99.02.10

 

Talleyrand de Boisbriand


Vous connaissez Talleyrand? Le prince des diplomates, l'homme qui a traversé la Révolution française en montant d'un échelon chaque fois qu'une tête tombait et qui, ayant trahi tout le monde en France pendant vingt ans, a néanmoins sauvé la France après la défaite de Napoléon en bluffant toute l'Europe? Un grand homme mais aussi, comme disait de lui Napoléon: "une merde dans un bas de soie.

En fait, Talleyrand était un joueur de poker avant l'heure; si vous comptez les coups en faisant abstraction du décor, le personnage Talleyrand n'est pas si différent de celui du "gambler" classique d'un film Western... ou de nos brillants financiers qui ruinent leurs concurrents par des magouilles en Bourse. Nous avons nos Talleyrands, la soie en moins, bien sûr.

Le problème des démocraties c'est que, dans cette partie de poker menteur qu'est le monde néo-libéral, nous misons sur un gouvernement auquel on demande de rafler la mise mais dont on s'attend à ce qu'il joue avec toutes ses cartes ouvertes sur la table et en ne disant que la vérité. Tiens, prenez cette histoire de GM à Boisbriand, où il s'agit de garder quelques milliers d'emplois directs et indirects et quelques milliards de dollars d'investissement. Bernard Landry nous dit qu'il va jouer très dur...

Ça veut dire quoi, ici, jouer dur? Monsieur Landry est parfaitement transparent: il annonce qu'il va donner a GM plus de subventions que quiconque. Pas très fort... mais, que peut-il dire d'autre? Pourtant, tout le monde autour du tapis sait bien qu'il n'y a qu'une façon de gagner à ce poker: savoir où sont les meilleures cartes dans le paquet ... et ne surtout pas compter sur le hasard pour les avoir dans son jeu.

C'est quoi les cartes du Québec pour garder l'usine GM? D'abord, une carte "ouverte" qui est celle des allégements fiscaux dont parle Bernard Landry. On peut en parler, c'est celle qui est de bonne guerre, celle que le système préconise. Celle qui consiste à garantir aux investisseurs de retirer plus que ce qu'ils apportent avant même qu'ils ne commencent à produire et à faire des profits. C'est une carte-maîtresse et ça permet souvent de mettre la main sur la cagnotte. Aux yeux de tous, ce qui fait une jolie réputation au gouvernement qui a mené le jeu. Mais il y a un os...

Le vice de la stratégie "subventions" c'est que, tout le monde la connaissant et la jouant à fond, il y a belle lurette que les projets de ce type coûtent plus cher que ce qu'ils rapportent: les gouvernements ne font plus leur beurre à ce poker, ils payent pour gagner. Exemple: l'aluminerie Alouette, de Sept-Iles, dont on s'est aperçu que la valeur des abattements consentis sur le prix de l'électricité consommée dépassait le montant total des salaires payés à notre main-d'oeuvre! Or le minerai vient de l'étranger et toute la production de l'usine repart vers l'étranger... elle est où, la cagnotte?

Mais il y a une autre stratégie au poker néo-libéral, celle de la carte "cachée". La carte cachée, c'est le contrôle du marché. Parce que le problème premier de GM n'est pas de fabriquer des voitures, mais de les vendre. Est-ce que le Québec a une carte cachée quand il est en concurrence avec d'autres sites américains et qu'il discute avec GM? Est-ce qu'il peut avoir une influence sur le marché? La bonne réponse à donner, c'est: "Non, non, jamais ! Nous sommes un gouvernement démocratique et transparent. Nous croyons au Gatt, à l'Alena, à l'OMC, à la libre-entreprise, au libre jeu des acteurs économiques..."

Bon, c'est dit. Maintenant, imaginez-vous les acteurs économiques québécois jouant librement dans une petite pièce en cinq (5) tableaux.

Tableau 1. (Le bar du Beaver, au Queen Elizabeth) "Dites, Mr Smith, si vous saviez que votre usine de Boisbriand allait vendre toute sa production des 5 prochaines années sans que GM ait à faire autre chose que de lui fournir le CKD (les intrants)? Pas de problèmes de relations de travail, pas d'augmentation des coûts, juste un profit certain... vous la fermeriez cette usine? Non ? C'est ce que je pensais.... "

Tableau 2. (Un bar à la mode de Laval) "Dis donc, ça fais longtemps que tu fais de l'action syndicale, les gars t'apprécient... t'aimerais pas ça faire un GROS Tricofil ? Une coopérative des travailleurs de Boisbriand qui aurait un contrat avec GM pour les intrants, qui utiliserait les concessionnaires GM pour la vente et le service mais qui produirait SA voiture et qui ferait SES profits pour SES travailleurs. On l'appellerait la Papineau.... L'argent ? Inquiète toi pas pour l'argent..."

Tableau 3. (Un bureau sur Crémazie) " Comment ça, les ouvriers coopérés vont casser les prix de la convention? Les ouvriers de Boisbriand vont travailler et ils vont faire autant d'argent qu'avant. Pour compenser les cotisations perdues, vous allez avoir des actions de classe Q, dans la compagnie qui va prêter à la Coopérative et toucher une part des profits pour le Fonds de Solidarité. Si vous embarquez pas, la Caisse peut le faire tout seul, mais vous allez avoir l'air fou en...."

Tableau 4. (Un salon du Club Saint-Denis) " Mes amis, "Québec Inc." est un mythe, nous le savons, mais nous avons des obligations qui devraient nous inciter à suivre le conseil que nous a donné discrètement l'avocat du conseiller du Ministre. Celui-ci, bien sûr, n'interviendra pas directement mais nous avons de bonnes raisons de croire qu'il est sérieux. Au cours des prochaines années, les véhicules corporatifs, comme les véhicules du gouvernement, c'est de la Coop qu'on les achète, point final. Les appels d'offres? Oui, mon cher, bonne question; on les fait, les appels d'offres, on les fait, comme d'habitude... "

Tableau 5. (Un concessionnaire GM, de Répentigny ou d'ailleur) " Oui, fille, t'aimes mieux la Ford; mais le steward a dit: si y en a un 'osti qui achète d'autre chose cette année qu'une Riel ou une Chenier de la Coop, y est mieux de pas la mettre dans le parking de la shop... "

Le Québec est différent. On se comprend. On se parle. On peut faire entre Québécois, sans se signer des protocoles d'ententes qui agacent les organismes de contrôle, des choses que les Ohioniens ou les Iowanins ne peuvent pas faire, parce qu'ils n'ont pas, eux, cette solidarité tacite qui découle d'une appartenance identitaire. On peut le faire... ou il peut suffire de montrer qu'on pourrait le faire (l'approche Uzi...). C'est notre carte caché. Ce n'est pas si différent de la carte que Talleyrand avait jouée au Congrès de Vienne.


Pierre JC Allard



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