d'euros que tu me promettais de ne pas toucher ; ça ne changerait rien à mes fins de mois. Celui qui a le pouvoir politique peut créer une richesse virtuelle illimitée et la distribuer comme bon lui semble. Il faut seulement être bien prudent pour que cette richesse symbolique qu'on leur distribue et qui ne correspond à aucune richesse réelle ne filtre pas vers ceux qui ont des besoins et l'utiliseraient pour consommer.

Il faut garder cette richesse qu'il ne faut pas dépenser et qui est créée seulement « pour le pouvoir » loin du monde ordinaire et donc sous une forme intangible, virtuelle. Sous la forme de la valeur des titres boursiers, par exemple. Une valeur qui a si peu de liens avec la réalité qu'on pourrait un jour en supprimer pour 8 trillions de dollars (USD $ 8 000 000 000 000) après l'attentat du WTC - (USD $ 30 000 ­ par tête d'Américain moyen !) - sans que l'Américain moyen ne s'en sente vraiment plus pauvre ni que l'économie ne s'effondre sur le champ.

Mettre de l'argent en circulation en prenant pour acquis qu'il ne s 'égarera pas et ne sera pas dépensé n'est pas sans danger. Que se passerait-il si un « gagnant » venait sur le marché de la consommation, pour y spéculer par exemple, mettant son argent virtuel « pour le pouvoir » en conflit avec cet « argent pour consommation » qu'on donne au monde ordinaire ? Un très sérieux problème. Au niveau de la production industrielle, c'est pratiquement impossible ; la chaîne de distribution par grossistes et détaillants garde tout le monde à sa place. Mais, au secteur primaire, il y aurait des bavures.

Des bavures sur le marché du pétrole, par exemple. La vente à la pompe est trop proche de la vente « spot » à Rotterdam. On peut spéculer avec des moyens (relativement ) modestes. Il y a donc des gagnants et de petites fripouilles qui manipulent les prix. L'argent « pour le pouvoir » vient s'encanailler avec l'argent pour la consommation et fait des bêtises. C'est cet argent qui profite des « événements » qui font bouger les cours, comme des guerres en Iraq, des révolutions au Nigeria, des coups d'États au Venezuela. et qui au besoin les suscite. Le système peut survivre à ces incidents, même si ce n'est pas le cas pour tous ceux qui y sont mêlés et qui en font les frais.

Que se passerait-il si, en sens inverse, une bonne âme égarée dans la meute des gagnants décidait de DONNER quelques milliards aux déshérités ? Un problème tout aussi sérieux, ce qui explique pourquoi l'on pourrait promettre des milliards aux victimes d'un tsunami dans l'Océan Indien, mais qu'on ferait bien ce qu'il faut pour que cet argent ne leur tombe pas entre les mains et ne vienne pas déséquilibrer les prix des marchés, le plus simple, hélas, étant naturellement de ne pas tenir ces promesses et de ne pas le leur donner. Des sacs de riz ? Oui De l'argent ? Dangereux.

La distribution prodigue qu'on fait d'une richesse virtuelle, interdite de séjour au niveau de la consommation courante, peut permettre, à la limite, certaines extravagances à ceux qui ne sont pas tout à fait assez riches et n'ont donc pas encore absolument tout ce qu'ils veulent, mais ces petites folies sont des broutilles si on les regarde dans le contexte de l'économie globale. Tous les Cohibas, les Petrus, les Paradis, les Ferrari du monde ne représentent qu'un léger frémissement sur la courbe de consommation. Même les industries dites « de luxe » vivent surtout des gens à revenus modestes, et il se boit plus de Champagne dans les mariages du monde ordinaire que dans toutes les noubas des parvenus d'Hollywood. Tous les « jets » privés ne valent pas le seul coût de recherche et développement d'un nouveau gros-porteur comme le A 380. Après le New Deal, le système a pris pour acquis que l'« Argent pour le pouvoir » et l'« argent pour consommation » peuvent faire chambres à part.

 

2.4 Le bonheur tranquille

 

Après la crise est venue la guerre et après la guerre l'abondance. L'État et les producteurs avaient appris les Trois Nobles Vérités qui mènent l'industrie à son Nirvana. 1 Rien de pire qu'un client satisfait ; après un besoin, il en faut un autre. 2 On peut donner de l'argent aux pauvres, ils nous le remettent tout de suite ; on peut en donner aux riches, ils ne le dépensent pas. 3 C'est l'argent qui apporte le pouvoir, mais c'est le pouvoir qui fabrique l'argent. Forte de sa sagesse, l'industrie, après le New Deal, a pu continuer sa progression sans heurts pendant deux décennies.

L'industrialisation a d'abord balayé le secteur primaire, puis sauté d'une branche d'activité du secteur secondaire à l'autre, au rythme des innovations techniques qui le lui permettaient. Le capital laissait les marchés précédemment mécanisés dès que la demande tendait à y plafonner et allait vers les nouveaux marchés conquis un à un par la machine, là où il pouvait entrer en force, mettre en place l'équipement désormais disponible et faire un gros profit. La main-d'uvre migrait vers les domaines où un capital fixe ne pouvait pas encore être utilisé profitablement en attendant que les machines et donc le capital ne les y pourchassent.

Le capital vivait des aventures et se mariait peu. Le bonheur ? Pas tout à fait, car, comme je te l'ai déjà dit, Juliette, le capital n'aime pas voyager. Les déplacements sont pour les entrepreneurs, les aventuriers ; le vrai Shylock, le capitaliste endurci qui vit uniquement de ses intérêts n'est jamais si bien que dans ses pantoufles. Les producteurs qui passaient d'une branche à l'autre y perdaient souvent, certains y perdaient tout Rien n'est parfait. Mais d'autres les remplaçaient, Shylock gardait sa richesse et son pouvoir augmentait. La productivité augmentait aussi sans arrêt et le niveau de vie de la population, en termes réels, grimpait de 3% à 4% par année.

La mécanisation de l'agriculture avait été menée à terme si complètement qu'il ne restait plus en Amérique du Nord, dans les années ''50, que 3% de la main-d'uvre dans les champs, plutôt que 90% et plus avant la révolution industrielle. Ce 3% des travailleurs non seulement suffisait à nourrir la population locale, mais exportait des surplus dans le monde entier. Le pourcentage de la main-d'uvre dans le secteur secondaire, lui, était passé de quelques artisans à 55%.

On pouvait prédire en1955 qu'en l'an 2000, une date mythique à un horizon qu'on pouvait à peine discerner dans les brumes de l'avenir, le revenu du travailleur américain moyen dépasserait 100 000 dollars par année. Il aurait son hélicoptère et il vivrait 100 ans. On se sentait sur la voie du bonheur.

 

2.5 La menace du succès

 

En 1955, aux USA, le pourcentage de la main-d'uvre affecté au secteur secondaire - qui croît depuis qu'il y a des statistiques et sans doute depuis deux cents ans - cesse soudain de croître et commence à décroître. Un signe bien discret pour annoncer la fin d'une ère ? Le message est clair, pourtant, car il y a d'autres présages : les bonnes nouvelles affluent

D'abord, l'industrie a atteint son objectif initial, qui est aussi le but immémorial de l'humanité : pouvoir satisfaire la demande pour les biens matériels. La capacité de production estimée dépasse la prévision des besoins, non plus pour une branche d'activité, mais pour l'ensemble du secteur secondaire. Tous les marchés industriels importants sont devenus « matures » et ne peuvent plus avoir d'autres objectifs raisonnables que de produire pour le remplacement des équipements existants. Il ne reste qu'à produire quelques téléviseurs couleur. La demande est satisfaite. Enfin, l'abondance !

Ensuite - et c'est ce que signifie la baisse du pourcentage de la main-d'uvre en industrie ­ on sait que non seulement on peut produire désormais plus qu'il n'en faut pour satisfaire la demande globale pour tout ce que le système industriel peut produire, mais que les gains de productivité permettent de le faire sans un ajout de travailleurs. On peut même prévoir qu'il y aura rapidement un énorme surplus de travailleurs dans l'industrie. Enfin, le loisir !

Bonne nouvelle, nos besoins sont satisfaits ! Bonne nouvelle, on travaillera moins ! C'est aussi deux pavés dans la Mer de la Sérénité. Évidemment, il y a des aspects inquiétants à cette évolution. On pourra produire mieux, plus vite et en faisant plus de profit dès que l'on pourra se départir des travailleurs superflus et améliorer les équipements sans contrainte, mais il faut résoudre la question épineuse de maintenir effective la demande des travailleurs ainsi limogés. Il faut réagir aussi à l'ultime avatar de l'Abominable Satisfaction : la saturation complète des marchés industriels.

À première vue, on pourrait croire qu'il ne s'agit que du dernier épisode de ces passages successifs de la main-d'uvre et du capital d'une branche d'activité à l'autre au rythme de la mécanisation ; ces transferts ont jalonné le parcours de l'industrialisation depuis des décennies. On va produire mieux, on va aussi produire autre chose et tout le mode va s'enrichir. Mais la situation est bien différente au cours des années ''50, car il faudrait sortir du secteur secondaire.

Gavés des biens industriels déjà produits, les consommateurs des WINS veulent autre chose : ils veulent des « services ». Pas des services, domestiques ou autres, que quiconque peur fournir avec de la bonne volonté, mais des services haut-de-gamme, des services « professionnels » que ne peuvent rendre efficacement que ceux qui ont reçu une formation significative pour le faire. Surtout en santé, mais aussi en communications, en loisirs, etc. Dans les WINS, ce n'est pas de biens additionnels dont la population a besoin, mais de plus services. C'est au palier du tertiaire que la société veut désormais s'enrichir.

Des services ? Pourquoi pas mais on s'aperçoit qu'en sortant du secondaire pour entrer au tertiaire l'on bute sur la limite de ce que les machines peuvent faire. Et ça, Juliette, c'est dramatique. Le propre de la production industrielle, en effet, c'est qu'elle utilise un investissement en capital qui devient des machines et qui en multiplie la productivité. Un « service professionnel», au sens où la demande en réclame, doit être rendu par un être humain, car la partie essentielle en est justement celle que ne peut pas multiplier un équipement.

Et encore, parler de « tertiaire » ne rend plus compte de la situation réelle. Bien des activités du tertiaire « inférieur », celles qui sont répétitives ou qui appliquent des algorithmes, peuvent être mécanisées et le seront dès que les ordinateurs deviendront plus performants, mais ceci ne viendra pas répondre à une quelconque demande. Ces activités sont, la plupart du temps, celles qui se passent dans les coulisses de la production et dont le consommateur ne soupçonne même pas l'existence. C 'est le travail secrétarial et administratif courant, la manutention du papier, la supervision de proximité. Les ordinateurs vont de plus en plus s'en charger, ce qui ne fera qu'aggraver le problème de l'emploi et de la demande effective, mais le consommateur n'en saura rien et n'en tirera pas satisfaction. Sa satisfaction, c'est dans le tertiaire «supérieur », qu'elle se cache, celui des services professionnels qui exige des années de formation et qui reste inaccessible à la mécanisation.

Il y a bien des aspects des services professionnels dont la machine peut faciliter l'accomplissement ou dont elle peut même donner l'illusion qu'elle les multiplie. Un chirurgien qui opère en laparo est un exemple de service facilité par un équipement ; un professeur qui donne un cours à la télévision est un exemple de service apparemment « multiplié » ; mais on voit bien que, dans un cas comme dans l'autre, le rôle de la machine n'est plus l'essentiel. La machine peut prendre en charge les activités périphériques aux services, en assurer l'administration et la diffusion, par exemple, mais elle ne peut pas apporter la créativité, l'initiative, ni la relation humaine.

En fait, on doit mettre la frontière entre « industrie » et « services » précisément là où s'arrête ce que la machine peut faire. Les activités de production ne se partagent donc plus tellement entre primaires, secondaires et tertiaires, mais entre celles qui sont « programmables » et celles qui ne le sont pas. Les premières sont « industrialisables », la production en est devenue triviale et le coût en diminue sans cesse ainsi que la main-d'uvre qui y est affectée. Les activités « non programmables », au contraire, exigent encore une intervention humaine et même une compétence de plus en plus pointue ; le coût en devient progressivement plus élevé, au rythme du déséquilibre entre la demande pour ces services qui augmente et la rareté relative des professionnels aptes à les fournir. (701)

Pour répondre à la demande, la solution correcte serait d'affecter les travailleurs déplacés du secteur secondaire vers les tâches les plus productives du secteur tertiaire. Vers les services haut-de-gamme pour lesquels la demande est aigue. Assignés à la production de services utiles et en grande demande, les travailleurs produiraient une valeur ajoutée justifiant le paiement d'une rémunération, l'équilibre serait maintenu et la demande demeurerait effective.

Les désirs sont satisfaits pour tout ce que l'industrie peut produire ? Il y a une forte demande pour des services ? il faut transporter vers les services les ressources de l'industrie. Simple. C'est la voie de la raison. Mais il n'y a pas que la saturation des marchés et l'affectation des travailleurs qui posent problème. S'il n'y a plus d'équipement qui multiplie le résultat de son travail et sans lequel il ne peut vraiment produire efficacement, pourquoi le travailleur donnerait-il sa livre de chair à Shylock ? Pourquoi devrait-il même retirer sa casquette devant Shylock ?

Dans les années ''50, quand les services prennent le pas sur les biens dans la hiérarchie des valeurs des consommateurs, c'est tout le système de production qui est à repenser, car Il faut revoir les critères de distribution de la richesse et surtout du pouvoir

 

2.6 L'enjeu du pouvoir

 

Nous avons dit que, dans une société industrielle, le capital fixe à effet multiplicateur que constituent les équipements industriels confère une quasi-exclusivité de la création de la richesse et que ceux qui possèdent ce capital fixe obtiennent en prime le pouvoir politique. Pourquoi ? Parce que la satisfaction des désirs est le but primordial de l'immense majorité des êtres humains et que la production, qui permet de les satisfaire, devient la structure d'encadrement de toute la vie sociale. Contrôler la production, c'est définir les conditions d'accès à la richesse et à la satisfaction de la plupart des désirs. Dans une société basée sur la récompense plutôt que la punition (401), le premier avantage du contrôle de la production est apporter la possibilité d'établir l'ordre aux conditions qu'on juge avantageuses et de déterminer les règles du jeu social.

Il en découle un deuxième avantage, toutefois, qui n'est pas négligeable. Vue sous un autre angle, la richesse qui découle du contrôle de la production est aussi le pouvoir de transgresser l'ordre établi et de ne PAS être soumis soi-même aux règles du jeu. Celui dont la richesse excède ce qui est nécessaire à la satisfaction des désirs que l'argent peut satisfaire voit, en effet, cet excédent se transformer spontanément en pouvoir : le pouvoir de satisfaire les désirs de ceux dont les désirs ne sont pas satisfaits. Cette capacité discrétionnaire de satisfaire les désirs est l'ultime pouvoir social, car elle n'exige ni contrainte ni violence : chacun ne demande qu'à s'y plier. Or, le pouvoir politique, dans une société démocratique, est le plus souvent entre les mains de gens dont tous les désirs ne sont pas satisfaits, le pouvoir de satisfaire leurs désirs devient le pouvoir de corrompre.

Celui qui a la richesse a le pouvoir de corrompre. Celui dont les désirs ne sont pas satisfaits est en péril imminent d'être corrompu. Il n'est pas nécessaire que tous soient corrompus ; il suffit que quelques-uns le soient pour que ceux qui ont la richesse puissent s'assurer la complaisance du pouvoir politique. Dans les sociétés industrielles, l'industrie, c'est la richesse. Dans un État démocratique, la richesse, c'est le pouvoir.

La production industrielle, toutefois, n'apporte richesse et pouvoir qu'aussi longtemps qu'il reste des désirs insatisfaits que la production industrielle peut combler. La saturation des marchés est le présage que la demande pour les produits industriels est en voie d'être satisfaite. La satisfaction de cette demande conduit à un déclin de la production, à un perte de valeur des équipements, au marasme économique, à un chômage généralisé. Elle entraîne l'érosion progressive de la position de force de ceux qui détiennent le pouvoir par leur contrôle de l'industrie et donc à la fin de la société comme nous la connaissons. Dans un sens que Nietzsche n'avait certes pas en tête, la satisfaction, pour le capitalisme industriel, est vraiment le signe de la décadence.

Pourquoi la satisfaction de la demande pour les produits industriels est-elle une menace si grave pour la classe dirigeante de la société ? Pourquoi ceux qui ont la richesse et, avec le pouvoir qu'apporte la richesse, le contrôle du pouvoir politique et la discrétion d'ajouter à la richesse réelle une richesse symbolique illimitée, ne peuvent-ils pas garder la mainmise sur une société de services ?

Parce que, dans l'industrie, c'est le capital fixe qui est l'élément multiplicateur de l'efficacité du travail et il est APPROPRIABLE ; le propriétaire de l'équipement peut affecter d'autres ressources à son utilisation et en garder le contrôle. Quand on parle du tertiaire, définissant les services justement comme ces activités que les machines ne peuvent pas faire et qui requièrent essentiellement une intervention humaine, c'est la compétence qui devient le «« multiplicateur ». Dans une société de services, le facteur le plus important de la production n'est plus le capital, c'est l'expertise : la COMPÉTENCE.

Or, la « compétence » est une valeur ajoutée inaliénable qui découle de l'éducation et de l'expérience, indissociable de la matière grise de celui qui l'a acquise et qui seul peut l'appliquer. Elle n'est donc pas appropriable. On peut la louer, mais jamais l'acheter. Quelle que soit la façon dont on voudrait la contrôler, elle demeure toujours à la merci de qui l'a en tête et qui peut, plus ou moins subtilement, en manipuler l'efficacité au gré de sa motivation. L'éducation produit la compétence qui est l'«or gris » d'une Nouvelle Société et qui fixe son propre taux de change au capital. Une hypothèse bien gênante pour ceux à qui, depuis deux siècles, la propriété du capital a conféré un pouvoir absolu.

Le capital peut s'infiltrer dans le secteur des services et s'y rendre même indispensable ­ qui voudrait d'un dentiste qui n'a pas l'équipement le plus performant ? - mais il ne pourra jamais y jouer que le rôle de partenaire junior de la compétence. Dans une société de services, le pouvoir de celui qui est propriétaire des équipements industriels persiste mais s'effiloche, alors que grandit le pouvoir de ceux qui possèdent l'éducation, l'expertise, l'empathie, la créativité, l'initiative. Celles-ci deviennent les véritables sources de la richesse et le vrai pouvoir passe vers ceux qui ont la compétence.

Une situation d'autant plus difficile que la compétence, d'ailleurs, n'est pas un vrai multiplicateur, mais seulement un « valorisateur » des services. Rien n'est multiplié. Le service ne devient donc pas trivial avec le temps, comme un produit industriel qu'on peut stocker et dont le coût de fabrication baisse avec chaque nouvel équipement. Au contraire, les services deviennent plus rare et plus coûteux à mesure qu'augmentent les connaissances scientifiques qui permettent d'en rendre de plus complexes.

Un transfert de la demande vers les services n'est donc pas un phénomène passager, mais entraîne, dès qu'il est amorcé, un déplacement PERMANENT et sans cesse accéléré de la consommation effective vers l'achat de services professionnels. Le capital a toujours une place dans une économie de services, mais il n'est plus en position dominante ; le secteur des services ne constitue pas pour le capital un terreau aussi riche que l'industrie.

Dans les années ''50 tout indiquait qu'une réorientation de la demande allait bientôt entraîner un déplacement brutal de la consommation effective vers l'achat de services professionnels plutôt que de biens industriels. La main-d'oeuvre pourrait migrer sans encombre vers le tertiaire, mais, pour le capital, cette solution n'était pas satisfaisante car il ne pourrait pas y apporter tout son pouvoir avec lui. Quelles que soient les conséquences économiques de la montée en puissance des services, c'est cette perte de pouvoir qui en serait l'effet le plus dévastateur pour le capitalisme industriel.

 

2.7 La stratégie dilatoire

 

Ce passage de l'économie de l'industrie vers les services et cette passation du pouvoir, du capital à la compétence, étaient inévitables et étaient depuis longtemps annoncés. On savait bien que, tôt ou tard, la demande de biens industriels serait satisfaite, que la production deviendrait triviale et que la connaissance allait remplacer le capital comme premier outil de pouvoir. Il ne pouvait en être autrement. L'industrie, l'activité éponyme de notre société, était donc en sursis d'être remplacée comme centre de la production et moteur du développement

Inévitable. C'est néanmoins une échéance que souhaitaient retarder ceux dont le pouvoir était lié au capital. Il n'y a donc pas à s'étonner si, dès que la saturation des marchés industriels est apparue et que la demande pour les services a menacé de devenir prioritaire, leur réaction tout à fait prévisible a été, tout en cherchant à occuper tout l'espace possible au tertiaire, de mener un combat d'arrière-garde pour que la transition vers une économie de service ne se fasse que le plus lentement possible. Avant de se résoudre à la transition vers une société de services, ils ont choisi d'engager la lutte pour en minimiser l'impact et pour maintenir encore un temps la primauté de l'industrie.

Cette lutte exigeait une stratégie sur plusieurs fronts. D'abord, dans l'immédiat, repousser aussi loin que possible les frontières de l'industrie. D'une part, en créant des machines plus performantes, ordinateurs « intelligents », automates programmables, etc. ; d'autre part, en cherchant à substituer à des services complexes que la machine ne pouvait pas rendre des groupes de tâches dont celle-ci pouvait s'acquitter une à une.

Ensuite, il fallait, dans toute la mesure du possible, intégrer les services dans une structure salariée : si les professionnels sont des employés et peuvent apparaître interchangeables, le rapport des forces est meilleur. Ne pas hésiter, non plus à faire dévier la demande pour de services professionnels vers une demande n'exigeant que des compétences du tertiaire inférieur. Ainsi, répondre à une demande de compassion et de prise en charge médicale par une structure de distribution quasi automatique de médicaments.

Dans une perspective à plus long terme, deux mesures complémentaires. Premièrement, introduire autour des services tout un environnement mécanisé qui en facilite la prestation, rendant à la fois le professionnel et le consommateur dépendants de cet équipement. Avec le temps, il serait possible de mettre la majorité des services professionnels en symbiose avec un capital fixe tout autant que l'industrie l'avait toujours été et donc de garantir au capital qui financerait cet équipement une part du prix payé pour l'obtenir similaire à celle qu'il touchait de la production industrielle. A défaut d'être un multiplicateur, le capital pourrait justifier sa livre de chair en devenant le passage obligé pour la fourniture de tout service.

Deuxièmement, former des professionnels en grand nombre. Pour que l'industrie puisse concurrencer les services à armes égales, il faudrait que l'éducation inonde le marché de professionnels de tout acabit, offrant en abondance les profils correspondant à la demande encore largement implicite des consommateurs. Si un effort colossal d'éducation et de formation pouvait former des légions de professionnels, transformant le travailleur moyen en « professionnel' , les services ne seraient plus ni si rares ni si coûteux puisque, par construction, la rémunération de ce professionnel ne pourrait qu'être celle d'un travailleur moyen.

Ceci était crucial, car si la rémunération des professionnels demeurait élevée, ce serait, leurs besoins matériels pouvant être comblés rapidement, les inciter à rejoindre les rangs des « gagnants » et à envahir l'univers de la richesse symbolique. Une perspective inacceptable, car la richesse symbolique n'a pas de gratification tangible à offrir et ne peut donc servir de motivation que si elle est utilisée comme discriminant. La richesse symbolique vaut en ce que les autres en sont privés - pensez à la rose du Petit Prince ­ et la satisfaction qu'on en retire est en fonction inverse du nombre de ceux à qui on l'accorde. Si l'on pouvait devenir riche et satisfaire tous ses besoins en étant professionnel, à quoi servirait d'être capitaliste ? Pour que le pouvoir du capital se maintienne, il fallait que, hormis de rarissimes exceptions, on ne puisse accéder au pouvoir que par le capital et que seul le pouvoir et le capital apportent la richesse.

Un effort colossal d'éducation et de formation était urgent et incontournable pour un rééquilibrage à long terme, mais il fallait des nerfs d'acier pour l'entreprendre et distribuer l'éducation qui crée la compétence, rivale du capital. Il en résulterait dans l'immédiat deux effets contreproductifs pour la stratégie mise en place.

D'abord, on créerait ainsi une autre activité majeure de services (l'éducation) où le capital ne pourrait jouer qu'un rôle mineur. Ensuite cette activité, par surcroît, formerait des ressources qui au départ ne se percevraient pas comme des travailleur moyens, mais comme une élite ayant reçu non seulement une formation, mais une promotion sociale. Chacune d'entre elles voudrait tirer le maximum d'avantages de sa rareté, exigerait une rémunération élevée et viendrait se poser en rivale de l'industrie pour accaparer l'argent des consommateurs, diminuant encore plus la demande pour les biens industriels dont on savait que les marchés étaient déjà saturés.

L'industrie pourrait-elle, dans ce cas de figure, conserver une portion de la consommation qui garderait profitable la richesse investie en capital fixe dans l'industrie jusqu'à ce que le capital soit devenu indispensable aux services et que le nombre de professionnels soit devenu suffisant pour que leur position de faiblesse face au capital soit identique à celle qui avait été la leur dans le secteur industriel ?

Pour maintenir la demande pour les biens industriels et en poursuivre la production massive, malgré la saturation des marchés et la demande croissante pour des services professionnels, il fallait accorder à la production industrielle, une priorité absolue. Ceci serait possible, au moins pour un temps, avec la collaboration inconditionnelle de l'État. Par ses lois, la médiatique qu'il favoriserait, l'éducation qu'il transmettrait et les valeurs qu'il véhiculerait, l'État devrait apporter tout son appui à une structure sociétale où la production industrielle aurait priorité sur tout. Priorité non seulement sur les besoins, dont nous avons vu qu'on pouvait les laisser insatisfaits avec une grande désinvolture, mais priorité même sur la demande effective qu'on avait pourtant donnée pour but formel à l'industrie de satisfaire.

Ceci exigeait une parfaite connivence entre l'État démocratique et le capitalisme industriel. Cet appui des institutions démocratiques aux maîtres du système de production industrielle leur était acquis sans discussion, toutefois, car, comme nous l'avons dit, qui contrôle la richesse en retire la capacité de corrompre et peut donc compter sur le soutien du pouvoir politique. Il fallait en profiter pour rendre la société indissociable de sa production industrielle, avant que n'émerge une classe de fournisseurs de services riches qui pourraient des même moyens des mêmes moyens et dont l'agenda pourrait être bien différent.

Dès les années ''50, pour garder l'industrie comme priorité et conserver leur pouvoir intact, producteurs et shylocks avec l'aide de l'État ont totalement inversé la finalité de la production et mis en place une structure contre-nature qui ne vise plus la satisfaction des désirs, mais dont, au contraire, la nouvelle finalité est de faire en sorte que ces désirs ne soient JAMAIS satisfaits.

 

2.8 La nouvelle finalité

 

Notre industrie ne veut plus satisfaire les désirs, mais en retarder indéfiniment la satisfaction. C'est cette nouvelle finalité d'insatisfaction qui s'est imposée dès que l'on a reconnu, discrètement, que c'est la production elle-même, comme facteur déterminant du pouvoir et des structures hiérarchique, qui est vraiment importante. Plus importante que le produit industriel lui-même, dont la fabrication ne pose plus de défi, plus importante que le désir à satisfaire auquel le produit s'adresse et qui, dans une société d'abondance, tend à devenir simple caprice et pur discriminant social.

Quand on accepte cette priorité absolue de la production, ce qui est produit, au-delà de l'essentiel, n'a plus d'importance. Ce qu'en pensent les consommateurs et le goût du client ne deviennent qu'occasionnellement des critères de décision, seulement pour départager les options concurrentes quand tous les autres déterminants sont égaux. L'important, c'est que le système produise. Produire devient une fin en soi. Produire pour produire, peu importe ce qui est produit. La consommation est le gratifiant tout usage et le geste de produire un tranquillisant universel.

Cette nouvelle finalité s'ajuste parfaitement au type de gouvernance - par promesses et récompenses plutôt que par menaces et châtiments (401) - auquel est commis l'État démocratique. Elle s'inscrit bien dans cette attitude des gouvernants envers leurs commettants dont l'alpha et l'oméga est de planifier l'insatisfaction. De promouvoir la motivation qu'apporte l'insatisfaction, tout en gardant le mécontentement en deçà du seuil au-delà duquel il ne pourrait plus être facilement géré en donnant à chacun selon son pouvoir, surtout son pouvoir de nuire. Il faut éviter que les besoins ne soient trop négligés ou les désirs trop satisfaits.

Ceci, toutefois, crée une situation doublement perverse, car non seulement la finalité de la production est-elle inversée au profit de producteurs et propriétaires des capitaux, mais le système de production industrielle manifeste dorénavant, à un degré éminent, cette dysfonction de n'être plus déterminé par son but quel qu'il soit, mais uniquement par les exigences de son maintien et de son développement comme structure. L'industrie devient, selon l'expression anglaise, « process oriented »: son fonctionnement n'obéit plus qu'à la seule logique interne de sa structure. Dans chaque situation où les procédés devraient être ajustés et les objectifs révisés en fonction d'un but externe, c'est le but qui est mis au rancart et les objectifs qui sont manipulés, adaptés aux impératifs des schèmes opératoires.

La finalité du système de production ayant été détournée et n'étant plus d'apporter une satisfaction au client, mais simplement d'assurer la permanence du système, l'industrie n'existe plus que pour elle-même et ce sont les producteurs qui ont le pouvoir. Conséquemment, ce n'est plus la demande qui détermine l'offre mais l'offre qui contrôle la demande. Dès que ceci est compris, les bizarreries du système de production industrielle sont expliquées et apparaissent rationnelles, sinon raisonnables.

Pourquoi le système ne produit-il pas ce que les consommateurs veulent ? Parce que, comme nous l'avons déjà expliqué le consommateur veut sans cesse autre chose, mais il est plus rentable pour les producteurs de produire la même chose. Des producteurs qui ont le pouvoir produisent ce qu'ils veulent et le consommateur doit s'en contenter, car il n'a pas d'autre choix que d'accepter le produit qu'on lui offre sous divers camouflages ou de s'abstenir ; on ne lui offre jamais une alternative acceptable,

Pourquoi tolère-t-on et encourage-t-on même, un gaspillage éhonté des ressources ? Parce que le but de notre système de production est simplement de produire davantage et que satisfaire un besoin n'est plus qu'une excuse pour produire. Les intrants qu'on consacre à la production n'ont pas de vcaleur propre, mais ne sont perçus que comme des coûts à déduire du prix de vente, une conséquence directe de la désorientation qui pousse la structure de production à ne voir d'autre but que sa continuité ni d'autre valeur que son propre extrant, sans référence à un besoin qu'elle satisfait ou ne satisfait pas.

Une production qui n'est plus orientée vers la satisfaction d'un désir n'est donc plus limitée, comme il serait dans la nature des choses qu'elle le soit, par la réalisation du but qu'elle s'est fixé. Il n'y a plus d'autre contrainte à la fringale de produire que la disponibilité des facteurs et il y a nécessairement un seuil à partir duquel on en abuse, à la pleine mesure des techniques dont on peut disposer pour en abuser.

Quand notre société a vu à portée de la main l'abondance - le but que l'humanité poursuivait depuis cinq mille ans d'histoire et bien avant ! - elle aurait pu faire un virage abrupt et se choisir une autre vocation que la production de biens industriels. On manquait de services professionnels. C'est des services que la population exigeait. Au lieu de lui donner satisfaction, on a préféré donner un sursis à l'industrie et faire durer le plaisir de la quête elle-même, en feignant de ne pas pouvoir satisfaire les besoins.

C'est ce qui a été fait, et il y a 50 ans que ça dure. Aujourd'hui, cinquante (50) ans après que la capacité de production industrielle soit devenue suffisante pour satisfaire nos besoins, la capacité de production industrielle de la planète s'est encore multipliée, mais le sursis dure toujours. Si on regarde le précédent de la transition d'une économie agricole a une économie industrielle, il ne devrait rester aujourd'hui que 3 à 5% de la main-d'uvre dans l'industrie; il en reste encore près de 20%.

On fait durer le plaisir. La productivité industrielle augmente et la demande pour les services croît au rythme où les progrès de la science rendent disponibles des services plus efficaces, en médecine, en loisir, en communications L'effort pour maintenir la primauté de l'industrie sur les services apparaît de plus en plus futile. Le capital lui-même a tant perdu confiance dans la promesse d'un profit à tirer des marchés industriels saturés qu'il fuit vers la spéculation. L'argent virtuel consacré aux transactions financières représente chaque jour TROIS CENT (300) FOIS l'argent servant de monnaie d'échange pour des biens réels. Ne parlons pas des problèmes environnementaux qui découlent d'une production inutile, d'autres en parlent déjà avec éloquence.

Le sursis continue. La priorité est simplement de maintenir à tout prix la fidélité du consommateur envers des patrons de consommation qui permettent la rentabilisation constante du capital fixe investi dans l'industrie. Le capital fixe, aussi longtemps que notre société demeure simplement « industrielle », rester le seul investissement raisonnable et se confond donc avec la richesse et le pouvoir. C'est le but du capitalisme industriel depuis son origine ; la façon de l'atteindre est seulement devenue différente, dans le cadre de la nouvelle finalité qui est l'insatisfaction permanente. Une finalité dont les règles sont évidemment contreproductives.

 

Pierre JC Allard


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