06.02.07

 

 

LA BOMBE A FRAGMENTATION

 

Mme David et M. Khadir viennent de se mettre d'accord pour créer un nouveau parti politique : Québec Solidaire. Je partage à peu près toutes leurs idées - et j'en remettrais même avec lesquelles ils seraient eux-même sans doute d' accord - sauf celle d'avoir d'avoir choisi d'exister. Je ne crois pas qu'il ait été sage de créer ce parti dans la conjoncture actuelle.

Je serais heureux qu'il y ait au Québec un parti de gauche qui devienne l'alternance et, même si je suis sceptique, je ne suis pas sûr que ce nouveau parti va échouer. Je ne crie donc pas au scandale, mais c'est l'immédiat qui m'inquiète. Car, si je ne suis pas sur de l'avenir de Québec Solidaire, je suis absolument sûr, cependant, que la création de ce parti assure la victoire du Parti Libéral aux prochaines élections et pousse le Parti Québécois un peu plus près de sa mort annoncée dont je parlais il y a quelques mois.

En effet, ce n'est pas la clientèle du Parti Libéral qui se joindra à Québec solidaire. Le succès de ce dernier passe nécessairement par la fragmentation du Parti Québécois entre, d'une part, ceux qui veulent l'indépendance du Québec et, d'autre part ­ - ce sont parfois les mêmes, mais pas toujours - ceux qui veulent un Québec socialement plus progressiste. Or, le Parti Québécois n'a pu s'assurer le pouvoir à quelques reprises ­ et faire quelques pas timides à gauche - que parce qu'il a réussi ce mariage, parfois d'amour mais toujours de raison, entre les éléments progressistes de la société et ses éléments nationalistes.

Ses éléments nationalistes de droite aussi bien que ceux de gauche, puisque l'idée d'indépendance primait pour ceux-ci sur leur prise de position sociale. Un nationalisme parfois de droite a donc instrumentalisé la gauche québécoise depuis 40 ans, mais ceci ne s'est pas fait sans concessions et j'ose penser que la gauche d'ici ne soit pas si bete quu'elle n'ait pas accepté les yeux bien ouverts ce mariage de raison, le meilleur auquel elle pouvait accéder. C'est ainsi que le PQ a pu constituer une majorité effective. J'ai aujourd'hui l'impression d'une gauche-autruche qui, lasse des redondances nationalistes, se ferme les yeux et file vers un mur de béton, en voulant croire que si elle le souhaite vraiment, le mur disparaitra et qu'elle passera dans une autre dimension où les Québécois sont ce que la gauche voudrait qu'ils soient

Il est ironique de penser que le parti qui se crée sous le signe de la solidarité va, au contraire, ruiner toute chance que persiste une telle solidarité entre nationalistes et progressistes et donc la possibilité que soit interrompue la course actuelle vers la droite, yeux grand ouverts, celle-la, du Québec qui se dit lucide. Et la ruiner sans y apporter une solution de rechange, car quelqu'un croit-il que, partant d'une base électorale qui oscille entre 5 et 10%, Québec Solidaire puisse rapidement faire le plein de tous les éléments progressistes au Québec ? Même s'il y parvenait, d'ailleurs, ne faut-il pas faire le constat que ces éléments progressistes ne représentent encore qu'une minorité de la population québécoise ? Québec Solidaire ne peut pas obtenir une majorité dans un avenir rapproché.

Privé de l'appui de tous ceux pour qui l'objectif de progrès social est plus important que l'objectif de l'indépendance, pour qui celle-ci est simple moyen et qui vont donc donner leur vote à Québec Solidaire, le Parti Québécois ne peut pas non plus former une majorité. Pis encore si André Boisclair joue la carte du renouveau du Parti Québécois, celle de la jeunesse et du changement, plutôt que celle de l'indépendance nationale. Il se retrouvera alors confronté à une ADQ qui, avec une sensibilité de droite plutôt que de gauche, se réclame néanmoins du même objectif.

Le scénario s'impose alors de trois partis qui veulent le changement - mais pas le même changement - s'opposant dans une lutte suicidaire à un seul parti réunissant tous ceux qui ne veulent PAS le changement. Est-il difficile de prévoir qui gagnera cette lutte inégale ? Face à ces trois partis qui se partageront un même bassin toujours insuffisant de rénovateurs, y a-t-il une autre majorité possible que celle de ceux qui n'ont pas de programmes, pas de volonté d'agir ? Dans une situation où de grands desseins affrontent donc aucun ne peut réunir une majorité, c'est toujours le parti du statu quo ante, le parti des « sans desseins » qui triomphe.

Dans ces conditions - gagnates pour lui si jamais il y en eut - même Jean Charest pourra être réélu. À plus forte raison, le Parti Libéral remportera-t-il une victoire écrasante sur une opposition ainsi divisée, si Jean Charest pose le beau geste de céder la place à l'image benoîte et paternaliste de Couillard, image sécurisante qui colle parfaitement avec la promesse d'un parfait immobilisme.

Cela dit, y a-t-il une solution ? Sous prétexte qu'elle ne gagne jamais, la gauche québécoise doit-elle renoncer à jamais tenter de gagner ? Sous prétexte que ceux qui croient au changement, doivent bien lucidement s'admettre qu'ils ne peuvent gagner aujourd'hui, doit-on cesser de promouvoir les idées auxquelles nous croyons ? Dans l'immédiat, la fondation de Québec Solidaire met évidemment les forces favorables aux changements en position de faiblesse. Cette initiative n'en aura donc valu la peine que si, après un dur moment à passer qui correspondra sans doute aux prochaines élections, un réalignement des forces permet que se constitue une alternative réelle au Parti Libéral.

Il faut penser tout de suite à faire de ce nouveau parti le véhicule d'idées et de solutions vraiment nouvelles. Québec Solidaire ne doit pas se contenter de récupérer du PQ les tenants de la gauche traditionelle. Il faudra que Québec Solidaire aille chercher l'adhésion de tous ceux qui veulent un monde meilleur. Qu'il propose un nouveau but et l'espoir d'une nouvelle société.

 

 

Pierre JC Allard




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