06.11..25
La brèche
Un bataillon de l'armée guatémaltèque vient de reconquérir
Pavon. Pavon est un pénitencier à « haute sécurité
» dont les détenus avaient pris le contrôle, il y a 9 ans, et
qui était devenu depuis le siège social bien défendu d'où
l'on importait et distribuait la drogue dans tout le pays, au su et au vu de tout
le monde. Un pénitencier pendant 9 ans aux mains de criminels ! Surréaliste.
Reprendre le contrôle de Pavon n'était pas chose simple. Les occupants
étaient riches, ils étaient armés et ils jouissaient de puissantes
protections. Il a fallu neuf ans. Maintenant, c'est chose faite. Les militaires
ont donné l'assaut et reconquis Pavon, au prix de quelques pertes. Les chefs
du gang sont morts les armes à la main, bravement, en héros pour les
jeunes mafieux qui ne demandent qu'à les imiter.
Ces gens étaient des bandits dangereux. Dangereux pour ceux qui les ont attaqués,
certes. Dangereux les uns pour les autres, quand ils se disputaient les dépouilles
du trafic de la drogue, sans aucun doute. Dangereux pour l'ordre public qu'ils bafouaient
impunément, évidemment. Mais étaient-t-ils dangereux pour qui
que ce soit qui ne voulait pas s'interposer entre eux et leur profit ?
Bien sûr, ils l'étaient, comme est dangereuse toute personne armée
qui ne respecte pas la loi, mais pas plus... Ils l'étaient beaucoup moins
que les « mareros », les gangs de rue qui pratiquent l'extorsion
au Guatemala, au Honduras et au Salvador, qui terrorisent les petits commerçants,
agressent les passants, envahissent les domiciles, tuent au hasard ou par simple
plaisir. La bande de Pavon était dangereuse, mais elle n'était pas
le premier péril pour la population guatémaltèque.
Le premier péril, dans les pays d'Amérique centrale, c'est le crime
au quotidien, le crime dans le désordre pour des profits ridicules, la violence
gratuite ou insensée qui tue 12 personnes par jour dans la seule ville de
San Salvador. Qui s'occupe du premier péril, qui est le crime au quotidien
? On ne s'occupe pas du premier péril, parce que, bien sûr, il faut
régler le problème de la drogue. La drogue est prioritaire. Qui en
a décidé ainsi ? Pourquoi en a-t-on décidé ainsi ?
Le monde - USA en tête - a décidé que la drogue était
une terrible menace. Une menace assez grave pour qu'on y consacre la plus grande
part des ressources des corps policiers du monde entier, pendant que d'autres crimes
prolifèrent dont les victimes, elles, ne sont pas consentantes. Pourquoi
cette aberration ? Qu'est-ce que la drogue a de particulier ?
Le propre de la drogue, c'est qu'elle crée un désir violent, irrésistible,
insatiable, une assuétude un marché totalement captif - et que,
simultanément, elle ne coûte presque rien. Rien n'est donc plus profitable
que la drogue La drogue, au palier des plantations de coca et de pavot, ne coûte
presque rien. Celui qui la cultive, en Bolivie, en Afghanistan ou en Birmanie, n'en
tire qu'un profit ridicule. Tout l'argent que procure la drogue est fait entre le
moment où la nature a déjà fait sa part et le moment où
le drogué pourra enfin l'obtenir. Tout le profit est dans le transit
Qui fait ce profit ? Une chaîne de distribution qui va du transporteur local
au transporteur international (mule), à l'importateur, aux grossistes, aux
distributeurs, aux petits revendeurs. Tous ces gens se partageront -- très
inéquitablement -- environ 700 milliards de dollars par année. Le
plus clair de cet argent reste aux mains de l'importateur et de grossistes: le «
crime organisé ». Une partie significative de cet argent est ensuite
distribuée aux politiciens, pour que la drogue demeure illégale, et
aux corps policiers et militaires dont on achète la complaisance. Les autres
intervenants n'en sortent que des broutilles.
Ceux qui y gagnent y gagnent beaucoup. Ils ont le pouvoir ou sont très prés
du pouvoir. Le but de la guerre à la drogue est-il donc vraiment que les
drogués ne se droguent plus, ou ne veut-on pas plutôt qu'ils refilent
700 milliards de dollars par années à qui de droit ? « À
qui de droit » étant des politiciens véreux, des policiers corrompus
et autres bandits de toutes sortes ?
Rien n'est sûr, mais bien des indices laissent rêveurs. Khun Sa, le
roi du Triangle d'Or, aujourd'hui à sa retraite, mais alors le plus important
producteur d'opium du monde, a publiquement offert en 1989, au gouvernement des
Etats-Unis, de lui vendre sur pied toute sa récolte de pavot, libre a celui-ci
de la détruire s'il le voulait. Il l'offrait au prix que lui-même en
retirait, avant que ne commencent le transit et les prises de profit : même
pas 5 % du prix de cette drogue sur les trottoirs de New York. Cette offre a été
rejetée, bien sûr
Pourquoi a-t-on rejeté cette offre ? Si le but de la guerre à la drogue
était vraiment d'empêcher les drogués de consommer, ne l'aurait-on
pas acceptée ? Veut-on vraiment que cesse le trafic de la drogue ? Rien n'est
moins sûr.
La guerre à la drogue est évidemment une entreprise rentable pour
ceux qui en profitent, mais elle offre aussi d'autres avantages. D'abord, elle canalise
les pulsions criminelles. Ce qui est d'une grande utilité, car le crime a
un brillant avenir. Pour des milliards d'humains qui n'ont AUCUNE autre façon
de se sortir de la misère, vivre du crime semble la seule solution. On ne
devra pas s'étonner si de plus en plus de gens prennent cette voie. L'effroyable
inégalité qui prévaut dans le monde ne peut que ramener une
grande partie du monde au désordre et faire le lit d'une criminalité
qui s'installera partout.
Le crime devient pour beaucoup une dernière chance, une lueur d'espoir. Le
crime pour survivre, mais aussi, pour les doués et les ambitieux de pays
pauvres qui n'ont pas joui de bonnes conditions de départ, le dernier chemin
qui leur soit ouvert vers le pouvoir et la richesse. Or, il y a crimes.... et crimes.
Vendre une poudre blanche ou brune à qui en veut n'est pas la même
chose que d'arraisonner un paquebot et de massacrer les passagers pour les dépouiller,
ou de prendre des enfants en otages et de jeter les corps aux ordures quand on a
touché la rançon
Quand le crime est là pour rester, il n'est pas sans intérêt
qu'il existe des crimes plus rentables que les crimes crapuleux. En luttant contre
le trafic de drogues, on en assure la rentabilité. Quiconque veut vivre en
marge de la loi serait bien bête de se livrer à quelque autre crime
que le trafic de la drogue, car c'est de ce trafic, en prenant certains risques
et en étant intelligent, qu'il obtiendra le plus pour ses efforts.
Si on exclut les fraudes informatiques, qui attirent une tout autre « clientèle
» et ne suscitent pas non plus la même aversion que la prostitution
des enfants, il ne reste que les marginaux, les pervers et les imbéciles
pour préférer les crimes de violence traditionnelle au commerce de
la drogue. On simplifie le maintien de l'ordre public. Ce serait un jour faste,
au Guatemala et ailleurs, si tous les « mareros » cessaient leurs autres
exactions et se limitaient au trafic de la drogue. Espoir irréalisable, bien
sûr, ils n'ont pas le talent et le marché n'est pas là. Mais
il faut comprendre que le commerce de la drogue n'est PAS le pire des crimes...
et que, quand on lutte contre ce commerce, il nest pas nécessaire de reussir
pour avoir fait oeuvre pie.
Le trafic de la drogue est dur. Il sépare donc les petits criminels des grands.
Ceux qui y réussissent sont l'aristocratie du crime. La crème de ceux
qui veulent vivre en marge de la loi. En rendant si attrayant le trafic de la drogue,
on canalise la criminalité vers la transgression de cette prohibition et
l'on s'assure que la plus grande part de la violence aura lieu entre les criminels
eux-mêmes, et non entre un criminel et une victime innocente.
Autre avantage non négligeable, la rentabilité du trafic de drogues
en fait un rite de passage et un passage obligé pour quiconque n'accepte
pas sa pauvreté et l'ordre établi. Toute société qui
veut évoluer et survivre doit accepter au sein de sa classe dirigeante les
meilleurs de ses plébéiens et de ses déshérités;
c'est ce qu'on appelle l'adjonction des compétences. Quand le crime devient
une voie vers le succès, il produit aussi ses gagnants, ses candidats à
la respectabilité, comme la contrebande du rhum a produit ses milliardaires.
Est-ce par inadvertance qu'on a laissé ainsi le trafic de drogue comme une
brèche, dans les défenses qui protègent le Système de
l'accès des péquenots à la richesse ? N'est-ce pas plutôt
pour que s'y engouffrent tous ceux qui, autrement, pourraient prendre la muraille
d'assaut ? Et si on fait tout pour rendre le passage difficile, c'est évidemment
pour faire monter les prix de la drogue, mais n'est-ce pas aussi pour que l'épreuve
d'en faire le trafic ait valeur de test et que ceux qui complètent le parcours
du guerrier soient peu nombreux, mais admis alors sans ambages dans le cercle des
gagnants ?
Le vrai but occulte de la guerre à la drogue n'est-il pas d'offrir une voie
vers la richesse à ceux qui, ayant l'intelligence et l'audace et n'ayant
pas d'autres façon de s'en sortir, auraient pu en d'autres temps faire des
révolutions ? Pourquoi faire une révolution si, éduqué
dès l'enfance à un pur égoïsme par un système qui
est la négation de toutes les valeurs, on peut si bien tirer son épingle
du jeu et vivre bien peinard en ce monde, en faisant le fric que procure le trafic
de la drogue ? Beaucoup de ceux qui, à une autre époque, auraient
contesté le système social pour satisfaire une volonté de puissance
personnelle, sont aujourd'hui récupérés par le trafic de la
drogue. Neutralisés.
700 milliards de dollars de profit, un espoir pour ceux qui n'en ont pas d'autres...
et l'émasculation des contestataires vraiment dangereux. Trois « bonnes
» raisons de mener la guerre à la drogue. Il serait bien naïf
d'en chercher une autre, comme de penser que cette guerre cessera sans qu'une large
prise de conscience n'y mette fin. Est-on même sûr, d'ailleurs, qu'il
serait opportun qu'elle cesse avant que l'on n'ait apporté un peu plus de
justice en ce monde et donc une vraie solution à l'essor de la criminalité
?
Pierre JC Allard
Vous pouvez maintenant commenter cet article au
BLOG Nouvelle Société !
(Cliquer ici).
Page précédente
Page suivante
Litanie des avanies
Retour à l'accueil