07 04.23
Une vie après la mort, en politique?
 
20 H 21. Bon, c’est joué. On peut feindre de croire que le deuxième tour apportera
une surprise, mais c’est pécher contre la plus élémentaire lucidité : Sarkozy sera
le prochain Président de la République. Quiconque a suivi les débats qui ont eu
lieu à la télévision après l’annonce des résultats ne peut pas en douter.;
C’est la logique implacable des chiffres, mais ce n’est pas qu’une affaire de chiffres.
Le premier sondage suivant le premier tour, dont on nous a livré les résultats dans
les deux heures qui ont suivi le scrutin, annonce déjà 54% vs 46 % d’intentions
de vote pour le candidat de la Droite, mais c’est déjà ce qu’on anticipait AVANT
que les chiffres ne tombent. On s’attendait au pire, dès qu’on a vu que la Gauche
ne croyait plus à son projet, pas plus que la France n’y avait cru.
Regardez et écoutez Holland. Regardez et écoutez Lang et Fabius, voyez les ralliements
du bout des lèvres de Voynet et des autres, jusqu’à Besancenot, qui lui ne se rallie
pas du tout. La candidate elle-même se réfugie dans un discours redondant, morne,
dans un « sérieux » qui souligne surtout que l’enthousiasme, le cœur, la foi n’y
sont pas. Ils n’y croient plus.
Pénible, mais le pire est à venir, il vient quand Bernard Tapie vient nous dire
qu’ils n’y ont jamais cru. Et, ça, lui, il le dit avec truculence. Comme si la seule
consolation de la Gauche était que la défaite de Ségolène n’ait pas été vraiment
leur défaite, mais celle d’une hérésie qui maintenant sera corrigée...
En quoi ils ont bien raison, mais en négligeant que, si victoire il y avait eu,
ce n’aurait pas été non plus la leur et que tout semble indiquer que, sans Ségolène,
la Gauche aurait fait encore pire ! Holland, Lang, Fabius et les autres projettent
une image vieillotte. On ne peut pas vraiment penser confier l’avenir à ces gens
du passé. Cette Gauche est morte.
Disons plutôt comateuse. Si l’on dit « Gauche » en pensant solidarité, partage,
justice, il y aura toujours une Gauche. Elle renaîtra de ses cendres et on se battra
pour elle. Mais si on pense à la Gauche comme à ces gens qui répètent les vieux
clichés, si on l’identifie à une série de vieilles recettes du Front Populaire à
remettre au menu, cette Gauche est morte. Il n’y a plus, pour vouloir la garder
momifiée au lieu de l’enterrer, que ceux qui préfèrent que la Droite n’ait pas de
sérieux adversaires.
Le monde a changé. Les « damnés de la terre » ne travaillent plus en usine. Ils
sont en chômage, en emploi précaire, aux études à la poursuite d’un diplôme qui
ne leur assurera pas un avenir. Ils sont travailleurs autonomes dans un monde où
les besoins changent, petits entrepreneurs sur un marché où les règles du jeu s’effilochent.
Ils sont trop jeunes ou trop vieux, ou encore mi-Français seulement, dans une France
qui elle-même ne se reconnaît plus dans beaucoup des « enfants de la République
».
Si on accepte de voir la Gauche comme la somme de ceux qui veulent le changement,
il ne manquera pas de volontaires pour soutenir ses combats, mais il ne faut pas
croire qu’on va régler les problèmes d’aujourd’hui avec les remèdes d’hier. Il y
a des douzaines de batailles qui sont livrées aujourd’hui pour défendre l’indéfendable,
dont la plus bête est celle pour assurer la sécurité d’emploi, alors que c’est la
sécurité du revenu qu’il faut assurer.
Il est simplement désuet de parler de lutte des classes, dans une société et un
système de production où le consensus est un préalable à tout progrès et où l’interdépendance
entre les acteurs mène NÉCÉSSAIREMENT à une redistribution plus équitable de la
richesse. C’est cette redistribution qu’il faut gérer, pas par la confrontation,
mais par la simple lucidité.
C’est dans le cadre d’un Centre collé sur les impératifs d’une société moderne que
doivent évoluer une Gauche démocratique qui négocie le passage rapide à une société
plus égalitaire et une Droite, qu’on souhaite tout aussi démocratique, qui fasse
valoir les avantages de ne modifier la structure sociale qu’en protégeant les droits
acquis. Droits acquis, ne l’oublions pas, qui sont ceux des travailleurs et des
rentiers encore plus que ceux des millionnaires, lesquels se feront bien une place
dans quelque environnement que l’on construise.
Parce que la Gauche reste prisonnière d’une problématique dépassée, elle n’arrive
pas à mener aux combats ses alliés naturels ni à les motiver. Jusqu’à ce que s’organise
une Gauche lucide, moderne, porteuse d’un nouveau projet de société qui tienne compte
de la réalité, le choix ne peut être qu’entre la Droite et le Centre. Un Centre
en gestation, dont c’est aujourd’hui Bayrou qui porte les couleurs.
Le mouvement est vers le Centre, vers le consensus. Comment interpréter autrement
le recul à la fois des partis d’extrême gauche et du Front National? pourtant, malgré
cette évolution, les vieilles structures en place ont créé une situation où, le
6 mai, on va donner le pouvoir a la Droite plutôt qu’au Centre et retarder cette
évolution vers un indispensable consensus national.
La partie est jouée. A moins qu’un grand sacrifice ne soit consenti. Car Sarkozy
va écraser Ségolène, mais entre Bayrou et Sarkozy, c’est Bayrou qui gagnerait...
Ce serait une chance d’aller vers une nouvelle société de participation et non d’affrontement.
Evidemment, ce n’est pas tous les jours que Cincinatus reprend sa charrue ou que
San Martin se retire devant Bolivar... Mais ce sont de beaux moments de l’Histoire
Pierre JC Allard
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