99.07.21


Le coup de pied de l'âne

J'ai un préjugé favorable envers Fidel Castro. J'ai connu, pour y avoir vécu, pas mal de dictatures à travers le monde et j'ai même serré la patte à quelques dictateurs. J'ai déjà provoqué de mini-crises d'hystérie chez certains de mes amis de la gauche en disant qu'on n'était pas si mal dans l'Espagne de Franco et l'on me jette aujourd'hui des regard noirs quand je souligne que Tito était la SEULE bonne solution pour ce bizarre espace géographique qu'on appelle la Yougoslavie.

Ceci dit, je suis CONTRE les dictatures mais, de toutes les "dictatures" que j'ai connues, il n'y en pas qui me soient apparues plus nécessaires que celle à Cuba, ni de dictateur qui m'ait fait meilleure impression que Fidel. Pendant que les Trujillo, Somoza et autres guignols prenaient le pouvoir pour faire du fric et rien d'autre, Castro a donné aux Cubain une dignité et une raison de vivre... et nul ne l'a jamais accusé de cupidité. Fidel Castro mérite le respect. La révolution cubaine mérite le respect.

Le Devoir, la semaine dernière, a manqué de respect envers Castro et Cuba. (http://www.ledevoir.com/mon/1999b/cuba090799.html) Parce que Castro est vieux et que Cuba est petit. Ce faisant, ce journal a prouvé une fois de plus qu'il est parfois bien petit... et qu'il est peut-être trop vieux. Je vous livre ci-dessous la lettre que j'ai envoyée au Devoir. Je ne crois pas qu'elle sera publiée...
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¡ Cuba sí, Yanqui no !

Je suis profondément choqué de lire en éditorial du Devoir du vendredi 9 juillet qu'il y a une "lutte de la communauté internationale contre la dictature cubaine". A ma connaissance, la communauté internationale est quasi-unanime, depuis des décennies, à réprouver l'embargo et les autres mesures inacceptables qu'ont prises et que prennent encore les USA pour tenter de détruire le régime castriste.

Et quand je parle de mesures inacceptables, je ne colporte pas des ragots. J'ai été conseiller juridique du gouvernement castriste en 1960-61 et, pendant ces deux années, j'ai passé une partie significative de mon temps à Cuba. J'ai vu de mes propres yeux des récoltes dévastées par des parasites qui n'existaient pas à Cuba auparavant et qui sont apparus soudainement dans le sillage de la mauvaise humeur américaine. Des épizooties, aussi, qui sont restées inexpliquées. Même si officiellement l'embargo ne devait pas s'appliquer aux produits pharmaceutiques, j'ai dû aussi faire pas mal de tapage à l'époque, ici même au Canada, pour que des firmes "canadiennes" acceptent de vendre des produits pharmaceutiques de première nécessité à Cuba malgré les pressions dont elles étaient l'objet de la part de leurs "associées" américaines.

La vérité c'est que les USA à Cuba, comme plus tard au Vietnam et ailleurs, ne respectaient aucunes conventions ni exceptions humanitaires et ne s'embarrassaient pas des moyens pour ramener Cuba au rôle qu'on lui avait assigné dans le plan américain: une île au soleil donnée en fermage à la pègre pour qu'elle puisse y offrir aux Américains en goguette 10 plages, 40 casinos et 60 000 prostituées.

Je me souviens de Cuba en 1955, 1957... puis en 1960-61. C'est de ça que devrait avoir l'air la libération d'un peuple. Une dignité retrouvée. Je neparle pas de la propagande gouvernementale, je parle du comportement de centaines d'individus ordinaires que j'ai rencontrés au hasard d'une rue à La Havane, Cienfuegos, Santa Clara, Santiago, et à cette Isla de Pinos dont l'intox américaine, dans les journaux de Miami, prétendait pourtant qu'on avait fait une colonie pénitentiaire!

Je ne suis pas retourné à Cuba depuis 1962. Quand Cuba est vraiment entré dans le giron soviétique - après 3 ans de vains efforts pour rétablir des relations correctes avec les USA - mon mandat s'est terminé et j'ai préféré ne pas aller constater l'inévitable détérioration d'un petit pays devenu le souffre-douleur de la brute son voisin. Je ne sais pas précisément comment la situation a évolué à Cuba, mais je sais bien que ça ne peut avoir été que pour le pire. Je sais aussi que, malgré les sabotages, les vexations, l'infiltration incessante d'agents provocateurs, Cuba demeure une oasis en Amérique latine où l'éducation, la santé et le logement social sont encore des priorités.

Je suis persuadé que les tares qu'on reproche au régime cubain n'existeraient pas si les USA n'avaient pas jugé intolérable qu'on fasse la preuve qu'il existait une alternative à la relation dominant-dominé qui est leur seul modèle pour une relation entre le Nord et le Sud. Il n'y a jamais de Nuremberg pour les vainqueurs; mais quelle que soit aujourd'hui la situation à Cuba, je n'ai aucune hésitation à en pointer du doigt les véritables responsables.

Je trouve donc grotesque qu'on parle de "complaisance" du gouvernement canadien envers Cuba - dont nous sommes le premier partenaire commercial! - révoltant qu'on se réjouisse de la suspension d'une aide à Cuba quant nous soutenons sur tous les continents des douzaines de dictatures qui ont plus de torts que Cuba sans en avoir aucune des vertus, odieux qu'on suggère que le Canada "envisage des riposte économiques nuisant de façon chirurgicale (sic) aux cercles du pouvoir cubain" . Chirurgicales? Comme les frappes américaines sur l'Iraq, sans doute?

Je trouve inconvenant que Le Devoir vienne se mettre en ligne pour donner un coup de pied au vieux lion Fidel. N'aurait-on pas l'impression d'un devoir plus courageusement rempli si vous dénonciez ceux qui, de mémoire d'homme, nous ont offert le spectacle de leur turpitude, de leur mauvaise foi et de leur brutalité non seulement à Cuba, mais aussi au Guatemala, au El Salvador, au Nicaragua, à Granada, à Panama et au Chili, sans parler de la République dominicaine, de l'Angola, de la Somalie et, bien sûr, de l'horreur du Vietnam et de la "chirurgie" en Iraq?

 

Pierre JC Allard



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