98.03.09
LES AUTOMATES PROGRAMMABLES
Il fut un temps où chaque ouvrier avait ses outils. On reconnaissait l'un
au marteau, l'autre à la truelle... Puis, les premières machines sont
venues, qui n'avaient chacune qu'une seule fonction. Aujourd'hui, les machines peuvent
remplir une multitude de tâches; elles sont devenues des "automates programmables",
des ordinateurs auxquels on ajoute l'outillage que requiert l'un ou l'autre des
travaux qu'on veut leur faire accomplir.
Economique, puisqu'on peut recycler les automates sans en sacrifier l'essentiel:
les microprocesseurs qui leur servent de cerveau. Il suffit que l'automate ait à
peu près les bonnes dimensions et le bon moteur pour qu'on puisse le récupérer
et lui faire produire n'importe quoi ou presque. L'automate n'a pas de préférences;
c'est un outil, il n'y a qu'à le re-programmer.
La démarche des Libéraux provinciaux pour recruter Jean Charest se
situe dans la même ligne de pensée, sans que les politiciens qui mènent
cette cabale semblent se rendre compte de ce qu'elle a d'insultant pour celui auquel
elle s'adresse et de dégradant pour le processus démocratique lui-même.
Car les Libéraux n'approchent pas Charest en disant: "vous nous avez
convaincus, nous nous rallions à vous". Ils disent "vous avez le
charisme et la personnalité, soyez le moteur performant qui fera triompher
le parti libéral"... "Vous produisiez du "Conservateur"?
Laissez-nous vous reprogrammer et produire du "Libéral", le marché
est plus porteur..."
Il fut un temps où un homme public digne de ce nom avait des principes, des
idées, in idéal bien à lui qui en faisait un être unique.
Tel était de gauche ou de droite, libéral, progressiste ou conservateur,
nationaliste, socialiste, créditiste... enfin, "quelque chose".
Et parce qu'il était "quelque chose", chaque homme public était
quelqu'un. Une personnalité réelle avec laquelle on pouvait être
ou non d'accord, mais dont on pouvait s'attendre à ce qu'elle occupe une
place fixe sur l'échiquier. Le politicien était une référence,
un pilier autour duquel s'organisait le jeu des opinions.
Mais quand le discours néo-libéral remplit tout l'écran, que
toute divergence d'opinions sérieuse est supprimée et qu'on ne vote
plus que pour l'homme à la bouille sympathique (pendant que les mandarins
continuent à gérer un système qui ne rend de comptes à
personne!), l'heure est aux politiciens "programmables"
Tous les discours se ressemblent et aucun parti ne veut s'écarter du plan
de match tracé par les financiers; le chef idéal ne vaut plus donc
que par son image de dynamisme et d'empathie, son talent pour briller, séduire
et convaincre: c'est ça, sa valeur essentielle. On peut programmer ensuite
le chef-automate en y ajoutant, selon les besoins, les idées, les principes,
les valeurs qui font l'affaire.
Le bon chef, c'est maintenant celui qui n'a pas de préférences, celui
qui peut s'adapter sans heurts aux exigences fluctuantes de l'économie que
lui feront connaître les vrais leaders de notre société. Le
"chef", c'est celui qui "vendra" à la population LA politique
décidée par ceux qui ont le fric et le pouvoir. On ne lui en demande
pas plus. On ne lui en offre surtout pas plus.
Quand on a compris qu'idées, principes et valeurs ne sont plus qu'affaire
d'opportunité pour les politiciens programmables, on ne s'étonne plus
de voir les méandres de leurs trajectoires. Vous étiez nationaliste,
vous devenez conservateur fédéraliste, vous remettez ça en
Bloquiste à Ottawa pour revenir enfin au pouvoir à Québec en
social-démocrate... et imposer une politique de droite? ... Simples exigences
de la programmation; l'essentiel c'est que vous soyez populaire, dynamique, convaincant.
Vous êtes un "chef".
Vous étiez conservateur à Ottawa et on vous veut libéral à
Québec? Qu'est-ce que ça peut faire, puisqu'il n'y a aucune différence,
sur le plan des idées, entre un conservateur et un libéral? Vous êtes
"populaire, dynamique, convaincant". Vous avez la bouille de l'emploi:
soyez un "chef" vous aussi.
On ne sait pas encore si Charest acceptera d'être reprogrammé. Si oui,
il viendra nous amuser d'un combat des Chefs dont les deux protagonistes se seront
ainsi insérés sur invitation dans des programmes faits par d'autre.
"Je suis leur chef" - disait Sieyes - "il faut bien que je les suive...!".
Comment respecter une classe politique qui trouve normal qu'un chef abjure ce qu'il
a défendu pour se rallier au credo plus "vendeur" de ceux qu'il
prétend venir diriger ?
On peut dire à raison que ces chefs, au fond, ne trahissent rien, puisqu'il
n'y avait rien de distinctif là d'où ils viennent et qu'il n'y en
a pas davantage là où ils vont. Mais plutôt que des automates
programmés pour répondre à la demande, ne vaudrait-il pas mieux
avoir des chefs qui apporteraient leurs propres réponses?
Pierre JC Allard
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