98.04.22


LE CIRQUE DU SOMMEIL

Si vous croyez que les députés que vous avez élus au Parlement se rongent les ongles au sang pour résoudre les problèmes de notre société, vous ne lisez pas les journaux. Hier, le chef de l'Opposition au Parlement d'Ottawa a passé deux heures à s'interroger sur le rôle, le sens et l'utilité du Sénat. La question n'est pas mauvaise; le problème, c'est qu'il y a cinquante ans qu'on en parle et que la digression de M. Manning tenait lieu de discussion sur un autre sujet qui n'était rien de moins que la création d'un nouveau territoire au Canada pour les Innus. Ça n'intéressait pas le chef de l'Opposition ?

Peut-être que oui, peut-être que non; de toute façon, ce qui intéresse l'Opposition et son chef est sans importance. Comme il est sans importance, que le Bloc québécois s'enflamme sur une modification de la Loi de l'Impôt qui pourrait avantager une compagnie qui appartient pour une bonne part au Ministre des finances. Comme il est sans importance réelle que le NPD monte aux barricades pour obtenir que soient dédommagées toutes les victimes qui ont contracté l'hépatite C suite à des transfusions de sang contaminé, et non pas seulement certaines d'entre elles.

Ce n'est pas que ces sujets soient sans importance, au contraire; mais ce qu'en pensent les députés de l'Opposition est sans importance: toutes les lois que propose le gouvernement seront votées par la majorité de députés du Parti libéral au Parlement. Et ce que ceux-ci pensent de ces lois n'a pas d'importance non plus: ils les voteront parce que c'est ce qu'on leur a dit de faire et c'est ce qu'ils feront. Vous vous sentez représentés au Parlement? Vous appelez ça la démocratie?

Ça sert à quoi, ces clowneries, ces "représentants du peuple" qui viennent faire leur tour de piste, et dont les plus performants reçoivent la récompense de pouvoir s'exprimer pendant les heures de couverture par la télévision, tandis que les otaries de services claquent des nageoires ou font des bruits de bouche désagréables en arrière-plan? A attirer l'attention des médias?

Mais il y a belle lurette que les médias ont cessé de s'émouvoir pour des effets de manche. Quand tous les bouffons font les mêmes pirouettes, il en faut plus pour river les spectateurs à leur chaise. Toujours hier, donc, le plus jeune membre du Parlement canadien, le Bloquiste Stéphan Tremblay du Lac-Saint-Jean, 24 ans, a obtenu l'attention des médias, lui, en quittant la place avec son fauteuil de député sur la tête, histoire, comme il l'a dit, d'aller réfléchir chez-lui, à Alma, sur "l'efficacité et l'utilité d'occuper le dit fauteuil". Trèèèès bonne question ! Mais est-il sérieux* ?

Sur l'autre scène du cirque gouvernemental, à Québec, un autre personnage dont on a mis le sérieux en doute a réussi à faire les manchettes en disant ce qui devrait être une évidence mais qui, dans sa bouche, est apparu comme l'hérésie en rappel à l'apostasie. Jean Charest a dit , somme toute, que quand les gens commencent à crever faute de soins dans les hôpitaux, il faudrait se demander si la première priorité est bien de ramener le déficit à zéro en un an plutôt que deux ... ou de garder les gens en santé.

Une idée de bons sens et une position de dignité humaine... mais on ne l'a pas crû. Et qui ne l'a pas crû? Les syndicats ! " Il veut se donner bonne figure", dit Lorraine Pagé de la CEQ; "il veut ratisser large", commente Gérald Larose, de la CSN. Et qui est venu prendre la défense de la lutte accélérée au déficit? Clément Godbout de la FTQ : " retarder l'échéancier pourrait être plus dommageable..." On croît rêver.

Est-ce que personne n'a pensé à dire que l'idée de remettre nos priorités sociales en ordre était une excellente idée? Une idée qui a son propre mérite, sans égard à qui l'énonce? Non. Sous le grand chapiteau du cirque politique, les idées sont secondaires; ce qui importe, c'est celui qui les véhicule. De sorte que la gauche québécoise préfère démolir une idée progressiste dans la bouche de Charest plutôt que de le lier à cette idée et de défendre l'idée d'où qu'elle vienne. Qu'il change de parti, soit; mais qu'il change d'idée... ça, c'est tricher !

Des chefs qui changent de parti, des procès d'intention au lieu de discussions, des représentants sans pouvoir et qui ne représentent personne, des débats inutiles quand les jeux sont faits, des médias blasés, et à l'affût de l'incongru, des pitreries qui font la une pendant, que les problèmes restent sans solutions. Un cirque politique où il n'y a que des clowns et des jongleurs, pas de héros. Et la population, ennuyée, somnole...



Pierre JC Allard


* Dernière heure: il semble qu'il le soit. Son site est déjà en ligne et bien documenté. Est-ce le réveille-matin qu'on attendait ? Voyez:
Le site de Stephan Tremblay et La démocratie contractuelle




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