Les commensaux


1. LE TRUC DU COMMANDEUR

"Se réunir pour s'aider". La devise du Mouvement Desjardins, bel exemple de ce qu'on peut faire quand on s'unit. Il y a beaucoup à dire sur le coopérati-visme, et nous y reviendrons. Ici, nous parlerons d'une seule des façons de s'unir: pour construire et/ou louer des logements et y vivre. Ensemble.


Ce n'est pas nouveau. Mais, jusqu'à présent, les coopératives d'habitations ont été presque le monopole d'une clientèle bien pauvre et de quelques groupes de branchés. Or c'est une solution pour une foule de groupes minoritaires qui, tous ensemble, sont presque la majorité. Il faut en parler.


Commensalisme. Un nom pour les habitudes de vie de certaines espèces mais aussi, dans le sens où nous allons l'employer, le fait de partager la même table, ce qui est bien ce que le mot veut dire. Un commensal, c'est celui avec qui on partage la même table. Aujourd'hui que 23 % des gens vivent seuls, 15 % seuls avec des enfants, et qu'une bonne partie du reste ne tient pas à tenir maison, il y a pas mal de gens qui auraient intérêt et plaisir à dîner ensemble.


Et intérêt à partager les autres frais d'un ménage. Il n'y a pas d'avantage à payer seul le coût de l'équipement de cuisine - et de l'espace pour loger tout ce fourbis! - non plus qu'à perdre son temps à faire seul le marché, le ménage et toutes les autres corvées domestiques. Ce n'est donc pas une grande surprise si ceux qui vivent seuls préfèrent manger au restaurant quand ils en ont les moyens. Le commensalisme, c'est une façon de donner à tout le monde les moyens de manger tous les soirs au restaurant. Mais c'est aussi bien plus que ça...


2. LA VIE COMMENSALE

 

Le commensalisme, c'est une façon de réduire d'un bon tiers la dépense d'un ménage ou, alternativement, d'améliorer d'environ 50% son niveau de vie. C'est aussi une solution au problème de la sécurité, et une des façons de remédier à la solitude.

Le principe est simple: à chacun son espace privé, mais on se partage les espaces communs et le coût des services... dont bien des services qu'on n'aurait pas autrement les moyens de se payer. On cohabite, mais dans le plus parfait respect de la vie personnelle de chacun.

Distinction importante donc, on ne parle pas ici de vie commune, ni de communauté. Chacun a sa propre chambre, chacun garde sa plus entière liberté, et le choix de ses amis propres comme de ses activités. Personne ne demande au commensal d'adhérer à une vision du monde, ou de chanter des mantras avec le voisin de palier.

On partage des dépenses, on se traite en amis, et c'est tout. C'est tout, mais c'est beaucoup; car pour l'individu, la vie commensale veut dire s'offrir la gardienne, le cuisinier et même l'aide domestique dont on aurait besoin, et pour un prix dérisoire.

Idéalement, les commensaux vont se réunir par groupes d'une trentaine de personnes; mais un groupe qui demeure ouvert à grandir est sans doute viable dès qu'il compte une douzaine de membres. C'est la taille d'un groupe où on peut maintenir des relation personnelles efficaces, sans trop de risques de voir se former des clans et de perdre contact avec la pensée et les intérêts de chacun.


3. LA LOGISTIQUE

Pour vivre "à la commensale", il faut trouver des gens qui ont des intérêts communs et désirent mener un style de vie similaire. Les trouver est un problème majeur, et c'est là que l'État peut aider. Quand les participants ont été réunis, ils passent une entente précisant ce qu'ils désirent faire et mettre en commun, puis trouvent un espace adéquat.

Cet espace, on peut le construire ou prendre un bail à long terme. Dans un cas comme dans l'autre, en acceptant d'être solidaires, les participants obtiendront des conditions de finan-cement bien supérieures à ce que chacun aurait pu obtenir seul: c'est un des avantages du coopérativisme.

Cet espace, c'est autant de chambres que d'individus ou de couples dans le groupe, chacune assez grande pour qu'on puisse y recevoir deux ou trois amis; c'est un salon pour se réunir entre commensaux, un autre que l'on peut réserver à tour de rôle pour y recevoir, une cuisine avec équipement de petit restaurant et salle à manger.

Calculez 25 m2 par commensal adulte pour un espace minimal. Donc, un prix aussi bas que 20 000 $ à l'achat, ou un loyer mensuel inférieur à 200 $. pour chaque participant. S'il y a des enfants, il faut prévoir pour eux un réfectoire, un ou deux dortoirs et une salle de jeux. Le prix par tête baissera, disons à 300 $ par mois, pour une mère et deux enfants.

On peut aussi se payer le grand luxe, s'offrir la chambre de 35 m2, les salons multiples, et tout le bazar. Un groupe s'en tirera encore pour moins de 500 $ par mois.! Et payer les services à une fraction du prix...


4. LES MONOPARENTALES

Il - ou elle - est parti(e). Bon. Il reste un ou deux enfants, et le problème du modèle, maternel ou paternel, dont on sait qu'il devrait être présent, mais qui n'est pas là. Le problème du "chaînon manquant", dans une éducation tradi-tionnelle qui a été pensée pour deux.

Et le problème du gardiennage - dont une récente enquête a révélé qu'il est - et de loin! - devant la nourriture, les vêtements et les frais de scolarité uni-versitaires, le coût le plus important de l'éducation d'un enfant. Ce n'est pas la pension alimentaire de l'ex-conjoint qui suffira.

Et en sus de la tâche à plein temps qui consiste à élever des enfants, il y a le travail.... et enfin les repas et le ménage. C'est beaucoup. C'est trop. Comment, penser à se faire des amis, à recommencer une relation?

Si une douzaine de familles monopa-rentales se réunissent, tout devient plus facile. Les services de garderie et d'entretien qu'on peut partager; la cuisine pour laquelle on peut engager quelqu'un ou qu'on peut même faire à tour de rôle. La présence d'amis des deux sexes avec lesquels on peut communiquer. Les enfants des autres qui deviennent les compagnons des enfants de chacun, et qui assurent que, socialement, l'enfant de la famille monoparentale ne sera pas défavorisé par rapport aux enfants d'une famille traditionnelle.

Chacun sa chambre, les enfants en dortoir, le repas de type restaurant au prix de chez-soi; la gardienne en permanence à 1/12 ème du prix, et des ami(e)s qui n'envahissent jamais mais qui sont là quand on est seul. Qui dit mieux ?


5. LES AINÉS AU POUVOIR

La résidence pour personnes âgées est encore souvent un endroit où les vieux sont garés. On s'en occupe comme on l'entend. Selon les besoins du service, selon la bonne volonté du personnel, selon les budgets. Même dans les meilleures résidences, le vieillard est encore en état d'infériorité.

Supposons un autre cas de figure. Une dizaine de couples et une dizaine de célibataires d'environ 65 ans se portent acquéreurs d'un immeuble adéquat. Solidaires, ils financent sans difficulté la corporation qui sera propriétaire de l'immeuble, et administratrice d'une résidence qui jouira de tous les avantages que l'État accorde. Ils engagent un directeur, puis le reste du personnel, et négocient avec des médecins les services médicaux.

Quelle différence! Maintenant, ce sont eux qui embauchent, évaluent et congédient. Ils ont repris, face au système, une position dominante. Bien sûr ils vieilliront, mais des amis plus jeunes viendront combler les iné- vitables départs. Le groupe vieillira, mais les statistiques disent que dans un tel groupe qui se renouvelle par des arrivants de 65 ans, il y aura presque toujours, une solide majorité de commensaux qui ne seront pas en perte d'autonomie.

Il y aura naturellement des cas où un groupe ne pourra plus s'autogérer; mais une inspection annuelle de l'État pourra déceler ces cas et intervenir avant que la situation ne dégénère. On aura créé, entre des commensaux partageant des intérêts communs, une unité sociale et économique viable... et on aura apporté la meilleure réponse au problème social extrêmement urgent des personnes âgées.


6. TANIERE POUR JEUNES LOUPS

Les jeunes - étudiants, travailleurs ou assistés sociaux n'ont pas les moyens de vivre seuls. La tendance actuelle, bien malsaine, est qu'ils s'incrustent chez leurs parents. D'une génération dont on a fait en grande partie des chômeurs, on risque donc de faire une génération de parasites. Ce n'est pas ainsi qu'on préparera la relève.

Le commensalisme est un système parfait pour les jeunes. Une trentaine de 20-30 ans, vivant en commensaux, peuvent se donner un niveau de vie auquel ils ne pourraient jamais aspirer s'ils vivaient seuls, ou par deux, ou par trois, dans des appartements dont eux-mêmes - ou plus probablement leurs parents - assumeraient les frais.

Et ceci avec l'avantage d'un milieu sur mesure, selon leurs propres goûts, où on peut plus facilement se faire des amis et lutter contre l'ennemi insidieux qu'est la solitude. Si on les aide, ils ne demanderont pas mieux que d'aller vivre ensemble.

Bien sûr, il y aura des abandons. Il ne faut pas demander au jeune d'être stable, ce n'est pas la loi de la nature; exigeons seulement qu'il respecte ses engagements. Condition de départ, qu'il s'engage solidairement à la hauteur des obligations communes; mais, en revanche, que l'entente type lui permette, dans le respect des droits des tiers, de céder sans difficulté ses droits à d'autres jeunes.


 Le recrutement des jeunes commen-saux et la constitution des groupe peut se faire à partir de l'université, des bureaux, des usines; à partir des syndicats mêmes, pour lesquels ce serait l'occasion rêvée d'assumer une nouvelle responsabilité sociale.


7. POUR AIDER QUI NOUS AIDE

Le commensalisme sert bien ceux qui y participent, mais il est aussi un avantage énorme pour la collectivité. Parce qu'il est facteur d'amélioration du niveau de vie et de stabilisation, et parce qu'il solutionne - en partie - les problèmes épineux de l'entretien des personnes âgées, du standard de vie des monoparentales et de l'autonomie des jeunes.

Une Nouvelle Société doit encourager un essor du commensalisme, et elle peut le faire de deux façons. D'abord, par une campagne de sensibilisation qui en explique les avantages aux groupes sociaux les plus concernés. Ensuite, par la mise en place d'une structure qui permette à ceux qui veulent se réunir de se rencontrer, et qui leur facilite le regroupement.

Un Secrétariat au Commensalisme qui faciliterait les contacts initiaux, aiderait à la rédaction et à la conclu-sion des ententes, ferait le suivi des relations établies et, au besoin, agirait un peu à la manière des conseillers matrimoniaux pour aider les groupes à survivre aux moments difficiles.

Par la même occasion, le Secrétariat devrait analyser en profondeur le phénomène, en évaluer les bénéfices pour la société, et en tirer des recom-mandations quant aux avantages fiscaux et autres qui pourraient être accordés à ceux qui acceptent de partager la table des autres, à leur profit... mais aussi pour le plus grand bien de la société.



Mise a jour 1999

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