06.12..17

 

 

 

Des excuses, toujours des excuses...


 

 

Un comédien américain bien connu, membre en règle de l'équipe Seinfeld, une création télévisée américaine qui n'a pour rivaux dans son insignifiance que les soap-opéras brésiliens, vient de se mettre dans une position difficile. Assumant le rôle, sans doute trop lourd pour lui de « stand-up comic », il a apostrophé un Noir de l'audience qui lui cherchait des poux en le traitant de « nigger », ce qui ne peut guère se traduire que par « sale nègre ».

Horreur et abomination ! Pendant six jours, le réseau Fox, rejoint après quelques heures d'hésitation par son rival CNN, n'a pas cessé d'en parler. Comment, dans cette société américaine présumée d'une totale égalité raciale, ce comédien a-t-il osé traiter de sale nègre quelqu'un qui l'enguirlandait !

Je ne pense pas qu'il faille traiter qui que ce soit de sale nègre. C'est une grossièreté. Un manque de civisme. Quelque chose que je situe avec la mauvaise habitude de se gratter les fesses ou de se curer l'appendice nasal en public. Cela étant dit, l'insistance des réseaux de nouvelles américains à en parler ad nauseam me chagrine, comme une autre preuve de cette plongée des USA dans la bêtise.

Vous n'allez vraiment rien d'autre à dire ? Ah oui, c'est vrai, j'oubliais : on a tout de même interrompu la couverture de l'affaire « nigger », pour nous donner tous les détails de la petite tumeur cancéreuse enlevée de la jambe gauche de Laura Bush, épouse de Georges W. bien connu dans le milieu. Cette intervention sur la femme du président a été miraculeusement découverte par un journaliste aux aguets qui a remarqué durant une réception, ce petit bout de sparadrap à sa jambe. Qui a bien pu oublier là ce morceau de sparadrap... Ça fait de la nouvelle.

Ça n'a pas duré. L'humiliation du nègre de services a vite pris le pas sur la petite inquiétude dans la vie de Laura Bush. L'insulte faite au Noir a créé un suspense. Ce comédien, il s'excusera où ne s'excusera pas ? S'excusera-t-il assez ? Ses excuses seront-elles suffisantes ? On a aujourd'hui l'excuse bien facile. J'avais déjà remarqué, lors de la dernière campagne électorale au Canada, que tous les partis politiques, sans exception, avaient demandé à tous et chacun de leurs adversaires de s'excuser de quelque chose. Il semble que l'on marque des points à réclamer des excuses.

Aux USA, c'est Kerry, le candidat démocrate malheureux à la dernière élection présidentielle, qui a mis son pied dans sa bouche, en disant qu'il ne fallait pas être bien doué pour aller se faire trouer la peau en Irak ! Insulte, bien sûr, à la glorieuse armée américaine. Allez, hop ! .. Des excuses ! « Que non ! » - de dire Kerry ­ « je voulais dire plutôt que le Président n'avait pas été très doué d'y envoyer des soldats ». - « Ah bon, puisque vous le dites.... Pourriez-vous, alors, vous excuser de ne pas avoir dit ce que vous vouliez dire ? » - « Peut-être, je vais y penser, mais vous ? Vous devriez vous excuser d'avoir pu penser que j'aurais pu vouloir le dire ... »

A-t-on insulté le Président ­ ce qui est acceptable en politique américaine -- ou le soldat américain, ce qui ne l'est pas ? L'exégèse suit son cours... Si Kerry, disant précisément ce qu'il avait en tête quand il s'est enfargé dans le texte qu'on lui avait préparé -- et fait ce lapsus tout à fait freudien! --, avait rétorqué que ça s'appliquait à tout le monde, il aurait indubitablement commis un suicide politique. La rectitude politique obligeant, cependant, il a si bien expliqué que ça voulait dire n'importe quoi, ou ne rien dire du tout, qu'il a réussi à prouvé à tout le monde qu'il était un imbécile. Un de moins dans la course pour la prochaine... Sa mort politique n'a pas été un suicide, cependant, il est resté politiquement correct jusqu'à son dernier commentaire

Qu'est-ce que c'est que cette façon de s'excuser de tout et de rien ? On a insulté quelqu'un, on s'excuse, ca va se soi. Mais pourquoi Kerry devrait-il s'excuser de ce qu'il pense des G.I ? Est-ce que la liberté d'opinion cesse, quand on ne pense pas que du bien de quelqu'un ? Pourquoi est-il devenu indécent d'avoir une opinion, quelle qu'elle soit, dont on semble s'être mis tacitement d'accord qu'elle ne devrait pas être exprimée ? On ne devrait avoir aucun préjugé ethnique, racial ou religieux, mais je pense que ceux qui en ont doivent avoir le droit de le dire, comme ils ont le droit de dire tout autre bêtise. L'insulte n'est pas acceptable : les tribunaux sont là pour en obtenir réparation. Mais viser le préjugé derrière l'insulte est inepte.

Est-ce que l'on croit que ça nous fera une société plus forte, un débat social plus sain, si l'on demande à tous ceux qui ne sont pas d'accord de cacher pudiquement ce qu'ils pensent ? La solution à tous les préjugés, c'est d'abord de les débusquer. C'est ensuite de les confronter au bon sens et à la réalité. Je ne vois pas l'intérêt de faire du monde une société victorienne où toutes les turpitudes ont cours, mais dont aucune n'est avouée et où l'on rougit d'un mot à quatre lettres.

Cette hypocrisie ne peut mener qu'à une explosion brutale des préjugés qu'on a cachés. C'est la politique de l'autruche. Une concession à la façon de penser, qui mène au désastre, de croire qu'on a réglé les problèmes de la réalité quand on a dit qu'ils n'existaient plus. L'excuse en trop facile. L'habitude de demander des excuses est néfaste. Si les Noirs de New Orleans avaient été traités souvent de « niggers » par les habitants de Gretna, ils n'auraient pas cherché à y trouver refuge après Katrina... ou ils s'y seraient présentés autrement mieux préparés ! Quand les digues craquent

Je pense, pendant qu'on y est, qu'on y gagnerait si quelqu'un tranchait le noeud gordien de l'hypocrisie et que chacun appelait une casserole, une casserole. Pas une « sale » casserole, ce qui est déplacé, mais une casserole. Je crois que le premier qui dira, même crûment, quelque chose de vrai, qui dira non seulement que le roi est nu, mais qu'il devrait remettre ses mains sur la table, se rendra bien sympathique.v Suis-je naïf ? Je ne crois pas... Je crois qu'il y a un phénomène de pendule et que, lorsqu'on a dit assez de niaiseries, une demande populaire se manifeste pour que l'on dise quelque chose qui soit clair et honnête. Il y a une loi des moyennes qui devrait bientôt jouer en faveur de la sincérité.

Chacun devrait faire sa part pour qu'on parvienne à la tolérance, mais il y a rien à gagner à prétendre que nous y sommes déjà, alors qu'il reste encore tant de chemin à parcourir. Voyons plutôt franchement ce chemin qu'il reste à faire. C'est une erreur - et une tare pour celui de qui s'en glorifie - de porter un jugement de valeur global sur une ethnie, une race, une religion. On peut le lui reprocher, on doit certainement prendre les mesures nécessaires pour que personne n'en soit victime, mais lui demander de ne pas en parler me semble bien malhabile.

Ce faisant, on augmente la hargne. On prépare l'explosion. Le monde irait peut-être mieux si, au lieu de faire semblant de tous s'aimer -- ce vers quoi l'on doit tendre, mais a quoi l'on n'est pas encore parvenu -- on avouait simplement qu'on n'a pas tous les atomes crochus qu'il faudrait et que, parfois, l'on ne se sent pas à l'aise avec quelqu'un qui est « différent ». Nous avons des travers et de mauvaises habitudes; la faute à papa ou à grand papa. Prenons en acte.

Si le Christ revenait écrire dans le sable le nom des intolérants, il resterait bien peu de gens pour lapider... Ne nions pas nos préjugés, mettons les sur la table. Pas pour les défendre, mais pas non plus pour s'en excuser. Juste pour en faire le constat, faire ce qu'il faut pour que nous vivions dans un monde meilleur qui tienne compte de nos imperfections et permettre à l'État de faire son travail de justice.

En attendant que la tolérance soit partout, en effet, il y a un inévitable jeu de pouvoir, un jeu de pouvoir auquel ce n'est pas toujours celui qui a raison qui gagnera, mais où il gagnera certes plus souvent, s'il sait au moins qui sont ses adversaires et ce qu'ils pensent vraiment. C'est à la société de veiller à ce que le bon droit triomphe, éclairons-la. En avouant nos préjugés, on permet qu'on corrige mieux les conséquences de cette intolérance.

Comme société, nous avons des obligations à respecter. Respectons les. Quand on cache et qu'on fait semblant, cependant, on ne règle rien. Disons nous franchement que parfois l'on ne s'aime pas les uns des autres; on aura déjà fait une bonne partie du chemin vers la compréhension. Après la compréhension, la tolérance. Après la tolérance, l'amour. Allons-y dans l'ordre.


Pierre JC Allard

 




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