07.11..13
Cartes sur table
L'histoire de la gouvernance est celle du mensonge. Le mensonge qui n'est au départ
qu'un accessoire de la force, mais s'y substitue dès que personne ne peut
plus avoir seul l'avantage contre tous et doit donc s'en remettre à des alliances.
Alliance veut dire loyauté, mais aussi, surtout, intérêt. On
peut bâtir des alliances sur la crainte, bien sûr, mais elles sont fragiles.
Il suffit de baisser sa garde, et Les alliances bâties sur des promesses et
des récompenses permettent, au contraire, d'aller dormir tranquille. La promesse
veille, vivante dans l'esprit de celui à qui l'on a promis. Naturellement,
si l'on promet beaucoup, remplir ses promesses devient plus ardu et ne pas les remplir
de plus en plus avantageux.
Le mensonge, en gouvernance, a commencé sa longue carrière au temps
bénit des mimiques, précédant celui des onomatopées,
dès qu'on a pu réussir à faire croire que montrer ses dents
n'était pas une menace de mordre, mais un sourire. Les meilleurs jours du
mensonge, toutefois, sont venus avec l'intelligence, avec l'astuce, avec le raffinement.
Il est tellement plus facile de tromper quelqu'un qui fait déjà la
moitié du chemin en s'inventant sa propre histoire ! Le mensonge étant
un jeu qui se joue à deux, toutefois, on en arrive au point où personne
ne croit plus rien ni personne et c'est la force qui reprend ses droit, jusqu'au
jour où...
Jusqu'au jour où l'on pense « démocratie ». La démocratie
à cet avantage que le mensonge est à sens unique. La promesse va de
celui qui veut gouverner vers celui qui va le lui permettre, jamais dans l'autre
sens. Voilà qui permet de jouer sur du velours et de mettre, chacun dans
son propre écrin, tous les petits bijoux de mensonges qu'un politicien peut
inventer. Ce sont, littéralement, les joyaux de la couronne. A beau mentir
qui a seul accès au micro.
Mensonges pour être élu, mais ce sont des pêchés véniels.
Mensonges, surtout, sur ce que l'on fait et sur ce qu'on en retire. Qui sait vraiment
ce qui se trame dans les officines de l'État ? Qui sait les canaux occultes
qui vont de ces officines vers les banques et les paradis fiscaux ? Qui sait qui
dîne avec qui, dans ces délicieux petits salons décorés
Régence, avec vue sur la place Vendôme ? Quelles sont les affaires
qui s'y négocient ? La gouvernance et la richesse, qui n'en est que
le reflet sur l'écran pour les badauds - se déplace bien discrètement.
Les médias traditionnels sont comme ces glaces sans tain qui permettent de
voir sans être vu. Le pouvoir voit ce que pensent ses sujets, mais pas ceux-ci
ce que font leurs maîtres. Tout est très bien ainsi. Relations politiques
et économiques, relations nationales et internationales, il n'en transparaît
qu'une image d'Épinal qui a la couleur rose pour rasséréner
le bon peuple et le pouvoir magique de susciter en lui des ambitions motivantes
mais modérées. Travaillez plus
C'est dans ce monde parfaitement organisé que sont arrivés l'Internet
et les blogues. Chaque joueur de poker, au casino du pouvoir et des affaires, sent
tout à coup grouiller derrière lui plein de gens qui pourraient voir
ses cartes. Or, un signal discret à l'adversaire est si vite arrivé.
Il n'est plus nécessaire que le planton, le chauffeur ou la fille du vestiaire
ait un pote journaliste, pour que les choses entendues à mi-voix se sachent.
Chacun peut faire que le lendemain l'information soit accessible sur 100 millions
d'écrans, de Ouagadougou à Varanasi.
Indiscret, mais il y a pire. Comment jouir de la crédibilité que donne
la richesse - et mettre fin aux qu'en dira-t-on et aux rumeurs que véhiculent
les moins-que-rien, en opposant la hauteur à la vérité et la
parole du Duc à celle de son valet - si chacun a dans sa poche la petite
caméra vidéo qui lui permet de transformer sa parole en vérité
et de démontrer que c'est Sa Grâce qui à menti? Comment défendre
la raison d'État, quand tous les complots sont éventés ?
De tout temps, c'est uniquement par des « complots » qu'on a mené
le monde. Un complot, ce n'est rien de plus que quelque chose que l'on sait, que
d'autres ne savent pas et qu'on ne veut pas qu'ils sachent. Votre vie est une suite
de complots. La société est aggrégat de complots et la gouvernance
de la société par ceux qui la gouvernent est simplement le plus sérieux
de ces complots. Si le mot « complot » vous choque, vous pouvez remplacer
par discrétion, secret, confidentialité mais la réalité
demeure que le monde fonctionne sur ce que certains savent et ne disent pas.
La transparence qui nous arrive par l'internet est les blogues est la révolution
la plus lourde de conséquences pour la gouvernance depuis qu'il existe une
gouvernance. On ne semble pas en voir encore toutes les conséquences. Rien
ne se fera plus qui ne sera pas su. Inutile d'espérer passer inaperçu.
On n'ignorera aucun de vos gestes. Si Katia vous quitte et que vous vous mettez
noir avec le premier Russe venu, ça se saura. S'il y a des jours où
vous n'aimez pas la Marine les marins ou les marins, ça se saura aussi.
Et si vous mettiez la Tour Eiffel par terre pour construire une autre Tour Montparnasse,
en croyant que personne ne croira à un tel forfait. N'en soyez pas si sûr.
Un éboueur, doctorant à ses heures, pourrait prendre à la sauvette
une photo où l'on verrait que le clochard qui a mis le sac près du
pilier portait les mêmes bottes que les CRS C'est comme ça qu'on vient
de coincer des agents provocateurs au Canada, il n'y a pas trois semaines.
Toute cette histoire du 911 aurait été acceptée à sa
face même et serait passée à l'oubli, comme Pearl Harbour si,
par une ironie tragique du Destin saluant le Chef le doigt bien dressé, l'événement
n'avait coïncidé avec une multiplication par dix (10) du nombre des
internautes dans les années qui ont suivi et une logorrhée comme l'Histoire
n'en avait jamais connue. Une Némésis facétieuse est venu arracher
la couverture, au moment précis où ont été posés
les gestes honteux. On en a beaucoup parlé...
Ne comptez donc plus désormais sur le mensonge: c'est la fin des complots.
On saura. Sachant, on sera pour ou contre vous et ceux qui s'opposent à vos
gestes tenteront de vous empêcher de les poser. Il va falloir maintenant que
tout le monde devienne complice. Il va falloir une nouvelle façon de gouverner.
Est-ce à dire que tout le monde saura toute la vérité ? Oui...
et non. Oui, dans la mesure où la vérité sera là et
sera nue. Non, dans la mesure où tout le monde ne regarde pas nécessairement
au bon endroit et au bon moment. Si on ne regarde pas où il faut regarder,
on ne voit pas ce qu'il y a à voir. La nouvelle façon de dissimuler
et donc de gouverner passe ainsimaintenant pas deux (2) démarches
complémentaires. La première, déjà bien rodée,
c'est de ne plus cacher, mais de distraire. Parler de tout et donc de rien. En dire
beaucoup. Ne pas remplacer les textes censurés par des « blancs »,
mais par des annonces, ou mieux, par des images porno. Tarzan est heureux.
La deuxième est l'effet Milgram. Le jiu-jitsu qui permet de saisir solidement
lambda par la manche de sa veulerie, de s'appuyer sur son ignorance, de le faire
pirouetter dans sa complaisance et de le projeter loin dans la soumissionOn passe
de l'approche « sombres mystères » - voir naguère l'affaire
Ben Barka à celle de l'insolente admission aujourd'hui de la torture
par le gouvernement Bush. On ne tente plus de cacher les faits, ils seraient de
toute façon découverts. On passe à un niveau supérieur
de manipulation.
La manipulation avancée, quand on passe de Bernays à Milgram, c'est
quand on ne nie plus rien. Pour les cas qui ne défient que le bon sens, un
haussement d'épaule est une parade suffisante. « La Tour # 7 du WTC
est tombée sans qu'un avion la frappe ? Et alors ? De quoi j'me mêle
? Vous croyez aux complots ? Monsieur est un « conspirationniste » ?
M'énervez pas avec la Tour # 7 ! » Question réglée. Quand
les faits défient la bonne conscience, cependant, il faut faire mieux.
La torture ? Quelle torture ? Ce que vous croyez voir n'est pas ce que vous voyez.
Souvenez-vous de cette scène merveilleuse de 1984, où la victime voit
vraiment les six doigts de l'interrogateur Ce que vous voyez, d'ailleurs, n'a pas
du tout le sens que vous lui prêtez. Pensez à Sylla, expliquant au
Sénat romain qu'il ne se passe rien à Rome... seulement quelques mauvais
sujets qu'on égorge... On ne ment plus, on ne peut plus. C'est sur le sens,
maintenant, que le Pouvoir doit jouer.
Le pouvoir bushiste ne cache pas qu'il fait des choses déplaisantes. Il dit
simplement, avec assurance, qu'elles ne sont pas si déplaisantes. Si vous
avez vécu dix fois l'angoisse d'une noyade et que vous ayez révélé
ce que vous ne vouliez pas révéler, ce n'est pas qu'on vous a torturé
; c'est simplement que vous avez subi une légère contrainte... M'énervez
pas avec la torture ! Vous, la-bas, vous êtes bien d'accord ? Soyez d'accord.
Évitez vous une légère contrainte. Frappez le sol, quand vous
atterrirez dans la soumission, ça vous évitera de vous rompre les
os.
La nouvelle façon de gouverner, c'est cartes sur table. L'hypothèse
de départ est que, si on gratte l'hypocrisie, il suffit d'avoir la garde
prétorienne à portée de voix pour que ce ne soit pas l'indignation
qu'on trouve dessous, mais le cynisme. On prend pour acquis que chaque majorité
effective bien renseignée va s'avouer froidement qu'elle n'a pas d'autre
but que de tirer tout ce qu'elle peut de ceux qui ne font pas partie de la majorité
effective.
Au lieu de gouvernements de salauds qui manipulent des populations innocentes, nous
aurons donc, puisqu'il n'y a rien qu'on puisse cacher au peuple et que la transparence
oblige à la complicité, des gouvernements de salauds qui transformeront
leurs citoyens en salauds eux aussi. On a ici l'occasion d'atteindre un nouveau
niveau d'objection dans la manipulation de l'âme humaine.
La transparence force les peuples à devenir complices de leurs gouvernants.
Préparons nous donc à une gouvernance transparente, plus franche,
infiniment plus démocratique. Ce sera la réalisation involontaire
de toutes les promesses qu'ont faites ceux qui n'y croyaient pas à ceux qui
voulaient croire n'importe quoi. On en parlait, maintenant, on y est. La transparence
arrive et avec elle la vraie démocratie. La nécessité croissante
d'aller vers le consensus. Avec elle vient cependant la responsabilité, aussi,
pour tous et chacun, de choisir s'il veut plus de justice ou va simplement exiger,
pour lui et seulement pour lui, une plus large part du butin.
Est-ce qu'on arrivera à l'honnêteté et à la décence,
ou seulement à une plus grande complaisance ? Dans la transparence, les choix
sont plus clairs. Les conséquences aussi, car les justiciers autoproclamés
ont bien moins de scrupules, quand il ne reste plus de Justes dans Gomorrhe.
Pierre JC Allard
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